Afghanistan : quel futur après le rejet d’un corps étranger

Le 15 février 1989, un dernier blindé soviétique traversait symboliquement le pont de l’Amitié au-dessus des eaux tranquilles de l’Amou-Daria à la frontière entre l’Afghanistan et l’Ouzbékistan. En octobre de la même année, Gilles Dorronsoro publiait dans la Revue Défense Nationale (RDN) le premier panorama de cette Afghanistan post-soviétique.

De la même manière que tout un chacun peut librement le faire (via l’envoi d’un mail à la rédaction de la RDN : contact@defnat.com ou via la consultation des articles numérisés sur le site internet de la RDN), je me suis plongé dans cet article disponible dans les riches archives de cette vénérable revue. Retour vers un passé pas si lointain où ce spécialiste français de l’Afghanistan (aujourd’hui professeur à l’université Paris 1) décrit les principaux acteurs, les influences à l’œuvre, les jeux d’alliances et les sources de tensions.

A posteriori, les hypothèses formulées par l’auteur se sont révélées globalement justes. Certaines réalités décrites demeurent, d’autres ont perdu d’importance, mais pourraient ressurgir. Quoiqu’il en soit, la lecture est instructive à quelques mois de plusieurs dates symboliques pour marquer l’éjection (subie et/ou forcée) d’un nouveau corps étranger d’Afghanistan.

En octobre 1989, lorsque l’auteur rédige son article, le gouvernement de Mohammed Najibullah tient encore et tiendra encore un peu plus de deux années, en partie du fait de la très (trop) grande division jusqu’alors de la (les) résistante (s) afghane (s). À trop se focaliser sur la figure bien connue en Occident du commandant Massoud ou sur les partis dirigés (avec plus ou moins de leviers effectifs) par Peshawar, l’observateur extérieur de l’époque pouvait négliger d’autres mouvements pourtant tout aussi structurants du jeu politique interne afghan. L’auteur s’emploie donc à dresser un tableau le plus complet possible.

Il se livre alors à une revue d’une grande précision : des trajectoires passées aux aspirations futures, des lignes de forces aux faiblesses des uns et des autres. Il décrit tour à tour le Hazarajat, terre des Hazaras, le 3ème groupe ethnique d’Afghanistan tentant de vivre en autarcie, au moins aussi opprimé aujourd’hui qu’hier, la région de Kandahar, hissée aujourd’hui au rang de nœud gordien (toujours non tranché) par la coalition internationale, le Nord d’Ahmed Chah Massoud… mais aussi d’Ismaël Khan autour d’Hérat ou de Zabiullah à Mazar-e-Sharif.

Ces régions sont ainsi personnalisées autour d’un chef qui a réussi à émerger (et à survivre). La description qui en est faite montre la difficulté pour ces figures de transcender les particularismes (qui ont permis une première agrégation) afin de lier des alliances solides permettant de rentrer dans des rapports de force politiques (et militaires) réellement décisifs. Autant le mot d’ordre « sus aux Soviétiques » permettait un certain universalisme fédérateur, autant dépasser cela pour construire quelque chose de supra-local (plus d’autonomie, sans aller au séparatisme, par exemple) semblait alors plus complexe.

Dans les perspectives de l’époque, l’auteur croit déceler un mouvement de fond qui voit la montée des islamistes, et en parallèle, un déclin des traditionalistes. Le futur lui donnera raison, Kaboul ne sera pas prise, après la chute pas à pas d’autres villes environnantes (Bagram par exemple), puis tenue par les plus traditionalistes. Le gouvernement, et en première ligne les troupes gouvernementales, ne tombera pas en bloc, mais bien après un lent mouvement d’attrition, non forcément coordonnée entre les différentes factions ayant chacune leur propre agenda et leur propre planification pour le futur (quand elles ont un projet pour l’après).

Enfin, l’auteur revient sur l’impact des influences extérieures que sont celles (très contemporaines) de l’Iran (en partie dans ses marges au Sud de l’Afghanistan) et du Pakistan. Pour la première, le biais de l’aide des uns ou des autres aux tensions dégénérescentes entre l’Irak et l’Iran ne peut pas ne pas être évoquée. Non sans quelques difficultés, l’Iran relancera dans les dernières années de la présence soviétique une politique d’influence utilisant les leviers du shiisme (via les Hazaras). Quant au Pakistan, le risque de s’appuyer sur le parti islamiste Hezb-e Islami d’Hekmatyar qui ne lui garantit finalement que la continuité des combats (et non une certaine stabilité) sera levé lorsqu’il s’appuiera dans les années 92-94 de moins en moins sur cette entité, préférant les Taliban « canal historique ».

Pour conclure, et bien que comparaison n’est pas raison, j’aimerais évoquer pour finir la situation actuelle en Afghanistan en partageant avec vous deux signaux faibles (d’ailleurs parfois pas si faibles) à observer de près. L’un à l’échelle locale, l’autre à l’échelle régionale.

Le premier concerne la situation dans certains districts, comme ceux dans les provinces de Ghazni ou du Laghman, où des groupes d’habitants tentent de repousser les représentants taliban. Ils ne sont pas contrôlés, comme ailleurs, par l’ISAF ou les forces spéciales américaines, ce qui n’est pas un mal pour leur garantir un visage « afghan ». Le mouvement que certains appellent déjà le « Printemps afghan » s’étend, tentant de trouver une troisième voie, hors du gouvernement de Kaboul (les citadins vs la campagne ?) et des Taliban. Une étude approfondie permettrait peut être de déterminer les causes et les futurs possibles : vieille réminiscence d’un passé de lutte entre ethnies ? Irruption plus moderne ? Xième mouvement ? La guerre civile annoncée, et dont Kaboul, comme d’autres, pourrait d’une certaine façon tirer parti, n’est-elle pas plutôt un état de guerre civile jamais interrompu ?

Enfin, la situation à la frontière pakistanaise où des milliers d’obus (voir plus) sont échangées des deux côtés de la frontière est trop peu abordée. Ces « incidents » ont eu, en partie, raison de la confiance accordée par le Parlement au ministre de la Défense afghan. Dans ses régions frontalières, pas question d’un dispositif « Dôme de fer » ou d’une ligne Morice. Les parlementaires demandent néanmoins des comptes, appellent à des opérations en s’appuyant sans doute sur la confiance en l’outil que sont les forces de sécurité afghanes. 11 ans d’intervention pour redonner un sentiment national, réveiller les vieilles luttes contre le Pakistan et donner les moyens militaires aux ambitions d’une certaine élite ? Au final, l’impact de l’intervention occidentale depuis 2001 ne se verra-t-il pas surtout à l’échelle régionale plus qu’au niveau national ? Cette région du monde n’aura-t-elle pas été plutôt plus reconstruite (déconstruite) stratégiquement que l’Afghanistan elle-même ?

F. de St V. / Mars Attaque

PS : un reportage du Time auprès des prisonniers de guerre ou déserteurs soviétiques vivant toujours aujourd’hui en Afghanistan : Left in Afghanistan, Soviet Veterans of a Previous War Compare and Tremble.

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