Au commencement était la guerre…17/Supermen ! La bataille de Xuan Loc (9-21 avril 1975)

Cape rouge, collants bleus, un S brodé sur la poitrine : l’image parle à tout le monde ou presque. Il n’y eut pourtant pas de superhéros pour sauver le régime du Sud-Viêtnam, écrasé en cinq mois, de décembre 1974 au 30 avril 1975, par l’armée nord-viêtnamienne. L’agonie de Saïgon a eu pourtant ses « Supermen »1 : les soldats de la 18ème division de l’ARVN2, qui tiennent en échec pendant près de deux semaines la poussée nord-viêtnamienne sur la capitale du Sud, dans ce qui est la dernière grande bataille rangée de la guerre du Viêtnam, à Xuan Loc (9-21 avril). Il faut bien dire que le fait d’armes de Xuan Loc, la défense de cette ville située à 70-80 km au nord-est de Saïgon, est quasiment le seul ou presque dont puisse se vanter l’ARVN pendant cette ultime campagne de la guerre du Viêtnam. Les anciens Sud-Viêtnamiens exilés à l’étranger et leurs descendants mettent d’ailleurs souvent en exergue cette ténacité exceptionnelle d’une division d’infanterie de l’ARVN. Si celle-ci s’effondre avec le régime qu’elle garantit en 1975, ce n’est peut-être pas tant d’ailleurs parce qu’elle s’est affaiblie depuis les accords de Paris (janvier 1973) et le retrait américain que parce qu’elle est dominée par un adversaire incomparablement plus puissant mais tout aussi méconnu, l’armée nord-viêtnamienne. In fine, la bataille de Xuan Loc permet de revenir sur toute une série de lieux communs attachés à la guerre du Viêtnam : non, l’ARVN ne valait pas rien, même si elle était handicapée par des faiblesses structurelles intrinsèques, liée à sa conception par les Américains ; oui, l’armée nord-viêtnamienne a remporté la guerre, parce qu’indubitablement elle s’est hissée au rang d’une force de combat exceptionnelle après trente ans de guerre contre les Français, les Américains et surtout les Sud-Viêtnamiens. Car la guerre reste d’abord une affaire entre Viêtnamiens : faute de l’avoir compris et pour avoir absolument voulu chercher une solution militaire au conflit sans bâtir au Sud un régime soutenu par la population et doté d’une armée indépendante, les Etats-Unis ont connu la pire défaite militaire de leur histoire, dont les séquelles peinent toujours à se refermer.

La guerre du Viêtnam continue… entre Viêtnamiens

Les communistes nord-viêtnamiens remplissent leur objectif de réunification du Viêtnam lors de la campagne finale de 1975. L’enchaînement d’opérations de cette dernière campagne conduit à l’effondrement de l’ARVN. La guerre du Viêtnam ne s’arrête pas, de fait, avec les accords de Paris signés en janvier 1973 et qui conduisent au retrait américain. Tout comme la guerre n’a pas commencé véritablement avec l’incident du golfe du Tonkin (2 août 1964) et la résolution octroyée au président Johnson par le Congrès qui s’est en suivie (7 août 1964), près de dix ans plus tôt. L’historien américain John Prados, dans sa récente synthèse sur le conflit tout juste traduite en français, propose lui comme dates du conflit dans son titre 1945-1975, même s’il traite surtout la période 1955-1975 : choix significatif3.


Les accords de Paris ne prévoient pas le retrait des 125 à 145 000 soldats réguliers de l’armée nord-viêtnamienne alors stationnés au Sud-Viêtnam. Dans les mois suivants, l’ARVN enregistre plus de 1000 tués au combat et 8 à 10 000 blessés par mois : ces chiffres seuls suffisent à montrer que la guerre ne s’arrête pas avec le retrait américain. Ils reflètent le changement de la nature de la guerre : désormais se font face deux armées conventionnelles. L’armée nord-viêtnamienne reçoit une aide importante de l’URSS qui lui permet de gonfler son potentiel. En décembre 1974, le général Koulikov, chef des forces armées soviétiques, vient à Hanoï pour observer la planification de la campagne contre le Sud-Viêtnam et promettre une aide supplémentaire. De fait, en 1973 et 1974, le Nord-Viêtnam reçoit de ses alliés communistes 85% de son carburant et l’intégralité de ses armes lourdes. La Chine déploie 50 000 hommes du génie au Nord-Viêtnam pour maintenir le système de transport opérationnel.


A l’inverse, le retrait américain signifie aussi une coupe significative de l’aide apportée au Sud-Viêtnam. L’aide militaire des Etats-Unis, qui se montait à plus de 2 milliards de dollars en 1973, tombe à 700 millions en 1975. Par contrecoup, les capacités opérationnelles de l’ARVN se réduisent fortement. Les divisions n’alignent plus que 30 à 40% de leur matériel : en moyenne, 35% des chars et 50% des véhicules blindés sont en état de marche. Plus grave, les stocks de munitions diminuent et les feux d’appui chutent de près de 60%. Les pièces d’artillerie ne peuvent tirer que quelques obus par jour. Même les hôpitaux sont obligés d’improviser devant la pénurie de matériel. Le contraste est donc très fort entre une armée nord-viêtnamienne qui se renforce et une armée sud-viêtnamienne qui s’affaiblit. Cependant, il ne faut pas noircir le tableau : l’ARVN ne s’est pas effondrée en raison des privations liées à la diminution de l’aide financière américaine. Elle dispose d’un matériel abondant, comme le montre les stocks énormes capturés plus tard par les Nord-Viêtnamiens, et elle est aguerrie par près de vingt ans de guerre -on reviendra sur ces questions plus loin. Les deux armées sont de taille comparable, mais les Nord-Viêtnamiens alignent 22 divisions là où l’ARVN n’en a que 13. Chez les communistes, on compte plus d’effectifs combattants qu’au sud, où les services arrières et les armes de soutien, sur le modèle américain, rassemblent de nombreux personnels. Pour la première fois, les Nord-Viêtnamiens disposent d’une évidente supériorité matérielle : ils ont concentré entre autres au Sud-Viêtnam 700 blindés et 400 pièces d’artillerie de moyen calibre.


L’armée nord-viêtnamienne au summum de sa puissance


S’il y a bien un acteur négligé de la guerre du Viêtnam, c’est certainement l’armée nord-viêtnamienne qui a pourtant remporté le conflit dans cette dernière campagne, en 1975. Aujourd’hui encore, le Viêtnam est un régime communiste, le Nord ayant consolidé son emprise en fondant sa légitimité sur cette guerre de réunification. La question des sources reste évidemment sensible pour connaître précisement l’histoire politique et militaire du conflit, mais des documents intéressants ont déjà été portés à la connaissance du public depuis la chute de l’URSS et du bloc de l’est en 1991.

Après les accords de Paris, les dirigeants nord-viêtnamiens choisissent de rebâtir leurs forces régulières décimées dans l’offensive de Pâques 19724. Progressivement, celles-ci sont retirées du Sud-Viêtnam et remplacées par les forces locales ou de guérilla pour être recomplétées à l’arrière. Le Nord-Viêtnam renforce aussi les troupes stationnées au sud : rien qu’en 1973, 100 000 hommes et officiers, soit deux divisions d’infanterie, deux régiments d’artillerie, une division antiaérienne, un régiment de chars, un régiment de sapeurs et de nombreuses unités de réserve gagnent le Sud-Viêtnam via la piste Hô Chi Minh. Au total, les forces régulières comprennent 310 000 hommes répartis en 10 divisions, 24 régiments et 102 bataillons d’infanterie ou de troupes spécialisées. Chaque division comprend désormais trois régiments d’infanterie, un d’artillerie, et d’autres unités de branches particulières (blindés, sapeurs, génie, transmissions, DCA, etc). Un bataillon comprend 400 hommes, les régiments tournant entre 1800 et 2000 hommes. Les forces locales au Sud regroupent 70 000 combattants, organisés en bataillons à l’échelle de la province et en compagnies à l’échelle des districts. Certaines provinces sont capables de former des bataillons de soutien alignant des canons de 85 mm, des canons sans recul de 75 mm et des mortiers de 120 mm.

L’armée nord-viêtnamienne se penche aussi sur la création de corps d’armée en vue de l’offensive finale contre Saïgon, afin de pouvoir mener une campagne à grande échelle. Ces corps d’armée combinant mobilité, puissance de feu et capacités d’assaut vont jouer un grand rôle dans l’offensive finale. Le passage à la structure en corps d’armée marque un cap important pour l’armée nord-viêtnamienne, qui l’avait déjà expérimentée timidement pendant l’offensive de Pâques en 1972. Le 1er corps d’armée est formé au Nord-Viêtnam le 24 octobre 1973 : il regroupe les divisions d’infanterie 308, 312 et 320B. Les unités d’appui du corps d’armée sont la 367ème division de défense aérienne, la 202ème brigade de chars, la 45ème brigade d’artillerie, la 299ème brigade de sapeurs et le 204ème régiment de transmissions. Ces unités sont composés de nombre de vétérans, certains ayant participé à la campagne de Dien Bien Phu, mais surtout aux opérations contre les Sud-Viêtnamiens lors de l’invasion du Laos en 1971 (opération Lam Son 719 pour les Sud-Viêtnamiens) et de l’offensive de Pâques 1972. Le 2ème corps d’armée est formé le 17 mai 1974 au Sud-Viêtnam. Il est lui aussi formé de trois divisions d’infanterie, les 304, 324 et 325, de la 673ème division de défense aérienne, de la 164ème brigade d’artillerie, de la 203ème brigade de chars, de la 219ème brigade de transmissions et du 463ème régiment de transmissions. Ce corps d’armée est stationné dans le nord du Sud-Viêtnam. Dans les Hauts Plateaux du centre du pays se trouvent les unités qui formeront plus tard le 3ème corps d’armée : divisions d’infanterie 320A et 10, régiments indépendants 95 et 25, 40ème et 675ème régiments d’artillerie, 272ème et 232ème régiments antiaériens, 198ème régiment de sapeurs, 273ème régiment de chars, 7ème et 545ème régiments du génie. Le 20 juillet 1974 est formé dans l’est de la Cochinchine le 4ème corps d’armée : divisions d’infanterie 7 et 9, 24ème régiment d’artillerie, 71ème régiment antiaérien, 429ème régiment de sapeurs.

Parallèlement Hanoï rajoute de nouvelles unités à l’ordre de bataille déployé au Sud-Viêtnam. Déployée précédemment au Laos, la division 316 revient au Nord-Viêtnam et rejoint la division 341, ancienne division de remplacement, dans la réserve. Hanoï tente également de regonfler les forces locales et la guérilla au sud, décimées par le Têt en 1968 et par les grandes offensives qui ont suivi, notamment en 1972. Si les forces locales alignent 56 000 combattants et la guérilla 140 000 en 1974, c’est essentiellement par l’apport de soldats nordistes. Pour éviter les problèmes logistiques connus pendant l’offensive de la Pâques 1972, les Nord-Viêtnamiens accélèrent le développement de la piste Hô Chi Minh, où travaillent 30 000 hommes et plus d’un millier de véhicules spécialisés. Plus de 5000 km de routes sont construits ainsi qu’un gigantesque pipeline de plus de 1700 km de long pour acheminer le carburant du Nord-Viêtnam à l’est de la Cochinchine. Le groupe 559 qui se charge de l’organisation de la piste est entièrement motorisé et réorganisé en 29 régiments de transport. Plus de 6770 camions assurent l’approvisionnement de la gigantesque armée qui se met en place pour l’assaut final.

En 1999, PBS intègre dans une série de documentaires intitulés Battlefield 12 épisodes sur la guerre du Viêtnam. Le dernier épisode, intitulé The Fall of Saigon, balaye les trois dernières années de guerre entre l’offensive de Pâques 1972 (qui aurait peut-être mérité un épisode à elle seule) et la chute du Sud-Viêtnam en 1975. Le documentaire est bien conçu, avec de nombreuses cartes, et plutôt équilibré. La situation au moment de la bataille de Xuan Loc et le combat lui-même sont présentés vers 46:00.

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La dernière bataille de l’ARVN, l’armée mal-aimée de la guerre du Viêtnam

L’ARVN, l’armée du Sud-Viêtnam, est en quelque sorte le vilain petit canard de l’historiographie du conflit. Rien d’étonnant cela puisque elle est finalement la perdante de la guerre, davantage que son homologue américaine. Cet « oubli » historiographique est également conditionné par le mépris exercé par les Américains eux-mêmes et par l’adversaire nord-viêtnamien ou Viêtcong à l’égard des troupes sud-viêtnamiennes. Celles-ci sont souvent considérées comme un ramassis de paysans mal dégrossis, flanchant au premier coup de feu, dirigé par des officiers incompétents et corrompus liés à la clique dirigeant Saïgon autour du président Nguyen Van Thieu. On s’en doute, la réalité est un peu plus nuancée. Il a fallu attendre les années 2000 pour que plusieurs ouvrages anglo-saxons -ceux de Brigham et surtout de Wiest5- réévalue quelque peu à sa juste valeur le rôle de l’ARVN pendant la guerre du Viêtnam.

L’ARVN, largement forgée par les Américains, est issue de l’Armée Nationale Viêtnamienne créée par les Français en juillet 1951, pendant la guerre d’Indochine (1946-1954), et des troupes coloniales précédemment levées par la France depuis la colonisation de la région. En conséquence, l’ARVN hérite d’entrée de la désaffection populaire liée à une armée représentant l’occupation coloniale. Autre problème : par souci politique, les Français n’ont jamais développé les rangs supérieurs des officiers viêtnamiens. Il y a pénurie de cadres au-dessus de l’échelon de la compagnie. En outre les Français ont négligé la formation et l’entraînement des officiers. Le groupe est dominé par une minorité très liée au colonisateur, ce qui introduit aussi d’entrée la question d’une armée avant tout politisée. Enfin, les Français n’ont pas le loisir de prendre en main l’Armée Nationale Viêtnamienne, ayant déjà fort à faire avec le Vietminh jusqu’à la défaite de Dien Bien Phu. Sur le papier, celle-ci compte 150 000 hommes en 1954, mais elle est déjà victime de désertions et de défections au Viêtminh.

Les Américains entrent en scène de 1955 après les accords de Genève qui entérinent la partition en deux Etats du Viêtnam. Un Military Assistance and Advisory Group (MAAG) de 342 hommes arrive au Sud-Viêtnam dès février 1955. Le lieutenant-colonel O’Daniel et le général Williams ont fort à faire. Ils choisissent de rebâtir l’armée sud-viêtnamienne à la lumière de l’expérience en Corée : une force conventionnelle destinée à repousser un assaut du Nord-Viêtnam. L’état-major sud-viêtnamien n’est pas d’accord avec cette conception, anticipant l’affrontement avec ce qui semble plus être une insurrection. Mais le point de vue américain triomphe et 7 divisions d’infanterie sont rapidement constituées, pour tenir en attendant l’arrivée de renforts américains, comme en Corée. Le président Diêm, qui souhaite ardemment le soutien des Etats-Unis, approuve ces développements, mais le risque est là : les Américains bâtissent une armée à leur image, basée sur la puissance de feu et un important soutien logistique, dans un pays en développement qui n’en a visiblement pas les moyens. Ce faisant, les Etats-Unis négligent l’héritage militaire du Viêtnam, et se pose rapidement le problème de la barrière de la langue, qui handicape fortement l’entraînement. Le Sud-Viêtnam n’arrivant pas à obtenir assez de volontaires, il recourt à un système de conscription forcée qui arrache les paysans à leurs récoltes, provoquant de nombreux abus et par contrecoup une désertion endémique. C’est de cette époque que datent également les commandements régionaux : zone tactique du Ier corps (partie nord, au sud de la Zone Démilitarisée ou DMZ), zone tactique du IIème corps (les Hauts Plateaux) en octobre 1957 ; zone tactique du IIIème corps, rendue permanente en mai 1960 (région de Saïgon) et zone tactique du IVème corps, détachée de la précédente en janvier 1963 (delta du Mékong), rebaptisés régions militaires après le départ des Américains.

Le corps des officiers déjà formés par les Français va prendre, en outre, une place politique de plus en plus importante, l’armée se confondant progressivement avec le gouvernement. Diêm lui-même choisit les officiers supérieurs pour les hautes responsabilités en fonction de leur loyauté politique, ce qui n’est pas sans conséquence sur l’efficacité de l’ARVN. C’est dans ces conditions que l’armée sud-viêtnamienne doit affronter, en 1960, la création du Front National de Libération par le Nord et le renouveau de l’insurrection. Les Américains réagissent en expédiant les conseillers militaires sur le terrain pour encadrer l’ARVN : en 1965, chaque bataillon est appuyé par une équipe de 5 Américains. Cependant, c’est une réponse militaire à un problème qui est aussi politique et économique : le gouvernement de Saïgon ne fait rien pour bâtir un nationalisme sud-viêtnamien basé sur autre chose que l’anticommunisme -efforts de démocratisation, réforme agraire en particulier. Comptant 219 000 hommes en 1962, l’ARVN impose cependant sa présence sur le terrain, faisant jeu égal avec la guérilla, une amélioration reconnue par l’histoire officielle nord-viêtnamienne. Les Américains accentuent leur effort en remplaçant le MAAG par le MACV (Military Assistance Command, Vietnam) désormais commandé par le général Harkins. Pourtant, les faiblesses de l’ARVN, en particulier celles du commandement, se font jour lors de la première grande défaite subie face au Viêtcong, à Ap Bac, en janvier 1963.

L’armée sud-viêtnamienne poursuit néanmoins sa croissance. En 1960, elle compte 150 000 hommes, répartis en 7 divisions d’infanterie, une brigade aéroportée, 9000 Rangers et 3 bataillons de Marines. En 1962, les 219 000 hommes sont répartis en 4 corps d’armée, 9 divisions d’infanterie, une brigade aéroportée, une de forces spéciales, trois régiments indépendants, un régiment territorial et 86 bataillons de Rangers. Les forces de milice ajoutent 176 500 hommes à l’ARVN. En dépit des problèmes d’entraînement, de commandement et de moral, l’armée sud-viêtnamienne fait face au Viêtcong. Tout change avec l’assassinat de Diêm le 1er novembre 1963 par un complot des généraux, soutenus par Washington qui s’inquiète notamment des tensions grandissantes entre le catholique Diêm et les bouddhistes, majoritaires dans le pays. Les Etats-Unis espéraient mettre en selle un pouvoir plus fort à Saïgon. En fait, l’instabilité politique est à son comble jusqu’en 1965, et l’efficacité de l’ARVN est à l’avenant. Le Viêtcong en profite pour se renforcer et assurer sa mainmise sur les campagnes : de 30 000 hommes au moment du coup d’Etat, les communistes passent à 212 000 en juillet 1965. Enhardis par leur montée en puissance, ceux-ci décident d’achever le régime de Saïgon avant l’arrivée des Américains, attaquant les villages et les villes de districts.

Ce n’est qu’en février 1965 que le Sud-Viêtnam retrouve une certaine stabilité politique avec la mise en coupe réglée du pouvoir par le général Thieu et le vice-maréchal de l’air Ky, qui vont rester aux commandes jusqu’en 1975. Mais les Américains, effrayés par le délabrement de l’ARVN fin 1963-1964, ont déjà décidé d’intervenir et les premiers Marines débarquent à Da Nang en 1965. Certains officiers américains sont sceptiques, pensant que l’intervention empêchera l’ARVN de mener à bien ce qui est sa propre tâche. La relation entre les deux armées va être, en effet, placée sous le sceau de l’inégalité. Les Américains vont prendre à leur charge les missions de combat pour rechercher une solution uniquement militaire, sous l’égide du général Westmoreland, qui a pris la tête du MACV en juin 1964. L’ARVN, pendant ce temps, va être reléguée à la pacification, une tâche pour laquelle elle n’a pas été conçue, et pour laquelle elle reçoit peu de soutien de son propre gouvernement. Pire, les forces régionales et populaires, l’ancienne milice réorganisée, qui auraient été les mieux à mêmes d’assurer cette fonction, vont être par voie de conséquence complètement négligées. Environ 40% de l’ARVN, les meilleures unites, mènent cependant des missions de combat aux côtés des Américains : mais elles deviennent dépendantes d’un appui-feu et d’une logistique que le Sud-Viêtnam sera bien incapable de fournir une fois seul face à l’ennemi…

Westmoreland, pendant ce temps, bâtit sa stratégie en trois étapes. Dans la première, il cherche à renforcer son potentiel et à bâtir une infrastructure logistique capable de soutenir son effort. Dans un deuxième temps, profitant de leur puissance de feu et de la mobilité tactique conférée par les hélicoptères, les Américains doivent cerner et anéantir le plus gros des forces ennemies. Une fois que l’attrition exercée sur l’adversaire sera suffisante, les Américains pourront se retirer après d’éventuelles négociations. La première phase dure plus longtemps que prévu et Westmoreland se sent prêt pour la deuxième phase en octobre 1966. Il concentre initialement ses forces dans les Hauts Plateaux et dans la région de Saïgon, attendant la fin de la mousson pour exercer l’attrition au niveau de la zone démilitarisée. Si de nombreuses opérations search and destroy sont conduites et aboutissent à des pertes ennemies, le Viêtcong revient systématiquement ou presque occuper les lieux une fois que les Américains se sont retirés. Dans la zone tactique du Ier corps, la III Marine Amphibious Force du général Walt est confrontée à un double défi : assurer la pacification d’une zone investie par le Viêtcong, et monter la garde sur les postes établis le long de la DMZ pour empêcher les infiltrations nord-viêtnamiennes au sud, les Marines privilégiant plutôt la première tâche qui leur semble essentielle.

La situation dans la région s’aggrave à l’automne 1966, les Nord-Viêtnamiens se montrant très agressifs. Les Marines affrontent des soldats réguliers soutenus par une artillerie lourde tirant au-dessus de la DMZ, une guerre de positions bien différente de la lutte menée contre le Viêtcong, un cas atypique pour les Américains dans la guerre menée au Sud-Viêtnam. Durant l’année 1967, les Nord-Viêtnamiens vont continuer leurs attaques, cherchant à attirer le plus possible les unités américaines en dehors des villes de la plaine côtière en prévision de l’offensive du Têt. De leur côté, les Sud-Viêtnamiens ont négligé les forces régionales et populaires, qui auraient pu assuré la pacification. Celles-ci deviennent parfois source de problèmes dans les districts ruraux, servant plus de milice armée pour le chef de province souvent corrompu. Ce n’est qu’en 1964 que les milices sont intégrées au sein de l’ARVN et deviennent les forces régionales et populaires, mais leur entraînement reste insuffisant jusqu’à la création du programme CORDS6 en 1967. Mal commandées en raison de la pénurie de cadres, sous-payées, les forces populaires et régionales disposent en outre d’un armement ancien -reliquats américains de la Seconde Guerre mondiale- tandis que le Viêtcong peut lui compter de plus en plus sur des fusils d’assaut AK-47 et des lance-roquettes RPG-7 -et alors que les forces régionales et populaires ne peuvent pas disposer de l’appui-feu terrestre et aérien dont bénéficie l’ARVN. Constamment exposées, les forces régionales et populaires supportent le gros de l’effort de pacification, subissant des pertes très lourdes au moment du Têt. Le moral et l’efficacité restent faibles jusqu’à la fin de la guerre mais la poursuite du combat par ces unités montrent qu’un nationalisme sud-viêtnamien était exploitable.

A ce moment-là, les conseillers américains encadrent l’AVRN quasiment à chaque niveau. Avant l’intervention directe, le rôle de conseillers a attiré beaucoup d’officiers américains souhaitant faire leurs preuves au feu et grimper dans la hiérarchie. La tendance s’inverse avec l’arrivée des troupes américaines sur le terrain. En outre, avec la reconfiguration introduite par l’intervention des Etats-Unis, les conseillers ne vont plus se concentrer sur l’entraînement de l’ARVN, mais bien jouer le rôle de multiplicateur de forces en coordonnant l’appui-feu terrestre et aérien ou l’intervention des hélicoptères. La formation des conseillers est minimale et la rotation les fait changer tous les six mois, par exemple, pour ceux des bataillons de combat sud-viêtnamiens. Difficiles dans ces conditions de créer des liens et une collaboration étroite, d’autant plus que les conseillers et les officiers de l’ARVN n’ont pas le même regard sur la guerre. Par ailleurs, les Américains coexistent avec des Australiens qui, de par leur histoire récente, ont plus d’expérience dans la contre-insurrection. Un cadeau empoisonné que ces conseillers militaires, qui habituent les Sud-Viêtnamiens à dépendre de leur puissance de feu et de leurs conseils. Sans les conseillers, les capacités de combat de l’ARVN ne sont plus aussi assurées.

L’offensive du Têt, en 1968, renverse le cours de la guerre. Alors que les Américains ont réussi à infliger des pertes conséquentes à l’ennemi, et proclament que la fin de la guerre est en vue, les Nord-Viêtnamiens et le Viêtcong lancent une offensive généralisée contre les villes du Sud, comptant sur l’insurrection de la population et de l’ARVN en leur faveur. L’offensive est un grave échec militaire : la population ne se soulève pas, le Viêtcong est décimé. Le Nord-Viêtnam comprend que la guerre sera plus longue, et il va devoir renforcer la guérilla au sud, rendant le conflit plus conventionnel. Mais l’offensive a fait exploser ce qui restait de volonté américaine pour combattre au Viêtnam. En réalité, le Têt est un combat entre Viêtnamiens : les Nord-Viêtnamiens cherchent à détruire l’appareil politique et militaire du Sud, ne pouvant vaincre les Américains sur le champ de bataille. Or l’ARVN tient, la population fait bloc derrière son armée : le Sud-Viêtnam est à son sommet au Têt, ses troupes reprennent une bonne partie de la ville de Hué tombée aux mains des communistes, la 1ère division d’infanterie, unité d’élite de l’ARVN, se couvrant de gloire à cette occasion.

Les pertes sont telles que s’ouvrent, dans l’année suivant le Têt, des perspectives extraordinaires pour l’armée américaine et les Sud-Viêtnamiens. Décimé, le Viêtcong n’est plus en mesure de tenir les campagnes et ses adversaires vont le talonner jusque dans ses sanctuaires laotiens et cambodgiens. Les pertes ont été particulièrement lourdes pour Hanoï dans la zone tactique du Ier corps, au sud de la DMZ, là où Westmoreland puis Abrams7 vont concentrer l’essentiel de leur effectif pour capitaliser sur le succès du Têt. Mais aux Etats-Unis, l’opinion ne veut plus de la guerre et le président Johnson met en marche la dynamique du retrait. Un plan de cinq ans est organisé pour renforcer l’armée sud-viêtnamienne, mais sous la pression politique, il ne va que gonfler les effectifs sans rendre l’ARVN autosuffisante au combat. Dans la zone du Ier corps tactique cependant, la 101st Airborne Division met en place une collaboration étroite avec la 1ère division d’infanterie de l’ARVN au combat, un modèle de ce qui aurait pu être fait pour améliorer l’efficacité de l’armée sud-viêtnamienne. Les pertes en cadres du Viêtcong permettent d’augmenter les résultats de la pacification : début 1969, celui-ci se terre avec les Nord-Viêtnamiens dans le sanctuaire laotien. Ces changements sont aussi dus au passage de de relais entre Westmoreland et Abrams, le second étant beaucoup plus sensible à la pacification et à dimension viêtnamienne du conflit, ainsi qu’à la nécessité de former l’ARVN par l’expérience du feu, aux côtés des Américains. Cependant, ces efforts sont bien tardifs et le modèle de la 1ère division d’infanterie ne pourra être répété en raison du retard accumulé. Américains et Sud-Viêtnamiens continuent à mener deux guerres parallèles plutôt qu’une guerre ensemble. Ainsi, lors de la bataille de la montagne Dong Ap Bia, surnommée Hamburger Hill, en mai 1969, c’est un bataillon de l’ARVN qui s’empare en premier du sommet, mais pour des raisons de prestige et en raison de la contestation politique aux Etats-Unis, les Américains font en sorte de récupérer à leur profit la capture d’Hamburger Hill. Véritable bataille d’attrition, Hamburger Hill accélère d’ailleurs la viêtnamisation voulue par Nixon en relançant l’agitation sur le front intérieur.

Alors que les Nord-Viêtnamiens et le Viêtcong reconstituent lentement leurs forces au Laos et au nord de la DMZ, les Américains accélèrent le retrait de leurs troupes. Or l’ARVN n’est pas prête à assumer le rôle tenu jusque là par l’armée américaine, tout comme les forces populaires et régionales ne peuvent selon Abrams qu’assurer à moitié l’effort de pacification. Fin 1969, la 3rd Marine Division est ainsi retiré de la garde le long de la DMZ, laissant une partie de la tâche à la 1ère division d’infanterie de l’ARVN. Mais celle-ci ne peut plus empêcher les infiltrations à l’extrêmité ouest du dispositif. Profitant du changement de régime au Cambodge, et souhaitant détruire l’une des bases arrières du Viêtcong et des Nord-Viêtnamiens, les Américains décident d’y mener une incursion. L’ARVN est la première à le faire en mars 1970, suivie des troupes américaines deux mois plus tard. Le Viêtcong est privé de ses stocks pour six mois ; mais l’incursion a fortement relancé la contestation aux Etats-Unis, et si l’opération a boosté le moral de l’ARVN, les bataillons de celles-ci n’ont pas eu l’occasion de se faire les dents sur un ennemi très évasif. Ayant balayé le sanctuaire viêtnamien, Washington et Saïgon vont ensuite se retourner contre la branche laotienne de la piste Hô Chi Minh, et monter une opération au sud du Laos centrée sur la bourgade de Tchepone. L’opération est planifiée par les Sud-Viêtnamiens qui vont devoir mener un combat mulitidivisionnaire, conventionnel, sans l’appui américain. La planification est défaillante : elle se base sur le système statique des firebases de soutien appliqué au Sud-Viêtnam alors que le succès de l’opération réside dans la vitesse et la surprise ; elle sous-estime grandement la réaction des Nord-Viêtnamiens et leurs effectifs au Bas-Laos, qui ont vent très tôt de l’opération. Les conseillers n’ont pas pu former à temps les officiers de l’ARVN à l’anglais pour qu’ils puissent demander par eux-mêmes un soutien aérien conséquent.

L’opération Lam Son 719 (février-mars 1971), le nom de code de l’invasion du sud-Laos, révèle alors complètement les forces et les faiblesses de l’ARVN. Celle-ci porte des coups à la logistique de la piste Hô Chi Minh et tue 13 000 soldats nord-viêtnamiens. Mais elle perd 8000 hommes dont 3500 tués, 45% de l’effectif engagé. Les Américains ont laissé sur le terrain près d’une centaine d’hélicoptères et 7 appareils. Le retrait catastrophique sous la pression des Nord-Viêtnamiens a mis en exergue les problèmes de commandement et l’inefficacité tactique de certaines unités. L’ARVN a fait montre de certaines qualités, mais la puissance des Nord-Viêtnamiens démontre qu’elle ne peut mener la guerre seule. Les pertes lourdes subies par la 1ère division d’infanterie de l’ARVN entraînent une baisse de moral chez les soldats mais aussi, par exemple, dans la population de la zone tactique du Ier corps. Beaucoup de militaire sud-viêtnamiens se mettent alors à penser que la chance de remporter une victoire décisive est passée. Le retrait américain s’accélère, les Nord-Viêtnamiens se gardant bien d’attaquer immédiatement, ce qui ne les empêche pas de préparer leur offensive de la Pâques 1972. A ce moment-là, il ne reste plus que 69 000 soldats américains au Sud-Viêtnam et aucune unité de la taille d’une division. Le programme de renforcement de l’ARVN l’a portée à plus d’1,1 millions d’hommes, avec un matériel conséquent : canons de 175 mm, chars M48A3, missiles antichars TOW. L’aviation, qui touche des A-37 et des F-5A, et la marine sont également accrues.

Cependant, le retrait américain a des conséquences plus perverses car il provoque une gigantesque inflation au Sud-Viêtnam : les soldats ont du mal à entretenir leurs familles. Combiné au moral en berne, cette situation provoque une augmentation des désertions : 140 000 rien qu’en 1971. Dans la zone du Ier corps tactique, la 1ère division d’infanterie de l’ARVN se retrouve dans une situation critique, devant assumer l’essentiel des missions à elle seule ! L’état-major sud-viêtnamien est obligé de créer dans l’urgence, en octobre 1971, la 3ème division, pour soulager la 1ère division esseulée. Les Nord-Viêtnamiens planifient alors la campagne Nguyen Hue, la plus grande depuis l’offensive du Têt en 1968. Dans la zone du Ier corps tactique, 3 divisions nord-viêtnamiennes se jettent sur la 3ème division d’infanterie de l’ARVN malencontreusement placée à la garde de la DMZ. Celle-ci s’effondre rapidement mais comme à An Loc, au nord de Saïgon et à Kontum, sur les Hauts-Plateaux, l’ARVN est capable de reprendre l’avantage. Au prix de 8000 morts et 3500 disparus, elle inflige 40 000 tués aux Nord-Viêtnamiens. L’offensive de Pâques 1972 est en fait le véritable test de la viêtnamisation : soutenus par les conseillers et un formidable appui aérien, l’armée sud-viêtnamienne créée à leur image par les Etats-Unis a soutenu le choc. Mais l’avenir semble sombre au vu du retrait américain… et de son aide financière, et de sa puissance de feu.


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1C’est après cette résistance héroïque mais désespérée que les hommes de la 18ème division reçoivent le surnom de « Supermen »

2Army of the Republic of Vietnam.

3Je renvoie à la fiche de lecture que j’ai faite de l’ouvrage ici : http://historicoblog3.blogspot.fr/2012/05/john-prados-la-guerre-du-vietnam-1945.html

4Voir par exemple un des précédents volets de la chronique consacré à la bataille d’An Loc : http://alliancegeostrategique.org/2011/12/03/au-commencement-etait-la-guerre-7locked-at-an-loc-13-avril-20-juillet-1972/

5Voir bibliographie.

6Civil Operations and Revolutionary Development Support.

7Nouveau chef du MACV à partir de juin 1968.

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6 Responses

  1. Frédéric dit :

    Merci pour ce rappel clair de l’historique des stratégies.

  2. Stephane Mantoux dit :

    Merci à vous pour votre commentaire !

  3. Si vis pacem dit :

    En toute sincérité, je trouve cet article plutôt exceptionnel et ce, pour plusieurs raisons.
    Il est tout d’abord très documenté et d’une grande clarté. Ensuite, il met en lumière un épisode parfaitement inconnu du grand public tout en soulignant certaines qualités de l’armée sud-vietnamienne dont on avait plutôt l’image d’une armée de couards.
    Un grand merci pour tout cela !

  4. Stephane Mantoux dit :

    Merci Si Vis Pacem !
    J’ai essayé d’être aussi simple que possible et effectivement, le but de l’article était de traiter d’un épisode peu connu -la campagne de 1975- et d’un acteur qui l’est encore moins -l’ARVN.

    Si j’ai un peu réussi, c’est tant mieux.

  5. layous robert dit :

    Ah oui, vraiment, vous avez très bien réussi !! (commentaire N°4) Très très heureux de voir justice un peu rendue à l’ARVN et hommage aux vaillants et héroïques combattants de Xuan Loc, dont je suivais les « exploits » en avril 1975.
    Un très grand MERCI à vous de relater les faits réels et non de reproduire à l’infini tous les clichés et toute la désinformation dont nous avons, (et sommes encore)été abreuvés, jusqu’à l’écoeurement.
    Comme j’aimerais que votre article soit très largement diffusé !!!!
    Merci, merci, merci encore
    Robert, paysan du Gers

  6. Stephane Mantoux dit :

    Merci pour votre commentaire.

    Cordialement.

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