L’Homme Russe, retour vers le futur

Paru le 17 juillet 1954 au sein de la vénérable Revue de Défense Nationale et désormais en libre consultation, l’analyse de N. Weisbein intitulée « Qu’est-ce que l’homme russe par son idéal, son caractère, sa mentalité ? » est remarquable de contemporanéité.

La première, et la plus singulière, est d’évoquer l’Homme Russe et non l’Homme Soviétique (rappelons que le texte d’origine date de la période dite de Guerre Froide). L’Homo Sovieticus comme nombre de Kremlinologues le dénominèrent à la suite du philosophe Alexandre Zinoviev. Profitons-en pour saluer toute la perspicacité du général de Gaule qui évoquait le plus souvent les Russes en lieu et place de Soviétiques, ainsi que le registre exact de l’Union Soviétique considéré en ses propres termes comme étant un « Empire européen détenteur d’immenses territoires asiatiques ». Car le soviétisme, en tant que produit tiré des mamelles du marxisme-léninisme ne fut qu’un vernis sur ce caractère forgé au cours des siècles. Le mystère de l’âme Russe n’a jamais cessé de fasciner les grands hommes, tentant son décryptage à travers l’étude de la géographie, du climat, de la langue ou de son histoire.

D’emblée Weisbein relève que « S’il est bien un trait caractéristique propre au Russe, c’est le sens du commun. Les manifestations concrètes de ce sentiment, se retrouvent tout au cours de l’évolution historique des différents peuples slaves… ». L’on ne saurait mieux débuter l’analyse se propageant à travers les siècles, et dont le communisme a répondu, partiellement, à cette soif de collectivité et d’expression. Collectif qui par ailleurs ne s’est pas toujours exprimé par le prisme de l’autoritarisme ou du totalitarisme. L’Homme Russe ne saurait se confondre avec l’image ressassé du serf ployant sous le labeur quotidien et les coups de knout [1] de son maître, bien que ce statut perdura jusqu’en 1861. Que l’on songe par exemple aux viétchés qui étaient des organes de décisions collégiaux au Moyen-Âge ou encore aux zemtsvos provinciaux du XIXème siècle, ils ne font que donner corps à ce besoin d’une expression collective : « C’est à juste titre que l’historien russe Klioutchevsky souligne que malgré la présence à Novgorod d’un prince, Novgorod était essentiellement une commune autonome. C’était en quelque sorte l’assemblage, la réunion, ou pour tout dire, la fédération d’un grand nombre de mirs, petits et grands. La volonté collective, générale, de tous ces mirs fédérés s’exprimait par le moyen du Vietche ou Conseil de la ville. ».

L’Homme Russe a une conscience collective, et de ce fait s’il peut détonner individuellement, il se sait partie prenante d’un tout avec qui il se sent en pleine phase.

Ce que confirme Weisbein plus loin :

« L’ethnologie nous apprend que de toute antiquité la famille slave était fondée sur le principe patriarcal, non pas seulement en ce qui concerne le commandement, la direction de la cellule sociale élémentaire que représente la famille, la zadruga, mais aussi et surtout en ce qui concerne la propriété commune, collective, du bien patrimonial. »

Héritage qui aura été exacerbé durant les années de communisme où l’on a opposé l’individualisme anglo-saxon au collectivisme slave. Mais plus que l’État c’est la famille qui est le premier univers collectif où le Russe trouve la sécurité.

« Souvent plusieurs fils mariés, plusieurs ménages collatéraux vivaient ensemble dans la même maison ou dans la même cour (dvor), travaillant en commun sous l’autorité du père ou de l’aïeul. La famille était une communauté gouvernée par un chef naturel, assisté de sa femme pour les soins de l’intérieur. » trouve un écho indémodable puisque nombreuses sont encore les familles à accueillir sous leur toît plusieurs générations, notamment en milieu rural. Et plus encore : durant le communisme, l’existence de kommunalkas [2] firent coexister plusieurs familles entre elles ! L’émergence depuis plusieurs années d’une classe moyenne Russe dans les centres urbains et d’un revenu en hausse facilitent l’accession au logement à ces familles du XXIème siècle, comme le communisme y aida en son temps moyennant un temps d’attente de quelques mois à quelques années en fonction du statut… et des appuis bureaucratiques. Bémol toutefois pour Moscou où le prix des loyers est devenu tellement prohibitif que certains jeunes couples n’ont guère d’autre choix que d’emmenager dans la famille de l’un ou l’autre partenaire.

Et Weisbein de poursuivre : « Nous pouvons donc dire qu’au caractère familial ou patriarcal primitif s’est substitué peu à peu, et cela à une époque ancienne, le caractère communal ; à la communauté de famille a succédé la communauté de village, à l’ancienne zadruga a succédé le mir. ». Ainsi si les modalités changèrent, le sens du collectif demeura. Il passa d’une entité à une autre.

L’auteur évoque avec à propos le cas des cosaques. Ces communautés d’hommes libres qui se mirent au service des puissances riveraines de leur territoire ne pouvaient subsister face à l’adversité qu’à la condition en un tel environnement hostile de faire front commun. Ces terres si chèrement acquises n’étaient de fait pas la propriété exclusive d’un cosaque mais celle de l’ensemble de la communauté. Une union de nécessité combinant sécurité et subsistance. Société singulière qui élisait ses chefs par voie de démocratie directe, ce qui entraînait on le devine en certaines occasions quelques échanges soutenus par les parties en présence. Les tentatives de les sédentariser se soldèrent le plus souvent par des révoltes. Ces soldats-pilleurs-cultivateurs hors normes s’établiront en divers points durant conquête de la Sibérie, fondant ici et là l’embryon de futures cités prospères telle l’actuelle ville de Tomsk en 1604 ou encore Krasnoïarsk en 1628. Les deux communautés les plus connues demeurant les cosaques du Don et les zaporogues établis en Ukraine de l’Ouest.

Hommes libres comme auxiliaires fidèles du Tsar, les cosaques n’en demeurent pas moins l’un des traits majeurs de l’imagerie attachée à l’Homme Russe.

« Mais le régime tsariste et le joug du servage ont transformé dans l’esprit du peuple, le sentiment qu’il avait de sa Sobornost’, de sa participation commune aux choses de l’État. Désormais, il n’est plus question de Sobornost’ sur le plan temporel, mais bel et bien sur le plan spirituel.

Au cours du XIXe siècle le mot Sobornost’ sert à exprimer avant tout une communauté spirituelle, une communion religieuse, non plus nationale cette fois, mais universelle. Il est extrêmement délicat de rendre le sens exact de ce terme en français. Mais on peut proposer : soit œcuménicité, soit catholicité. Comme on le voit, il s’agit désormais, non plus de communauté, mais de communion. ».

C’est ici un des points clefs de l’appréhension de l’Homme Russe : sa spiritualité. Car le Russe a une relation avec ce questionnement qui peut surprendre et même choquer mais qui reste consubstantiel à ce peuple, y compris dans sa négation. L’on pourrait objecter que le communisme éroda et même rasa cette spiritualité pour aboutir à un homo sovieticus lisse et fonctionnel. Ce n’était qu’un effet Potemkine en ce sens que l’individu se soumettait à un pouvoir central, préservant son âme de toute inquisition extérieure. Cette soumission apparente était un bouclier. Et il a déjà été évoqué le rôle du communisme comme religion de substitution pour un peuple nécessiteux en la matière. Sur ce rôle de religion comme agent fédérateur précisons que Vladimir de Kiev opta pour la religion orthodoxe principalement dans un souci de cohésion des différentes tribus composant son immense territoire : la tolérance et la liberté du paganisme causaient un souci au souverain qui trouva dans le christianisme un édifice à copier temporellement et un corpus canonique solide puisqu’écrit.

L’on connait les écrivains Dostoïevski et Tolstoï pour leurs récits d’une puissance évocatrice rare. Seulement si l’on doit suivre la théorie de Sainte-Beuve, à laquelle je suis plus sensible que celle de Proust qui ne me convainc guère, la vie et les aspirations d’un écrivain se reflètent dans son oeuvre. Or ces deux illustres personnages débordaient de spiritualité. Spiritualité tourmentée s’il en est et suintant de leurs oeuvres les plus remarquables. S’affranchissant même du strict cadre du christianisme pour revêtir une dimension plus mystique encore. Ils sont en cela les meilleurs représentants de ce que le Russe contient en lui, en tant que centre gravitationnel dont il tentera tout autant de s’affranchir comme de sublimer.

Des penseurs du XIXème et XXème siècle tels que Vladimir Soloviev ou encore Nicolas Berdiaev démontreront par l’étendue de leurs travaux leur puissance de réflexion sur le sujet. Plus proche de nous, un Alexandre Soljenitsyne, très peu disert sur la question divine n’en laissa pas moins une trainée diffuse au sein de son oeuvre, fustigeant les idéologies athéistes comme le matérialisme et le consumérisme de masse. C’est en cela que la pensée Russe est hautement difficile à concevoir pour un occidental, en ce sens qu’elle n’est pas dans un schéma binaire mais dans une altérité.

L’autre point à spécifier est le suivant :

« Tout peuple, à quelque latitude que ce soit, subit, porte en lui la marque du paysage géographique, du climat dans lequel il vit. Et cela est particulièrement vrai de l’homme russe. Ses tendances essentielles, ses qualités, ses défauts sont normalement régis par le paysage géographique dans lequel il se meut.

Deux faits dominent : l’immensité de l’espace, le contraste des extrêmes. L’homme russe vit dans un décor changeant et en quelque sorte surnaturel. Il est aisé de comprendre alors les dominantes de son paysage psychique. ».

Reprenant à son compte la théorie des climats de Montesquieu, Weisbein expose son idée que le Russe est conditionné tout ou partie par son environnement fait de steppes sans fin et de confins glacés. D’où parfois une coupable indolence des habitants selon certains observateurs, qui peut en certaines circonstances se muer en accès de colère guttural et simiesque. De manière toute aussi brusque que peuvent être la succession des saisons. Quant aux paysages, pour qui réside en un pays aux horizons variés, il est peu aisé de s’imaginer combien les distances peuvent être rallongées une fois dans le pays le plus vaste du monde. Car de variations topographiques la Russie n’en manque point, mais étirées démesurément elles sont diluées par les distances dont même les transports contemporains raccourcissent à peine. Même les cités souscrivent à ce gigantisme, que l’on songe à Moscou dont la superficie serait équivalente à… 1 081 km² et qui tendrait encore à s’étendre à la région de Kalouga, soit 1 480 km² supplémentaires ! Une mégalopole dont les grands axes rectilignes ne peuvent qu’écraser l’individu, déjà ébaubi par les sept immenses tours Staliniennes.

Du reste, les prisonniers des camps soviétiques savaient que leur pire ennemi n’étaient pas les geôliers mais belle et bien la nature environnante sans fin et sans pitié.

Un élément complémentaire quant au caractère Russe serait sa propension à varier les émotions sans transition.  Le climat comme déjà évoqué en serait une première raison. Dûment complétée par une seconde : l’influence déstabilisatrice de l’invasion tataro-mongole. Cet évènement historique qui allait durer près de 300 ans (1240 – 1552)  avec une brèche ouverte en 1380 relative à la victoire de Dimitri Donskoï sur une armée Mongole jusque là invaincue sur la terre des Rus’ à la bataille du Koulikovo). La soumission, l’humiliation, la dureté des conditions imposées ainsi que l’isolement civilisationnel des Russes auraient contribué à forger ce caractère si spécifique qui n’est effectivement pas répandu chez les autres peuplades Slaves, qu’elles soient Bélarusses ou Polonaises par exemple.

Enfin, le spécialiste fait remarquer que : « Mais il faut bien reconnaître, que l’organisation extérieure mise à part, les princes Varègues, se heurtèrent à un mode de vie déjà fermement ancré dans les mœurs et les coutumes slaves. La tribu était composée de clans, eux-mêmes formés de familles groupées entre elle par une ‘communauté d’intérêts économiques. La masse fut en quelque sorte étanche aux coutumes importées par les Scandinaves. Elle accepta l’organisation de la force c’est-à-dire l’organisation militaire, mais demeura .fermement attachée à ses principes et à son organisation tribale et communautaire. ».

C’est en effet l’historiographie dominante : à savoir que Rurik et ses frères retournèrent à Novgorod, après en avoir été chassés une première fois, pour mettre fin aux querelles incessantes entre les tribus Slaves. Ces varègues [3] furent l’ossature nobiliaire de l’émergente puissance Russe. Et, tout comme les Francs envers la population gallo-romaine, n’imposèrent pas leurs coutumes et langue, se fondant tout au contraire au fil des décennies au sein de la population. Cette théorie est attestée par les textes Byzantins qui au fil des rencontres belliqueuses et marchandes avec cette peuplade septentrionale, relevaient la slavisation progressive des classes dirigeantes.

Catherine II elle-même fut l’exemple du monarque étranger qui s’assimila rapidement à son peuple : linguistiquement, religieusement et même sanguin puisqu’on lui prête les mots suivants à ses médecins personnels : « Saignez-moi de ma dernière goutte de sang allemand pour que je n’aie plus que du sang russe dans les veines. ».

En conclusion, le texte de N. Weisbein demeure intemporel car il cerne judicieusement le caractère de l’Homme Russe qui n’est pourtant pas évident à discerner. Certains auteurs, tel Astolphe de Custine, propagèrent une image erronée des habitants du pays, voyant évoluer sur ce territoire un ensemble d’individus immobiles voués à la soumission. Or le détachement Russe devant l’adversité, qu’il soit politique ou climatique, est un attribut n’étant pas toujours immuable, et lorsqu’il perdure est une qualité assurant une stabilité sociale voire une survie en milieu hostile. Lequel peut faire place à des soubresauts violents traversés par un élan passionnel comme ce peuple en est capable. Le communisme dut épouser cette donne bon gré mal gré, et laisser place à sa disparition à un régime paternaliste qui entend conserver l’unité du pays tout en prenant en compte l’inertie inhérente du peuple dont il a la charge. Et donner au final à cette civilisation une touche colorée, vivante et moins terne dont elle fut parfois affublée. Un peuple Russe en définitive moins monolithique qu’on ne le croit, ou que l’on a cru, traversé par des courants puissants de réflexion et de passion mais entouré par une gangue de caractère protectrice.

[1] Le knout était un fouet dont la, ou les selon certaines variantes, lanière était terminée par un objet métallique de type crochet afin d’accentuer la douleur du supplicié.

[2] Les kommunalkas étaient des appartements bourgeois réquisitionnés par le pouvoir central soviétique et scindés en plusieurs parties pour y héberger de deux à plusieurs autres familles. Cuisine, toilettes et salle de bain demeurèrent un bien commun nécessitant la bonne entente entre les habitants du lieu.

[3] Que l’Europe Occidentale connait mieux sous le vocable de vikings.

Yannick Harrel / Cyberstratégie Est-Ouest

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