Serval : quelles options opérationnelles au Mali ?

L’opération Serval est une action militaire d’ampleur mais qui reste un instrument au service d’une vision stratégique plus large englobant aussi nécessairement des actions diplomatiques et économiques voire idéologiques.  On ne peut donc lui demander plus d’effets politiques qu’elle ne peut offrir. C’est dans ce cadre que l’on peut essayer de réfléchir aux options opérationnelles possibles en fonction des forces disponibles de part et d’autre.

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Au onzième jour de l’opération, nous sommes encore dans une phase que l’on qualifiera de « bouclier » dont l’objectif premier est de protéger Bamako ou au moins Mopti de toute offensive ennemie, en attendant la fin de la montée en puissance du dispositif français et africain. Face à nous, les possibilités d’action des rebelles et djihadistes sont limitées mais pas impossibles dans le cadre qui sera désormais celui d’un combat psychologique appuyé par des actions de combat. Du fait de la faible densité des forces (la zone de front fait presque 400 km de large), il leur reste toujours la possibilité de s’infiltrer par petits groupes pour tenter des « coups » symboliques comme des attentats à Bamako, éventuellement contre des ressortissants français, ou des actions de harcèlement contre les forces de Serval considérant l’impact stratégique de chaque mort français. Les djihadistes peuvent aussi refuser le combat contre les Français pour s’en prendre aux forces maliennes, plus vulnérables.

La seconde phase de l’opération Serval aura, conformément aux objectifs définis par le Président de la République et à la résolution 2085 du CSNU, de rétablir l’autorité de l’Etat malien sur l’intégrité du territoire, en d’autres termes de reconquérir le Mali du Nord.  Cette phase peut débuter assez rapidement dans quelques jours si le critère premier est la vitesse, auquel cas les forces françaises seront les plus impliquées, ou plus tardivement s’il s’agit surtout de mettre en avant des forces africaines encore en cours de mise en place.

L’objet premier de ce Serval 2 sera bien entendu la prise des villes le long du fleuve Niger. On peut imaginer une double attaque vers Gao, le point clé de la zone, l’une à dominante tchadienne partant de Niamey, l’autre à dominante franco-africaine partant de Sévaré. On profiterait ainsi d’un rapport de forces très favorables et d’axes routiers de meilleure qualité. Cela permettrait de frapper d’abord un mouvement djihadiste, le MUJAO, et donc de laisser encore une possibilité de négociation à Ansar Dine. A partir de Gao, il est ensuite possible soit de pousser vers Kidal, le fief d’AQMI dans le Nord, soit vers Tombouctou à l’Ouest. La progression franco-africaine vers Gao peut s’effectuer aussi en parallèle sur les axes Sévaré-Gao et Diabali-Nampala-Tombouctou-Gao. 

Face à cette manœuvre, tout en ayant toujours la possibilité de tenter ses actions symboliques dans la profondeur, l’ennemi peut essayer de nous harceler le long des axes ou nous freiner à partir des localités où il peut toujours s’appuyer classiquement sur les deux diviseurs de notre puissance de feu que sont les infrastructures et la population. A partir de ces « petits Falloujah » (Gao compte au maximum 80 000 habitants, Tombouctou, 50 000 et Kidal, 25 000), il peut s’efforcer de résister suffisamment longtemps pour ternir l’image des forces françaises et lui infliger des pertes, en considérant encore une fois que son but n’est pas de vaincre l’armée française au Mali mais en France, en influençant le comportement de ses dirigeants. Il peut décider aussi de refuser un combat jugé trop défavorable pour lui et se réfugier dans la zone désertique et l’Adrar des Ifoghas. Dans tous les cas, il préférable que l’offensive alliée sur le fleuve Niger se termine avant le mois de mai et le début de la saison des pluies, susceptibles de réduire nos possibilités de manœuvre et d’appui.

Une fois la reconquête du fleuve Niger terminée, il s’agira ensuite de considérer la poursuite de la lutte dans une zone sahelienne et saharienne plus grande que la France et face à des groupes qui, non seulement connaissent parfaitement cette région mais ont également la possibilité de se réfugier dans les pays voisins. A l’instar des opérations aéromobiles dans le Tibesti tchadien en 1970, cette phase risque d’être la plus difficile. Il faudra peut-être alors se poser la question de son coût-efficacité et de la possibilité de se contenter, là encore comme au Tchad, de la restauration de l’autorité de l’Etat sur le « Mali utile », Kidal incluse, et de laisser les groupes rebelles gouverner des cailloux. Il faudra aussi se poser la question de l’alliance plus ou moins ouverte avec le MNLA susceptible de nous aider dans cette guerre du désert et donc de pousser l’Etat malien à des concessions politiques.

La dernière phase, qui débutera aussi après la reconquête du fleuve Niger et qui sera la plus longue, sera celle de la stabilisation. Il ne suffit pas en effet de libérer les villes, il faut aussi les tenir. Ce sera là, logiquement, la mission des forces maliennes mais en faisant en sorte que les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets et que ces forces ne s’effondrent pas à nouveau en cas de retour offensif des rebelles. Cette phase sera donc aussi une phase de transition avec la relève progressive des forces françaises et MISMA par des troupes maliennes à la fois solides et respectueuses de la population, chaque exaction de nos alliés entachant indirectement la légitimité de l’opération française. Une présence militaire française sera donc sans doute nécessaire, pendant plusieurs années, pour aider les forces locales, protéger les intérêts de la France et en premier lieu ses ressortissants tout en maintenant la pression sur les groupes djihadistes et sans apparaître comme une force occupante.

En résumé, la difficulté majeure sera sans doute de savoir où s’arrête ce qui suffit et de ne pas aller au-delà du point culminant de la victoire.

Michel Goya, la Voie de l’Epée

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4 Responses

  1. Amath dit :

    Après la prise/sécurisation de Gao et Tombouctou, avec notamment les tchadiens en ordre de marche, il me semble que Kidal sera la prochaine étape, sachant que probablement les jihadistes se réfugierons dans l’Adrar des Ifoghas, si ce n’est déjà fait (voir le Mnla affirmant avoir « repris le contrôle » de Kidal :-).

    Je ne pense pas que jouer un « 13eme parallèle » comme au Tchad grande époque soit une bonne idée. Le Mnla ne contrôle rien, comme on l’a vu face aux djihadistes et Ansar Dine, sans parler de la porosité de ses rangs. Céder à une autonomie, prélude de facto à une session, reviendrait à créer, vraiment, un sahélistan dans une région compliquée, l’Adrar des Ifoghas. Et avec quelle administration ?, quelle ressource humaine formée ? sans parler des dissentions internes déjà visibles, qui fracturent LES communautés tourègues, minoritaires démographiquement au nord du Mali, contrairement à une idée reçue (ie: lire André Bourgeot). Et, surtout, une pareille initiative provoquerait la perte instantanée de la reconnaissance de l’écrasante majorité du peuple malien pour l’action de la France, si l’on « décide » à sa place et sur son propre sol, des frontières du Mali. Pas bon du tout . Se rappeler du prix de ce type d’erreur.

    Quant-au barbus réfugiés dans l’Adrar, si les algériens, un brin secoués ces derniers temps, font leur travail, sans carburant ni munitions et vivres, la vie va devenir vite précaire … L’enthousiasme de la soldatesque jihadiste aussi. Il faut laisser peut-être la nature faire, si j’ose dire, avec un peu cynisme.

    En espérant que l’option de sortie ne soit pas la Mauritanie, dont on exagère beaucoup, à mon sens, la capacité militaire.

    Quoiqu’il en soit, la prise ou non de Kidal donnera une indication de choix sur la suite de l’agenda.

    Cordialement

  2. Amath dit :

    Excursus: sur le billet de Merchet a propos des drones ( ici: http://www.marianne.net/blogsecretdefense/Mali-la-guerre-secrete-contre-AQMI_a924.html ).

    Pas d’objection sur l’usage pendant la manœuvre militaire, mais très réservé en cas d’usage COIN : on passe vite de l’action militaire à l’assassinat ciblé, avec le cortège des dommages collatéraux, les questions entourant la désignation des objectifs quand l’habitude s’installe, le risque d’un état d’esprit délétère, quand l’exception devient la norme.

    Phoenix n’a jamais fait gagner la guerre du Vietnam, les Hellfire tirés de MQ1dans les zones tribales du Pakistan n’empêcheront pas les pachtounes barbus de prévaloir à Kaboul.

    Chosifier l’ennemi est la mère de toutes les erreurs. On oublie de s’interroger sur les raisons profondes de la motivation dans ses rangs. Ainsi durent et se répètent les guerres.

  3. Amath dit :

    Kidal et ses enjeux. On y est.

    Je colle içi un commentaire fait le 29/01/2013 sur le blog d’Olivier Herviaux:

    Le storytelling est en route. Localisation des faits, nombre et type des exactions, nombre de victimes ? Rien de précis, on a entendu dire …

    La population du nord du Mali – spécialement noire – à vécu de longs mois d’enfer. Mutilations, humiliations, torture, racisme, etc. Qui a pu penser qu’il n’y aurait pas de débordements ? Que s’est-il passé à la libération de Paris ?

    On ne peut que regretter de pareils agissements quand ils ont eu lieu – et qu’ils on été vérifiés. Mais reprendre la trompette de ceux qui sont à l’origine de cette guerre – une fraction des touaregs, le Mnla et Ansar Dine – et qui ont accompagné des mois d’exactions sur la population ,en souriant, me laisse sans voix.

    Les Touaregs, au même titre que les autres maliens, ont droit à la sécurité et au développement. L’armée malienne à vu une centaine de ses hommes massacrés comme des bêtes au début de ce conflit. Croyez-vous qu’il n’y aura pas quelques actes de vengeance ? Se rappeler, chez nous, Ouvéa …

    Le storytelling c’est dire aujourd’hui que par nature, le république malienne n’a pas vocation à retrouver son intégralité territoriale en raison de la conduite « barbare » de ses troupes et du delitement de son état. Autrement dit, il faut préparer les esprits à ce que sous pression internationale, les frontières du Mali soit redessinées hors la volonté de l’écrasante majorité du peuple malien. Sur son propre sol. En gros, après 1940 et la liquéfaction des institutions en France, il aurait fallu après la guerre, disperser tout ça …

    Autant dire que la reconnaissance – justifiée – des maliens pour l’action de la France, risque de s’évanouir très vite si l’option Sud Soudan se précise. C’est ainsi que l’on fait d’un succès – si un tel qualificatif peut être employé pour une guerre – un cauchemar durable.

    Demain il faut-il accepter que l’Europe décrète un émirat en Seine-Saint Denis parce que ses habitants, en majorité musulmans, s’y estiment maltraités ? Ou donner à la Corse une autonomie, allant jusqu’à l’appareil judiciaire et aux forces de police puisqu’on y parle de discrimination ? Mais pourquoi ne pas laisser les basques former un pays ? Ce qui prête à sourire ici, est pris au sérieux plus au sud, par les mêmes esprits irresponsables.

    Cordialement

  4. Amath dit :

    Un an et demi après les post précèdents, l’addition … Dommage.

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