Alliance Géostratégique

Chronique RDN n°10 – Attendus maliens

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Deux pistes de réflexion sur l’espace malien : tout d’abord, l’analogie océanique du Sahara et l’analyse des racines de la conflictualité régionale. Pour finir, quelques remarques sur la dimension militaire de l’intervention et la question politique posée à la région, avant d’imaginer la suite.

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Les océans, les mers et leur pratique actuelle : le cas du Sahara

Dans l’actuel puzzle des relations intercontinentales, la Méditerranée tient une place importante et emblématique, celle d’une passerelle multimodale entre continents, Afrique, Asie et Europe et celle d’un forum régional de peuples voisins, riverains et comptables d’un même espace maritime. Cette réalité double est ancienne et a imposé depuis vingt ans une dichotomie dans la conduite des entreprises politiques et économiques, une approche externe résolument euro-méditerranéenne et une approche interne réellement transméditerranéenne. Mais leur articulation n’a pas bien fonctionné, l’échec actuel de l’UPM le montre et on doit se contenter du laboratoire de la Méditerranée occidentale avec le modeste processus 5+5.

Une mer est-elle un espace commun à gérer ou un pont entre des terres à contrôler ? Cette question se pose en Méditerranée comme au Sahara.

Sous la Méditerranée, en effet, un espace géographique particulier organise aussi la transition entre l’Afrique du Nord, méditerranéenne, et l’Afrique subsaharienne, l’Afrique noire, c’est la zone du Sahara qui ne connaît ni structure commune de riverains, ni codéveloppement entre espaces nord-africain et subsaharien, ni institutions appropriées, ni projets coordonnés. Ici ni Maghreb saharien, ni logique transsaharienne, pas même un « 5+5 », tout au plus une identité sahélienne, celle des populations principalement touarègues qui occupent le rivage Sud du Sahara qui est aussi le ciel de sable de l’Afrique de l’Ouest. C’est que le Sahara est plus qu’une mer de sable, c’est une forme d’océan avec ses caractéristiques et ses contraintes.

Vu comme tel, c’est une mer intérieure partagée, aux espaces échappant aux règles habituelles du droit territorial. En réalité, le Sahara et son rivage sahélien possèdent ses réalités et ses pratiques spécifiques : une météo impropre à la vie et qui règle une désertification grandissante, des routes caravanières séculaires comme des routes de cabotage maritime, des oasis refuges comme des îles ou des ports d’attache, des tribus nomades mobiles comme des flottilles de pêcheurs suivant le poisson, des irréguliers qui vivent de trafics et de prédations comme des pirates… La sécurité de cet espace gigantesque que l’homme ne fait souvent que traverser dans ses navigations transsahariennes ne peut, comme en mer, que relever d’un effort collectif des riverains, notamment dans l’échange d’information, la pratique de l’entraide et de solidarités fondées sur une perception commune des fragilités et des dangers. L’hospitalité saharienne des peuples du sable renvoie à la solidarité des gens de mer, des vertus ordinaires dans les espaces trop grands pour l’homme.

Comme les océans, « res nullius », le Sahara souffre aujourd’hui d’un défaut de contrôle et des mauvaises pratiques qui s’y sont installées. Comme les océans, le Sahara fait l’objet de tentatives locales d’appropriation qui visent à contrôler les activités lucratives qui s’y sont développées tout comme à s’approprier ses richesses naturelles, notamment minières (songeons seulement à l’Or et à l’Uranium). Mais à la différence des océans, une souveraineté territoriale des sables a été attribuée à ses différents riverains lors des indépendances, il y a 50 ans, une souveraineté qui embarrasse ceux qui l’ont reçue en partage car ils ne peuvent en assumer la surveillance et l’administration. Pour résoudre cette tension entre transversal et national, entre Sahariens et riverains, de nouvelles formules sont aujourd’hui nécessaires que le droit maritime pourrait d’ailleurs inspirer (pendants à la mer territoriale, ZEE, transit inoffensif, solidarité dans la sauvegarde, la lutte contre la piraterie, les trafics humains…) et que la pratique méditerranéenne inspirer (« 5+5 » par exemple).

Voilà pour l’analogie océanique du Sahara et les pistes qu’elle ouvre.

Les racines de la conflictualité sahélienne

Sans revenir sur ce qu’on peut appeler le « rift géoethnique, culturel et socioéconomique » qui sépare les populations blanches et noires, les nomades et les agriculteurs, les musulmans et les chrétiens, ni sur les relations tendues qui ont souvent régné entre elles, notamment pour des questions anciennes de traite loin d’être oubliées aujourd’hui, sans revenir non plus sur les choix faits lors des indépendances des pays de l’Afrique occidentale française et notamment de ce qui fut le Soudan français, choix qui ont associés des peuples que séparait ce rift, on ne peut oublier qu’ils constituent le soubassement générique quasi organique, et le réservoir presqu’inépuisable des tensions actuelles. Les souvenirs entretenus de ces tensions anciennes les portent par-delà les générations.

Or les désordres ne sont pas anodins aujourd’hui. Même si trafics et irrédentismes ont toujours existé dans cette zone tampon, ils sont aggravés aujourd’hui par l’accumulation locale de fragilités nouvelles liées à des activités illicites de plus en plus criminalisées.

D’abord les trafics de tous ordres y pullulent de façon endémique : voitures volées, médicaments, armes légères, pièces détachées, rackets divers… Depuis quelques années, les routes de la drogue s’y rencontrent également, la route vers l’Est de la cocaïne colombienne qui véhiculent désormais 50 t par an d’Amérique en Europe, croise la nouvelle route vers l’Ouest de l’héroïne afghane. Ensuite les trafics humains hérités de la tradition ancienne de la traite mettent sur les chemins de l’émigration vers le Golfe et vers l’Europe des populations avides de développement et souvent victimes de réseaux mafieux. Le fondamentalisme islamique aussi, qui se cristallise au Nigéria, s’exporte de façon prosélyte vers les nomades et les confréries maraboutiques, rencontrant au passage les revendications touarègues ou celle des nomades mauritaniens. Le brigandage des rebelles du Sahara algérien, recyclé en fondamentalisme terroriste sous les couleurs d’AQMI est quant à lui repoussé de plus en plus loin au Sud, aux confins maliens et nigériens dans une zone qui devient un grand terrain de chasse où aucune autorité ne s’exerce et le terrorisme mafieux se développe hors contrôle. L’ensemble de ces vecteurs de tensions est dopé par une importante circulation financière qui permet à chacun de se doter d’équipements modernes et explique les espoirs de gain immédiat des prédateurs organisés. En arrière plan, le hub énergétique que constitue cette région au fort potentiel en hydrocarbures intéresse les grands de la planète qui organisent tant bien que mal son évacuation vers des zones de consommation, en Asie via le Soudan, en Amérique via le Golfe de Guinée et peut-être un jour vers l’Europe continentale à travers le Sahara par un oléoduc direct du Golfe de Guinée vers la Méditerranée occidentale.

Tel est, rapidement brossé, le panorama stratégique d’une région dont la conflictualité intrinsèque concerne directement la France, ses intérêts, ses engagements et ses responsabilités mais aussi toute l’Afrique noire qui a besoin de la stabilité et du développement de l’Afrique de l’Ouest pour s’organiser efficacement au 21e siècle.

On sait que deux facteurs cumulatifs ont constitué début 2012 le déclencheur d’une crise d’un Nord Mali ainsi constitué en zone grise. C’est cette crise qui a exigé début 2013 une action militaire à la suite d’un rezzou audacieux lancé vers le Sud, vers le delta du Niger et Bamako, par des terroristes enhardis par la fragilité de l’État malien et la passivité régionale.

Ces deux facteurs sont connus : d’abord l’arrivée sur zone fin 2011 avec armes et bagages de la force touarègue prétorienne du président libyen déchu, une force organisée, militairement expérimentée et avide de pouvoir local et de marchés à partager ; ensuite, l’arrivée à un seuil de saturation de la corruption liée au trafic de la cocaïne (rendue en Europe, elle vaut 2 milliards de dollars par an) qui transite par le Nord Mali et qui a fini par enrôler des filières entières de Maliens du Nord et du Sud, avec la constitution d’un quasi narco-État, expliquant tensions, convoitises et prédations.

Voilà plusieurs mois que l’Opération Serval[1] était nécessaire. Préparée avec attention, elle a été déclenchée lorsque le rezzou est sorti de la montagne pour rejoindre la savane, prenant les risques de la traversée du désert, tenu par ses sympathisants divers et souvent radicalisés.

Voilà pour le panorama de la conflictualité malienne à la complexité ancienne.

Et maintenant ?

Constatations et nécessités d’évidence se combinent pour encadrer la suite.

Une première constatation que l’on peut faire est, que pour l’opération militaire en cours, la France, membre désormais à part entière de l’Otan et chantre infatigable de l’Europe de la Défense, n’a pas plus sollicité les moyens et capacités de l’Otan que les groupes tactiques de l’Union européenne. Mais aussi que ses partenaires habituels ont compté chichement leur soutien voire qu’ils ont pensé à le commercialiser sans vergogne. À l’inverse, les pays africains de l’Afrique de l’Ouest se sont rangés sans hésitation et, pour la plupart, avec un certain soulagement sous la bannière de la force française. De cette réalité, on tirera deux enseignements.

Le premier, paradoxal, est que l’abstention prudente de ses partenaires européens a facilité la cohérence politique d’ensemble et donc la mise en action militaire rapide. Le contrôle politique et la direction stratégique était dans les mêmes mains, celles du chef de l’État, chef des armées, assisté de son conseil restreint. Le commandement opérationnel des forces déployées dans celles du Chef d’état-major des armées, assisté de son Centre de planification et de conduite des opérations (CPCO).

Le second enseignement, c’est celui de la pertinence de la panoplie militaire française qui associe forces spéciales, hélicoptères de combat et blindés légers, le tout éclairé par les patrouilleurs aériens et les drones de surveillance, renseigné par des spécialistes dilués et appuyé par des bombardiers puissants. Une formule qui combine les expériences afghanes et libyennes. Rarement depuis des décennies, nous n’aurons eu des troupes aussi aguerries et expérimentées et une structure militaire de commandement aussi experte.

On notera aussi au passage au plan politique que la résolution du Conseil de sécurité de l’ONU n° 2085, a évité d’invoquer la responsabilité de protéger, comme si son utilisation extensive en Libye en 2011 avait rendu son emploi suspect. C’est par délégation de légitime défense collective consentie à la France que l’action a été validée et prescrite par la communauté internationale, confiant à la France cette mission quasi naturelle de police africaine. Étonnant contrepied de l’Histoire d’un pays dont les deux derniers Présidents ont cherché, chacun à sa façon, à désinvestir militairement la France de l’Afrique. Une nouvelle ère de coopération militaire entre la France et l’Afrique se trouve de facto ouverte et implicitement légitimée au plus haut niveau international. Le dispositif Recamp et la coopération de sécurité et de défense devront logiquement en tenir compte[2].

Une seconde constatation est qu’encore une fois, n’en déplaise aux tenants de la guerre à tout prix, cette Opération Serval n’est pas « la guerre du Mali », comme annoncé par des médias friands et complaisamment invoquée par ceux que l’héroïsme exalte, mais bien plutôt cette nouvelle forme de combats sans guerre que l’on connaît maintenant[3]. Et ceci est d’autant plus vrai que l’adversaire (et non pas l’ennemi bien sûr) se dérobe et refuse le combat frontal. Il s’est envolé comme un vol de sauterelles vers les zones refuges montagneuses d’où il était imprudemment sorti, sur la foi que les capitales touarègues, Tombouctou, Gao, Kidal lui étaient soumises. Les supplétifs opportunistes qui avaient rallié les katibas dures du Nord et donné l’impression de la masse soulevée se sont à nouveau débandés et regroupés en petites formations autonomes. La question change de nature ; après l’assaut en mouvement, la contre-guérilla, plus difficile dans laquelle la ruse prévaut. La prochaine étape sera donc différente.

Justement, que peut-il se passer maintenant ? Nul ne le sait vraiment mais on peut tracer quelques lignes de nécessités politiques et militaires qui vont orienter les jeux d’acteurs.

Débarrassé des forces hétéroclites qui l’occupaient et dont l’intransigeance islamiste conduisait aux pires exactions[4], le Nord Mali va devoir tracer un nouveau chemin ethno-politique et socioéconomique pour permettre aux populations du Nord, principalement touarègues de se fixer durablement sur place. L’urgence est autant politique que sociale. La question de l’administration du Nord par le Sud est de fait très sensible du fait des crimes commis de part et d’autre et de l’esprit de vengeance qui anime bien des habitants de la région. La perspective d’une fédération malienne laissant aux trois cercles du Nord une large autonomie pour s’administrer et se développer vaut mieux que toute forme de restauration d’une autorité administrative étroite du Sud sur le Nord ou toute forme d’indépendance autoproclamée et belliqueuse d’un Azawad qui dépasserait les frontières maliennes. Le MNLA pourra déployer ses ambitions politiques et devenir un interlocuteur politique s’il continue à s’engager dans cette direction de façon incontestable comme il a commencé de le faire et s’il prône sans ambiguïté ni conditions une vraie trêve des braves au Mali. Tous les Sages de la région doivent être convoqués et mobilisés pour cette tâche urgente et indispensable. Plus largement, et dans l’esprit solidaire de ce qui est dit du Sahara plus haut, c’est à une véritable structure de concertation régionale que doivent s’atteler les riverains du Sahara, Algérie, Maroc, Mauritanie, Sénégal, Niger, Burkina Faso, Tchad, Libye, Tunisie, dans une sorte de « forum 5+ 5 » dont la formule doit être lancée sans délai et dépasser les Cen-Sad et Cemoc[5], structures incomplètes et excluantes, qui ne peuvent gérer des intérêts communs collectifs, comme la sécurité et le développement.

Les nécessités militaires ne sont pas moindres. Ce sont celles qu’impose les armées militaires maliennes qui doivent enrôler à nouveau de façon régulière des combattants touareg avec les Peuls, Songhaï et Bambaras, dans une force commune qui existait hier peu ou prou et qu’il faut restaurer dans sa multiethnicité. L’action militaire commune doit être de débarrasser le pays de la drogue et des narcotrafiquants qui l’ont fait vaciller et l’ont divisé. À l’échelon de l’Afrique de l’Ouest, c’est à une force d’intervention intégrée permanente de la sous-région qu’il faut songer, vraisemblablement avec la France comme nation-cadre comme le suggère le général de La Maisonneuve dans la Tribune n° 234 de la RDN postée le 1er février. Les forces spéciales françaises ne sont pas destinées à rester sur place ; elles devraient laisser la place à des forces d’investigation plus discrètes, africaines principalement, capables à la fois de dresser un cordon sanitaire autour de la zone refuge des trafiquants terroristes et de les engager directement chaque fois que possible. Des moyens techniques français de surveillance pourraient les assister. Voilà pour quelques esquisses d’avenir. À suivre de près.

CA2 Jean Dufourcq
Rédacteur en chef de la RDN

RDN en ligne www.defnat.com


[1] Opération Serval lancée le 11 janvier par la France sous la résolution 2085 en réponse à la demande du gouvernement du Mali.

[2] Renforcement des capacités africaines de maintien de la paix, programme lancé par la France en 1997 et proposé au Sommet France-Afrique de 1998 aux partenaires de coopération de la France.

[3] Voir – « Penser la guerre au XXIe siècle : des combats sans guerre ? » in Frédéric Ramel (dir.) : La fin des guerres majeures (préface de Jean-Louis Georgelin) ; Économica, mai 2010 ; 288 pages.

[4] Ne sont pas cités dans cette réflexion les mouvements Ansar Dine, Mujao ou AQMI qui étiquettent de façon abusivement précise des regroupements d’intérêts hétéroclites, sur des bases prédatrices, religieuses ou claniques et qui sont affiliés de façon souvent éphémères à des logiques extérieures étatiques, mafieuses ou idéologiques. Les acronymes cachent là des complexités évolutives. Notons pour mémoire combien l’utilisation irraisonnée du sigle Al Qaida (la base), a pu retarder la compréhension du phénomène diffus qui se produisait. « Nommer, c’est s’abuser, c’est simplifier » ; jamais l’adage n’aura été aussi vrai.

[5]Cen-Sad, communauté des États saharo-sahéliens créée par la Libye du colonel Kahdaffi ; Cemoc pour Comité d’état-major opérationnel conjoint (Algérie, Mali, Mauritanie, Niger) installé à Tamanrasset en 2010 après une décision de l’été 2009 prise par les chefs d’état-major de ces pays.

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2 Commentaires

  1. La notion de « capitale touarègue » me parait fort maladroite. Passe encore pour Kidal, mais à Tombouctou et Gao, les Touareg sont minoritaires. Historiquement, Gao est la capitale de l’empire Songhaï. Fouler aux pieds l’histoire ou les réalités socio-démographiques n’est pas le meilleur moyen de se faire des amis. Quand à l’autonomie, je ne suis pas sûr que ce soit ce que demandent les populations. Il faut leur demander. Il me semblerait qu’elles soient surtout demandeuses de développement : écoles, santé, eau, assainissement, barrages, routes en dur, ponts, télécommunications… Demander des routes, c’est demander un désenclavement. C’est demander à se rapprocher de Bamako et non chercher à s’en éloigner.

  2. merci de cette remarque pertinente que j’accepte. Ma formule est maladroite, lapidaire. La question touarègue est sans doute bien plus difficile à apprécier qu’on ne le croit généralement, tant l’histoire, la géographie et la culture du Nord Mali est riche mais aussi contrastée.
    Sans doute les trois capitales historiques du Nord que j’ai improprement baptisées ainsi ont-elles été de tout temps mélangées et d’ailleurs tournées autant vers le Sahara que vers le Sud et leur rayonnement a été le fait de pôles locaux qui ont eu chacun leur propre identité culturelle et religieuse que chacun connaît là-bas.
    Je partage bien votre avis que le développement est le problème majeur, comme l’éducation et la santé qui sont à sa clef et qui impliquent le retour de l’Etat malien dans un Nord qu’il avait déserté. A suivre de près.

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