Chronique RDN n°5 – Le spectre de la guerre

La guerre mondiale obsède la mémoire collective occidentale. Max Gallo l’a rappelé opportunément dans Le Figaro du 17 août. L’histoire montre il est vrai que des désordres économiques et sociaux ont bien souvent précédé les grandes guerres interétatiques. Nul ne l’ignore par ici en Europe et chacun d’évoquer depuis quelque temps d’ailleurs le déclencheur serbe de la Grande Guerre ou, après la Grande Dépression, les années fascistes de montée vers la Seconde guerre mondiale. Et au vu des désordres actuels, chacun d’annoncer la prochaine guerre même si personne ne la prépare vraiment, sauf Israël, cet État sexagénaire, qui en a fait son mode de survie régional faute de pouvoir retrouver les racines d’une cohabitation millénaire. Ainsi est-on à la recherche d’un dictateur à abattre, d’un ennemi à nommer, d’un complot à dénoncer, de prémisses de conflagration à identifier, de précautions militaires à prendre, de préemptions à effectuer. Cette fois-ci, l’alerte aura été donnée et nous aurons été engagés à temps dans le nécessaire combat. Il est vrai que les conditions actuelles se prêtent aux parallèles inquiétants.

Mais pourquoi ce doute ambiant, cette sinistrose latente ? Est-ce la peur du vide, celle d’une nouvelle étrange défaite, d’une surprise stratégique imparable, d’un défaut caché de la cuirasse qui provoque ces surenchères alarmistes? Sans doute un peu tout cela ; alors par méthode tout le monde annonce la guerre, pour avoir eu raison à temps. Il n’y aura pas de nouveau Munich, c’est dit. Cette fois-ci, l’alerte aura été donnée et nous aurons été assez vigilants pour engager à temps le nécessaire combat. Notre regrettée Thérèse Delpech disparue trop vite au printemps n’aura pas été la dernière à chanter cette chanson.

Et pourtant, la prochaine guerre n’aura sans doute pas lieu.

En tout cas la guerre réglée que l’on n’a que trop pratiquée, celle à la grammaire bien codifiée : affrontement des volontés et des projets, surclassement des moyens militaires adverses, avec batailles, alliances, vainqueurs et vaincus, et pour finir règles du jeu imposées par les plus forts aux plus faibles. Le monde moderne a eu tendance à s’organiser ainsi jusqu’en 1945. Mais cette dialectique-là semble céder le pas, au moins momentanément, devant une autre forme de compétition non moins conflictuelle et tout aussi déstabilisante, voire d’affrontement par l’entretien de tensions et de contestations radicales, par le refus affiché de toute organisation globale et de toute forme de stabilisation durable. Avec comme prémisses la dérégulation générale de la violence et sa criminalisation à grande échelle. Avec des conflits brutaux à l’intérieur des Etats, des orages soudains de violences variées qui gagnent des régions entières et une criminalité rampante à l’échelle internationale qui affecte tous les secteurs de l’activité humaine.

Et là réside notre faiblesse, dans notre incapacité à comprendre les reclassements actuels, les conflits en cours. Elle est dans notre choix de la guerre d’hier comme dernier recours pour réguler un monde en plein désordre du fait de l’expansion échevelée d’une humanité qui compte 7 milliards d’individus et plafonnera demain, vers 2060, à 9 ou 10 milliards d’humains. Encore marqués par ces lourdes guerres d’hier, nous restons nostalgiques des ordres qu’elles instauraient par la force et attachés au droit du vainqueur qui réglait la gouvernance mondiale selon nos codes.

Aujourd’hui, le foisonnement des frictions nous inquiète. C’est que la multiplicité des besoins, des projets, des priorités a fini par créer un champ général de conflictualité peu sensible aux modes de contrôle de la civilisation occidentale qui domine la planète depuis quelques siècles. C’est aussi que celle-ci semble aux limites de son système, une démocratie moins féconde, un libéralisme moins prodigue et un État débordé, moins responsable. Et puis, le système de l’Occident n’a pas bien fonctionné comme modèle de développement de zones qui lui sont étrangers, au Moyen Orient, en Afrique, en Asie où d’autres cadres ethno-religieux et socio-économiques prévalent avec un certain succès.

Alors il reste la guerre comme perspective, comme réflexe pour tenter d’aligner les récalcitrants sur le modèle dominant, sur ses libertés affichées, sa prospérité et son progrès garantis. Il nous reste la guerre pour résorber la contestation qu’expriment d’autres acteurs émergents des outils de notre supériorité stratégique, l’arme nucléaire, la monnaie et l’économie de marché, la concurrence obligée, une forme d’humanisme à prétention universelle… Avec l’idée implicite que la trajectoire pourtant heurtée qui a conduit en deux siècles à l’établissement d’une forme occidentale de société développée était le chemin vers le progrès, que les précurseurs rassemblés dans la famille euroatlantique étaient les mieux placés pour guider fermement les nouveaux arrivants vers le progrès et que les retardataires n’étaient qu’ennemis cachés et dissidents retors.

Le XXIè siècle s’annonce divers, foisonnant et multiple, compétitif et tendu, incertain et même dangereux mais certainement pas indécis. Car les peuples dans leur diversité aspirent tous à la prospérité et à la paix ; c’est d’abord cela la mondialisation, l’espoir pour tous d’une vie meilleure. La direction générale de notre planète est bien celle du développement humain dont la vitrine de l’information universelle montre à tous les bienfaits dans les sociétés développées. Qui peut croire que les Chinois, les Philippins, les Indiens, les Afghans, les Iraniens, les Syriens, les Israéliens, les Libyens, les Tunisiens, les Maliens, les Mexicains… n’aspirent pas à la prospérité et au bonheur ? Les Birmans ne viennent-ils pas de baisser la garde ? Sont-ils une exception fragile ou une avant-garde à encourage ? Que voulons-nous ?

Alors prenons garde de n’avoir plus chez nous que la guerre comme solution pour gérer les contradictions de sociétés variées qui composent la planète et qui ne sont pas rendues au même stade de développement; prenons garde d’installer des compétitions guerrières pour régler des altérités contradictoires ou compétitives ; prenons garde à généraliser la suspicion stratégique comme mode de domination instinctif ; elle a comme effet immédiat d’occulter les intérêts communs, notamment régionaux, et leurs pistes réalistes et fécondes. Prenons garde à proposer des protectorats, des barrières et des murs pour éviter les cohabitations exigeantes.

Si l’on veut conserver l’espoir d’une gouvernance concertée de la planète, faisons de la diversité une richesse pacifique et favorisons partout où c’est possible les regroupements constructifs d’intérêts régionaux gérés in situ. Faisons-le sans naïveté et sans préconçu, sans nécessairement chercher l’alignement de toutes ces superstructures sur des modèles et des principes prétendument universels. La diversité de la planète peut se refléter dans la diversité des structures qui l’organisent ; chacun voit bien que c’est au moins six ou sept grands systèmes qui sont nécessaires pour l’administrer. Si l’ONU n’est pas capable d’organiser cette régionalisation, alors que sa charte le prévoit, alors passons-nous d’elle ou réservons-la pour gérer la coordination entre ces six ou sept grandes plaques régionales. A-t-on jamais vu une charte régler définitivement l’ordre du monde ? Celle-ci qui date de 1945 a été conçue par des peuples de la liberté éprouvés par les guerres européennes pour régler une planète d’à peine plus de deux milliards d’habitants. Elle est aujourd’hui bien en peine de gérer la vitalité diverse de la planète et les tensions qui en résultent.

Alors veillons avec soin sur la construction européenne qui cherche à faire de cette sage approche expérimentale une vertu à valeur universelle. Si cette expérience commune payée au prix fort et réussie jusqu’ici venait à capoter, si ce témoignage de lucidité et d’intelligence collective se terminait dans l’échec de la confusion, ce serait alors un véritable indicateur d’alerte d’un possible retour du spectre de la guerre dans nos parages. Rien n’est donc plus important que de consolider notre entreprise continentale de sécurité européenne et d’associer à nos projets nos voisins maghrébins et russes. Là sont les priorités stratégiques françaises, celles que la géopolitique et la géoéconomie commandent bien avant toute forme de concept stratégique atlantique et toute forme de bouclier antimissile aux visions anachroniques et aux conceptions éloignées de ce que nous vivons ici et maintenant.

J’espère que les commissaires du Livre Blanc sur la défense et la sécurité nous lisent. Il est temps de reprendre en main nos intérêts et de redéfinir notre cadre stratégique d’action.

CA2 Jean Dufourcq,
Rédacteur en chef de la Revue Défense Nationale

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1 Response

  1. HENIN C. dit :

    Bonjour,

    Il y a quelques années de cela, j’ai fait la connaissance de votre site car je cherchais un certain nombre d’informations dans le cadre de mes études universitaires. Depuis lors, je viens très régulièrement lire vos nouveaux billets car j’ai toujours été impressionnée par la qualité de ceux-ci. En d’autres termes, j’ai appris beaucoup de choses grâce à vous et je tenais d’emblée à vous en remercier.
    Récemment m’est venue l’idée de créer un site internet sur un thème qui m’est cher, celui de la Russie et de ses régions encore assez méconnues que sont la Sibérie et l’Arctique. Le site est visible à cette adresse : http://russie-arctique-et-siberie.e-monsite.com/.
    Le titre est délibérément sobre pour me permettre de traiter la question de la façon la plus large possible.
    Je souhaite vivement continuer à développer ce site afin de faire connaître non seulement les peuples autochtones qui y vivent (les gens me disent souvent qu’ils ignoraient purement et simplement leur existence) mais aussi l’ensemble des problématiques auxquelles ceux-ci se trouvent désormais confrontés; le réchauffement climatique au pôle Nord bien sûr, mais également d’autres questionnements plus rarement évoqués par les médias, tels la culture et les traditions de ces peuples; le statut juridique particulier de ces populations dites « indigènes »; les causes de la militarisation du Grand Nord; la présence des instances Européennes en Russie et notamment en Arctique, etc. Le sujet est vaste, et bien entendu, en l’état actuel des choses, il me reste encore beaucoup d’aspects à évoquer, expliquer, et je m’y emploie dès que je peux dégager suffisamment de temps libre. Ainsi le site se bonifiera t-il peu à peu, avec même de nouvelles catégories supplémentaires.
    C’est me semble t-il un projet assez ambitieux et long (ne serait-ce parce que, outre le travail de traduction indispensable, je tiens à toujours vérifier mes sources et les informations que j’y indique) qui nécessite persévérance, précision et sans doute assez d’originalité pour être suffisamment « attractif »… Sans perdre pour autant le sens de la modestie car j’ai encore beaucoup à apprendre. Cela étant, et c’est l’autre raison qui m’anène à vous écrire la présente, puis-je vous demander si vous accepteriez de m’intégrer parmi vos membres ? Ce serait véritablement un honneur pour moi et ma motivation n’en serait que plus forte. Bien évidemment, il serait tout à fait possible de me suggérer un sujet particulier correspondant au thème de mon site.
    Je suis bien sûr à votre disposition pour vous apporter toutes précisions que vous estimeriez nécessaires.
    Bien cordialemen

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