Une lecture du rapport Védrine

Hubert Védrine a donc rendu hier son rapport sur « les conséquences du retour de la France dans le commandement intégré de l’Otan, sur l’avenir de la relation transatlantique et les perspectives de l’Europe de la défense« . (téléchargeable ici). Il m’inspire quelques commentaires, vous les attendiez, j’en suis sûr….

1/ Disons le tout net voici un rapport court, concis, et donc lisible. L’avantage, quand vous confiez une mission à un type tout seul, c’est qu’il y a une pensée, et qu’il ne se sent pas obliger de prendre en compte les nuances des uns et des autres. C’est pas comme quand vous lancez une commission Théodule, avec des GT, des sous-Gt, des cellules réponses et autres machineries, sensées refléter la complexité du sujet et le rendant donc encore plus indigeste, avec des documents de deux cents pages. Ici, un texte qui se veut clair et sans langue de bois, que le citoyen lambda lira avec intérêt et profit, et qui intéressera également le spécialiste. D’autant qu’Hubert Védrine est un adepte du « parler vrai » et du réalisme bien tempéré. 22 pages tout mouillées, c’est à la portée de vous et moi.

2/ Il y a d’ailleurs un certain nombre de parties descriptives, faisant l’état des lieux aussi bien de l’Otan que de l’Europe de la défense, car M. Védrine a lié les sujets, contrairement à l’intitulé du rapport. Et c’est fort utile au néophyte. Le rapport commence donc par un rappel historique, avant d’évoquer l’évaluation des conséquences du retour. Mitigé mais pas nul, aussi bien en ce qui concerne l’influence, la réforme de l’Otan, la stratégie ou les opérations. Concernant la stratégie, H. Védrine constate que le primat nucléaire est maintenu, mais que la DAMB a été avalisée, et il rappelle toutes les questions et difficultés soulevées par celle-ci. En revanche, une omission concerne les opérations : quoi qu’on ait pensé de l’opportunité de l’opération en Libye, il devait à la vérité de dire que sans notre retour dans l’Otan, la France n’aurait pu prendre l’initiative puis le leadership d’OUP. Harmattan est clairement rendue possible par l’Otan.

3/ En conclusion de cette partie d’évaluation, H. Védrine constate logiquement qu’une « (re)sortie du commandement militaire intégré n’est pas une solution« , puisqu’ »une situation nouvelle a été créée« . D’où : que faire ? Avant de répondre à cette question, l’auteur développe une deuxième partie décrivant l’état des lieux de l’Alliance et de l’UE.

4/ S’agissant de l’Otan, il montre bien les deux options, celle d’une demande états-unienne d’un plus grand investissement européen, celle émise par le SG de l’Alliance d’une Alliance plus globale. Il constate les visions européennes de l’Alliance (passives) et les vues américaines, qui considère encore l’Otan comme un relais d’influence utile. Toutefois, la crainte américaine est celle d’un dérochage européen, au point que des missions conjointes soient impossibles dans dix ans. D’où « conjoncturellement, une certaine disponibilité américaine voire une demande pour un rôle accru dans l’Alliance« . D’où aussi l’attente envers la France, le dernier des Mohicans : les Américains « espèrent vivement que la France ne va pas réduire davantage ses capacités« . Ces observations sont très fines et vont à l’encontre des opinions couramment admises : on ne peut que suivre l’auteur ici.

5/ S’agissant de l’Europe de la défense, « le bilan est finalement très décevant« . Toutefois, après une longue description de la PESC, PESD, PSDC et autres outils (belle description synthétique qu’il faut saluer), on constate qu’Atalante est mentionnée du bout des lèvres, sans dire que c’est un succès, alors pourtant que les opérations de piraterie ont notablement diminué, et que seule l’UE est capable de mettre sur place deux missions à terre pour compléter Atalante (et non pas une, M. Védrine : preuve d’ailleurs qu’il y a eu des opérations lancées depuis le traité de Lisbonne, ce que vous déniez) . Toutefois, vous avez raison de proposer qu‘Ocean Shield, la mission Otan, soit fermée car redondante.

6/ Alors, « Aucun pays d’Europe n’a rejoint l’ambition et la conception françaises d’une Europe de la défense« . Le constat est juste, mais dit sans insistance, alors qu’il est central. Mais M. Védrine fait ensuite un tour d’horizon : il reste circonspect et méfiant envers le partenariat de Lancaster House (se méfier des Anglais est de bonne politique), et constate, sans s’appesantir, les ambiguïtés allemandes, ne mentionnant que le frein nucléaire (alors qu’il y a matière à s’interroger : que veut l’Allemagne ?). Quant aux autres Européens, si la Pologne tient sa partie, l’Italie a un budget de défense à 0,84 % du PIB et l’Espagne à 0,65 %.

7/ S’ensuit alors une série de recommandations.

  • La France doit donc s’affirmer beaucoup plus dans l’Alliance
  • Soyons clair, l’Alliance est formée autour de la première puissance militaire du monde. En clair, son rôle, c’est de « keep the Americans in« .
  • C’est une alliance militaire. Point.
  • Fondée sur le nucléaire.
  • Consacrée à la zone euro-atlantique (étendue à la zone arctique, mentionnée deux fois, ce qui est heureux, même si c’est ignorer que les puissances alliées arctiques refusent absolument que l’Otan vienne dans ces voisinages).
  • Pour aller en dehors (H. Védrine expose une théorie du hors zone : base légale, demande locale, appréciation au cas par cas de la faisabilité).
  • Il faut aussi éviter le phagocytage conceptuel et théorique et conserver la capacité propre d’analyse des menaces.
  • Il faut enfin conserver une vigilance en matière industrielle et technologique, la smart defense pouvant provoquer un effet d’éviction sur des dépenses déjà fort contraintes. Cela entraîne vigilance envers la smart defense, mais aussi le financement commun. Et pour encourager la BITD européenne, H. Védrine suggère, ce qui est fort malin, une concertation préalable entre SACT (qui est français) et la directrice de l’AED (qui est française) sur tous les projets en litige. Bien évidemment, aucun allié ne marchera dans cette proposition.

8/ H. Védrine propose ensuite d’aller vers une européanisation de l’Alliance, même si les moyens concrets d’y parvenir ne sont pas clairs. Quant à l’Europe de la défense (à laquelle aucune définition n’a été donnée, sinon en creux : nous voici toujours face au même problème), il faut persévérer, et « nous montrer plus lucides, moins déclaratoires et plus exigeants ». Pourtant, les voies et moyens évoqués peinent à convaincre.

9/ Voici donc en fait un exposé classique de la position française de la France. Une vision néo-gaulliste, autrement dit. Une alliance réduite à l’article 5, nucléaire, contrôlant les Américains jugés encore nécessaires (on croit lire le « malheureusement »), circonscrite à l’Europe, ne s’occupant pas de politico-militaire, et ne sortant d’Europe qu’avec circonspection.

10/ Le texte se veut un plaidoyer lucide sur l’Europe de la défense, sans toutefois dégager de vraies propositions. Surtout, il laisse entendre la vieille mélodie de l’Europe puissance, fantasme français dont aucun Européen ne veut, ce que le néo-Mitterrandien Védrine a du mal à accepter : cela explique sa gêne finale. En effet, outre la difficulté budgétaire et la passivité européenne, l’auteur ne dit pas comment résoudre l’inéquation, pourtant centrale, entre une Grande-Bretagne qui veut encore un peu jouer à la puissance et une Allemagne qui n’a plus de politique de défense.

11/ Le texte est habile, bon dans les diagnostics, parfois un peu partial, mais de bonne qualité, et dont on partage la majorité des aperçus. Les recommandations laissent en revanche un peu sur la faim.

12/ Pour conclure, notons que M. Védrine recommande d’être encore plus actifs dans l’Otan. Il faut savoir au passage que la France a repris son rôle traditionnel d’empêcheur de tourner en rond et qu’elle se bat déjà aujourd’hui sur bon nombre de dossiers. Mais cela n’est possible que parce qu’elle est encore une puissance complète. Ce rapport a été rendu en complément des travaux du Livre Blanc. Si effectivement, il faut entendre M. Védrine dans son souhait d’influencer l’Alliance, il faut donc garder sa propre crédibilité et ne pas, comme tous les autres, réduire par trop l’effort : alors, nous entendrions les autres, tous les autres nous dire : « ben vous voyez : vous aussi, vous baissez la garde, alors pourquoi venez-vous nous donner la leçon ?« .

Pas sûr que la commission du Livre Blanc entende cet aspect là du rapport Védrine… Elle pourra toujours dire, en maniant le paradoxe, qu’en réduisant le budget, elle ne répond pas aux attentes américaines et marque là son indépendance !

O. Kempf

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