Quand la guerre fait son cinéma…13/Le Renard du Désert (1951)

Titre original : The Desert Fox : The Story of Rommel.

Date de réalisation : 1951.

Réalisateur : Henry Hathaway.


L’histoire : Nuit du 17 au 18 novembre 1941. Un commando britannique débarqué par sous-marin attaque une villa près de Beda Littoria, en Libye. L’endroit est supposé être le QG d’Erwin Rommel (James Mason), le commandant en chef de l’Afrika Korps. Mais Rommel n’est pas là et l’attaque échoue avec de lourdes pertes. Après cette brève introduction, la parole revient au lieutenant-colonel Desmond Young (Michael Rennie), qui en tant que prisonnier de guerre a l’occasion d’apprécier la magnanimité de Rommel, en 1942. Après la guerre, il se fixe la tâche de déterminer le sort véritable du maréchal pendant les dernières années de la guerre jusqu’à sa disparition le 14 octobre 1944. Le film revient alors en octobre 1942, au moment de la contre-offensive britannique à El Alamein. Malade, Rommel revient d’Allemagne pour reprendre le commandement de l’Afrika Korps, qui se trouve bientôt dans une situation critique. La situation devient dramatique lorsqu’Hitler (Luther Adler) ordonne de tenir ou de mourir sur place, et ce en connaissance de cause de la supériorité alliée, logistique et matérielle. Malgré la retraite enfin ordonnée par Rommel et acceptée bon gré mal gré par le Führer, Rommel commence à perdre ses illusions sur Hitler. Renvoyé en Allemagne avant la fin de la campagne, il assiste impuissant à la destruction de l’Afrika Korps, contraint à la reddition en Tunisie en mai 1943. A l’hôpital, il est approché par le docteur Karl Strolin (Sir Cedric Hardwicke) qui lui demande de rejoindre le complot pour renverser Hitler. Rommel, d’abord ulcéré par cette proposition, devient de plus en plus hésitant sur la conduite à suivre..

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L’histoire (vraie) : A la question posée dans mon cercle familial, auprès de personnes qui ne sont pas forcément intéressées par l’histoire ou la Seconde Guerre mondiale, de citer le nom d’un grand général ou maréchal allemand de ce conflit, la réponse est presque unanime : Rommel. Erwin Rommel, le « Renard du Désert », est sans doute l’un des généraux allemands les plus célèbres de la Seconde Guerre mondiale. Les grandes phases de la légende de Rommel sont bien identifiées : vainqueur pendant longtemps des Britanniques en Afrique du Nord avant d’être battu par Montgomery en octobre-novembre 1942, organisateur du mur de l’Atlantique et des défenses côtières pour repousser le débarquement en 1944, avant de rejoindre la résistance militaire contre Hitler et de le payer de sa vie, en octobre de la même année.

On oublie vite cependant que rien de destinait Rommel à devenir un soldat. Né en 1891 à Heidenheim en Souabe, fils d’un professeur de mathématiques, il ne rentre dans l’armée que sur l’injonction de son père, devient sous-lieutenant breveté de l’école de Dantzig en 1912, mais ses instructeurs ne voient en lui qu’un officier moyen, sans plus. La Grande Guerre en fit tout sauf un soldat moyen. Il se distingue contre les Français en Argonne dès 1915 et reçoit la Croix de Fer 1ère classe. A l’automne 1917, il reçoit la plus haute décoration de l’armée allemande, la Croix pour le Mérite, après avoir mené son bataillon de montagne de succès en succès sur l’Isonzo en Italie, s’emparant notamment du mont Matajur et du village de Longarone, faisant 8000 prisonniers.

Héros de guerre, Rommel vit évidemment très mal la chute du Kaiser, l’instauration de la République de Weimar et la révolution communiste. Le traité de Versailles est bien, pour lui, le « Diktat » des vainqueurs, permis par le « coup de poignard dans le dos » des policitiens, des communistes, des démocrates, qui ont ainsi remisé au placard l’armée allemande invaincue pendant la guerre. Pourtant Rommel fait partie des 4000 officiers conservés au sein de la Reichswehr, l’armée de la République de Weimar : bien que n’étant pas un officier d’état-major, catégorie choisie pour trier les officiers, Rommel a été sélectionné en raison de ses prouesses au feu. Au printemps 1920, il prend part à la répression d’un soulèvement communiste dans la Ruhr, puis dirige le 13ème régiment d’infanterie de Stuttgart jusqu’en 1929.

Rommel tire de la Grande Guerre une leçon simple : l’état-major, composé d’aristocrates prussiens, n’a pas su faire face aux exigences de la guerre moderne. Seule une armée nationale dirigée par des chefs nouveaux, bénéficiant d’une mobilité sociale interne inédite à ce corps, pourra conduire ce type de conflit. Instructeur à l’école d’infanterie de Dresde, Rommel voit d’un bon oeil la venue d’Hitler au pouvoir en 1933, car il espère que l’armée retrouvera sa place, et lui ses chances de promotion. Rommel se reconnaît dans Hitler, « petit caporal », soucieux du réarmement et de mettre l’accent sur les blindés et l’aviation, contre certains membres de l’état-major, ce qui n’est pas sans lui plaire non plus. Les deux hommes partagent par ailleurs le vécu « du front » pendant la Première Guerre mondiale, ce qui les rapproche. Rommel est par contre gêné par l’entourage d’Hitler, et en premier lieu par les SA, trop turbulents à son goût : leur liquidation pendant la Nuit des Longs Couteaux (30 juin 1934) ne peut que le ravir.

Rommel, nationaliste bon teint, n’est pas pour autant un national-socialiste fanatique. Mais il bénéficie de l’estime que lui porte Hitler pour son avancement. Commandant d’un bataillon d’infanterie alpine en 1933 à Goslar, il est promu lieutenant-colonel en mars 1935. Colonel en 1938, il reçoit temporairement le commandement du bataillon d’escorte rapprochée du Führer, pendant la crise des Sudètes et l’occupation de la Bohême-Moravie en mars 1939. Promu major-général juste avant le déclenchement de la guerre, il commande alors à nouveau ce bataillon de garde personnelle, ce qui lui offre une proximité alléchante avec le Führer. Rommel est récompensé de sa fidélité par la nomination, en février 1940, à la tête de la 7. Panzerdivision.

C’est à la tête de cette unité bientôt surnommée « la division fantôme » qu’il s’enfonce dans les lignes françaises et pousse jusqu’à la mer, jusqu’à Saint-Valéry-en-Caux en juin 1940. Décoré de la Croix de Chevalier de la Croix de Fer, Rommel devient un héros de la propagande de Goebbels. C’est donc tout naturellement qu’en février 1941, Hitler le choisit pour commander la petite force expéditionnaire destinée à secourir l’allié italien en difficulté en Libye : l’Afrikakorps est né. Ignorant des préparatifs de la campagne contre l’URSS, Rommel refuse de se cantonner à la défensive et lance une contre-attaque contre les Britanniques, avec pour but la conquête de l’Egypte. S’il atteint la frontière égyptienne, la résistance de Tobrouk lui coûte cependant très cher : privé de ravitaillement, ses troupes menaçant d’être anéanties, Rommel est contré de reculer en décembre 1941. En janvier 1942 cependant, après avoir reçu des renforts, il reconquiert la Cyrénaïque. Rommel se prend alors à imaginer des plans grandioses : la prise de l’Egypte précédant une percée par l’Irak et l’Iran afin d’atteindre la Caucase et de faire la jonction avec le Groupe d’Armées Sud engagé dans cette région à l’été 1942. Rommel persuade ainsi le Führer de repartir à l’offensive en mai 1942. Tobrouk tombe cette fois rapidement en juin. Nommé feld-maréchal, Rommel est au zénith de sa carrière. Mais il décommande l’invasion de Malte -opération Hercules- qui menace perpétuellement son ravitaillement pour porter, croit-il, le dernier coup à l’ennemi avant l’effondrement qui doit amener la chute de l’Egypte.

Ainsi, contre l’avis de son supérieur Kesselring, Rommel repart à l’assaut et bute début juillet sur la position défensive d’El-Alamein. La suite est connue : l’Afrikakorps, en lambeaux, mal ravitaillé, subit fin octobre-début novembre la contre-offensive de Montgomery, retraite jusqu’en Tunisie, pris entre la 8ème armée britannique et les forces américaines débarquées le 8 novembre 1942 en Algérie et au Maroc, rejointes par l’armée française d’Afrique. Les Italo-Allemands sont finalement contraints à la reddition en mai 1943. Rommel, malade, fatigué, est rentré en Allemagne. En novembre 1943, Hitler le nomme inspecteur général du mur de l’Atlantique, destiné à briser le débarquement attendu à l’ouest. En janvier 1944, Rommel prend la tête du groupe d’armées B. Il veut anéantir le débarquement sur les plages. Mais sa stratégie échoue : les Alliés prennent pied en Normandie le 6 juin 1944. Quelques semaines plus tard, le 17 juillet, Rommel est grièvement blessé lorsque sa voiture, parmi tant d’autres, est mitraillée par un Spitfire sur une route normande.

En Afrique du Nord, Rommel a bénéficié d’une grande liberté opérationnelle. Cela est dû à sa proximité avec Hitler mais aussi au fait que les Allemands, détachés de la subordination aux Italiens après quelques temps, opèrent sur un théâtre jugé secondaire après le déclenchement de Barbarossa. Rommel ne se distingue pas plus que d’autres officiers allemands ou alliés par l’innovation tactique, même s’il montre un grand courage au feu. Opérant comme « un officier de cavalerie », toujours en première ligne, il perd par contrecoup en termes de commandement opérationnel. Il néglige et méprise les tâches d’état-major -et en particulier la dimension logistique- qui sont pourtant indispensables à la guerre industrielle. Cependant, son style de vie et sa proximité du front l’érigent en idole chez les soldats. Rundsted avait su résumer les capacités de Rommel en affirmant « qu’il était un bon commandant de division, mais rien d’autre ».

Si Rommel est devenu finalement plus connu que Manstein et Guderian, ce n’est pas tant en raison de ses qualités opérationnelles que de sa relation particulière avec la propagande nazie. Homme nouveau, non aristocrate prussien, Rommel correspondait à merveille au modèle du soldat voulu par les nationaux-socialistes. Dès la Première Guerre mondiale, Rommel s’est montré soucieux de sa gloire et de sa publicité : le manuel qu’il publie en 1937, Infanterie Greift An (L’infanterie attaque), gros succès de librairie, relate ainsi son expérience de la Grande Guerre. Après la campagne de France, Rommel souhaite publier un ouvrage sur la 7. Panzerdivision mais entre en conflit avec l’état-major : on lui reproche de minimiser l’action des autres unités ou branches de l’armée et de déformer les faits en sa faveur. Cela n’empêche pas la propagande nazie d’assimiler son nom à la Blitzkrieg et d’inventer le terme « Rommeln » (faire un Rommel) pour décrire une avance audacieuse derrière les lignes ennemies. Rommel prend part aussi au grand film de propagande de Goebbels relatant la victoire à l’ouest : Sieg am Westen (Victoire à l’ouest), où la reconstitution est tellement réaliste que certains prisonniers de guerre français utilisés pour les besoins du tournage sont sacrifiés par accident…

Rommel devient le héros de la propagande de Goebbels, qui contribue à sa façon à perpétuer sa légende après la guerre. Entre autres : Unser Rommel, un des chants de l’Afrika Korps (ci-dessous).

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Mais c’est la campagne d’Afrique qui fit de Rommel un héros national. Goebbels trouve ainsi sa figure pour l’armée de terre, face à celles de la Luftwaffe et de la Kriegsmarine. Par ailleurs, entre février et avril 1941, Rommel conduit les seules opérations terrestres de la Wehrmacht. Par la suite, cela rappelle aux Allemands les exploits de von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale allemande pendant la Grande Guerre et détourne la population des mauvaises rumeurs arrivant du front de l’est. A cela s’ajoute pour Rommel l’attention portée par l’ennemi lui-même, Churchill jouant de la compétence supposée de Rommel pour faire face à ses adversaires à la Chambre des Communes après les désastres de 1942. Par contrecoup, le nom même de Rommel en vient à susciter la crainte parmi les troupes britanniques elles-mêmes.

Les Anglais vont d’ailleurs largement contribuer, après-guerre, au maintien du mythe de Rommel. Churchill ne tarit pas d’éloges sur son compte. Les historiens militaires, comme Liddell Hart, ou ses biographes, anciens officiers britanniques, comme Desmond Young -dont le livre est à la base du film- l’encensent de même. Pour les Anglais, c’est évidemment une façon de magnifier leur victoire, contre un ennemi redoutable. Ce récit permettait aussi d’évacuer les atrocités et autres crimes de guerre commis par la Wehrmacht à l’est : une « guerre sans haine », comme l’indiquaient les carnets de Rommel, publiés en 1950, se serait ainsi déroulée en Afrique du Nord -une vision bien remise en cause depuis. Et pourtant, Rommel était bien le général préféré d’Hitler, selon Albert Speer. Le Führer avait même songé à lui pour le commandement de l’armée de terre, dont il s’était paré après avoir destitué von Brauchitsch en décembre 1941, suite à la contre-offensive soviétique devant Moscou. La carrière de Rommel, favorisée par sa proximité avec Hitler et le parti nazi, n’était d’ailleurs pas sans susciter jalousies et commentaires acerbes de la part des officiers d’état-major, passés par le sérail. En 1941, Halder avait ainsi détaché Paulus, le futur vaincu de Stalingrad, pour observer Rommel alors confronté à d’énormes difficultés devant la résistance de Tobrouk.

Le prestige du maréchal reste intact malgré la défaite en Afrique du Nord. Rommel commence cependant à changer d’avis sur Hitler, en particulier après El Alamein et la capitulation de l’Afrika Korps en mai 1943. Il faut dire aussi que le Führer n’a plus tout à fait confiance en Rommel, qu’il juge pessimiste. Sa nomination comme inspecteur des fortifications à l’ouest puis à la tête du groupe d’armées B relève sans doute, d’ailleurs, plus de l’action psychologique aux yeux d’Hitler : la réputation de Rommel vaut plusieurs divisions… Rommel tente sans succès de convaincre Hitler de signer un armistice avec les Anglo-Saxons. Mi-juillet 1944, il envisage d’entamer des pourparlers de paix avec Montgomery. Quand il le fallait, Rommel était de toute façon capable de désobéir aux ordres d’Hitler, comme il l’avait montré sur le plan militaire en Afrique du Nord. Certains généraux de l’OKW jaloux de Rommel commencent par ailleurs à le desservir auprès d’Hitler, rejetant sur lui le désastre de Normandie. Cependant, grièvement blessé le 17 juillet 1944, Rommel n’a pas l’occasion d’aller plus loin. Il apprend l’attentat du 20 juillet sur son lit d’hôpital et remercie le ciel qu’Hitler n’ait pas été tué. Rommel pense que les comploteurs ont déshonoré leur qualité d’officier et pour certains d’aristocrate. Et pourtant Rommel est rattrapé par la terrible chasse aux traîtres provoquée par l’attentat du 20 juillet 1944. Il est impliqué par Speidel, son chef d’état-major en France et membre de la conjuration, qui s’était ouvert à lui d’une solution politique avec les Alliés, sans préciser cependant qu’il était pour sa part convaincu de la futilité d’une paix séparée à l’ouest, et de la nécessité de liquider Hitler de manière violente. Le lieutenant-colonel von Hofacker, envoyé auprès de Rommel à la Roche-Guyon par le gouverneur militaire de Paris, lui aussi conjuré, Karl-Heinrich von Stülpnagel, pour le sonder, n’avait soufflé mot de l’attentat prévu dont la date était déjà fixée. Speidel, pour se sortir des griffes de la Gestapo, affirme que Rommel était au courant de l’attentat et de sa date. Le témoignage est pourtant peu crédible, et c’est à la cour d’honneur de l’armée de trancher. Or des généraux hostiles à Rommel y siégent, comme Keitel. Rien d’étonnant à ce qu’ils aient prêté foi au témoignage de Speidel.

C’est pourquoi le 14 octobre 1944, les généraux Bürgdorf et Maisel se présentent au domicile de Rommel, à Herrlingen, où celui-ci se remettait de ses blessures. Rommel est mis devant un choix simple : le suicide, ou le procès devant le sinistre Tribunal du Peuple et les représailles contre sa famille. Rommel choisit le suicide et absorbe la capsule de cyanure apportée par Bürgdorf. Peu après, la radio allemande annonce le décès de Rommel suite à ses blessures reçues au combat. Pendant l’enterrement, à Ulm, le maréchal Von Rundstedt prononce l’éloge funèbre de Rommel, véritable panégyrique d’un officier dévoué corps et âme au Führer. Rommel est mort, mais sa légende ne fait que commencer.

Après la guerre, dans un premier temps, Rommel est dissocié des conspirateurs, considérés comme de simples traîtres : sa veuve Lucie y contribue. Cependant, avec la guerre froide, et la menace communiste à l’est, l’armée allemande cherche à se réhabiliter. Speidel, très impliqué dans la naissance de la Bundeswehr, l’armée ouest-allemande, choisit Rommel comme exemple pour rebâtir la réputation de la Wehrmacht. Il en fait le modèle du soldat apolitique, dégoûté par les excès du nazisme, cherchant à sauver sa patrie en rejoignant les conspirateurs pour renverser Hitler. Les travaux de Young et Liddell Hart, et le film Le Renard du désert, achèvent de consacrer cette image aux yeux du grand public. Il faudra attendre les travaux de l’historiographie des années 80 et surtout 90 pour que le rôle véritable de Rommel se fasse jour : ni résistant, ni nazi fanatique, mais à l’image de l’Allemagne nazie, un homme qui a suivi le Führer jusqu’à la fin, croyant servir sa patrie.

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Derrière l’histoire… : Le réalisateur a choisi de focaliser le film sur la période où Rommel entre, selon lui, en conflit avec Hitler. Toute l’action se déroule donc entre octobre-novembre 1942 et octobre 1944, moment du suicide du maréchal. D’ailleurs, la seule scène d’action véritable du film est la scène initiale, montrant l’assaut raté du commando britannique sur Beda Littoria. En conséquence le film mérite mal son titre, puisqu’il ne montre rien des campagnes qui ont fait de Rommel « Le Renard du Désert ». Pour le reste, Hathaway fait largement appel à des images d’archives de la Seconde Guerre mondiale, d’ailleurs pas toutes pertinentes pour les événements traités -on a ainsi des images du débarquement sur Iwo Jima pour la Normandie ! Le film ne montre quasiment jamais Rommel au front, alors que c’était l’un des thèmes préférés de la propagande nazie : on le voit soit à l’arrière, en train de se décider à comploter contre Hitler ou d’évoquer les difficultés liées à la conduite de la guerre, ou chez lui, en famille, avec sa femme Lucie et son fils Manfred. Le débat sur la stratégie à adopter face au débarquement -masser les blindés près de la côte pour qu’ils échappent à l’aviation alliée, dixit Rommel, ou les retenir en arrière pour contre-attaquer plus tard, dixit Rundstedt ou Schweppenburg- n’est qu’à peine effleuré. Le Renard du Désert est également l’un des rares films à mettre en scène, de manière précoce (on est en 1951), l’attentat du 20 juillet 1944 contre Hitler -avant La Nuit des Généraux de Litvak en 1967 et plus récemment, Valkyrie (2009). Le film se centre ainsi sur l’opposition du feld-maréchal au Führer, et non pas sur la dimension militaire du personnage. James Mason campe un Rommel peut-être un peu trop maniéré : il ne faut pas oublier que le Renard du Désert venait de la classe moyenne et avait parfois des manières un peu frustes. Hitler, lui, est portraituré de manière trop caricaturale par Luther Adler, mais cela va avec le propos qui est de montrer Rommel comme un opposant plutôt que comme un séide du Führer. En conséquence, le film ne réussit pas à dépeindre celui qu’était Rommel, mais bien celui qu’à l’époque on voulait qu’il fût : un militaire apolitique se dressant finalement contre la barbarie nazie. Sont éclipsées les premières années de la Seconde Guerre mondiale qui montrent a contrario combien Rommel avait lié son sort à Hitler, auquel il devait tout ou presque, et surtout son avancement et sa gloire. En soi, le résultat n’est pas étonnant, puisque le film s’inspire directement de l’ouvrage de Desmond Young, qui participe comme on l’a dit à la construction de la légende Rommel. Le Renard du Désert est ainsi plus intéressant parce qu’il ne nous dit pas que pour son contenu à proprement parler : ce n’est pas une oeuvre majeure cinématographiquement parlant, mais elle est irremplaçable pour l’historiographie d’Erwin Rommel.


Pour en savoir plus :


La biographie de référence sur Rommel en français, rééditée en poche (collection Tempus, chez Perrin) en 2011.

Benoît LEMAY, Rommel, Paris, Perrin, 2009.

Article complémentaire du même auteur.

Benoît LEMAY, « Erwin Rommel : le héros de la propagande », in Guerres mondiales et conflits contemporains n°234, 2009/2, p.25-37.

Une critique complémentaire du film.

http://www.eccentric-cinema.com/cult_movies/desert_fox.htm

Un article du Guardian sur le film.

http://www.guardian.co.uk/film/filmblog/2011/oct/06/the-desert-fox-rommel

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5 Responses

  1. Frédéric dit :

    Pour les lecteurs d »’alliance », je fait un peu de  »buzz’ ;)

    je signale un nouveau magazine sur la  »Dernière Guerre Mondiale » qui sort en PDF téléchargeable gratuitement, les rédacteurs en sont au n°3. J’ai juste commencé à feuilleté les premiers articles, vous pouvez proposé vos propres textes :) :

    http://derniereguerremondiale.net/indexDGM.php

  2. Spurinna dit :

    Vous parlez des figurants-prisonniers qui sont « sacrifiés par accident » (bel oxymore cela dit !). Pouvez-vous en dire plus ?

  3. Stephane Mantoux dit :

    Bonjour,

    Oui, tout à fait : lors du tournage de certains épisodes de la percée des Panzer reconstituée par Goebbels, les reconstitutions sont « si réalistes » (à balle réelle) que des prisonniers français contraints de simuler leur propre rôle pour les besoins de la propagande nazie sont tués par les échanges de tirs ! De mémoire je me demande même s’il ne s’agissait pas de troupes coloniales. Lemay en parle de sa biographie de Rommel, je vais regarder.

    Cordialement.

  4. Frédéric dit :

    Le film de propagande s’appelle  »Sieg im Westen ». Il est disponible sur Youtube en 12 parties en anglais en autre…

  5. Stephane Mantoux dit :

    P.128 de la version Tempus du livre de Lemay :

    - reconstitution du franchissement de la Somme : Rommel fait appel à des prisonniers d’un bataillon d’une unité coloniale pour reconstituer une scène de reddition dans un village.

    - les scènes de combat sont filmées « avec une telle intensité » qui plusieurs prisonniers y laissent la vie.

    J’ai essayé de chercher des mentions de cet événement dans le tournage du film Sieg am Westen, sans succès, mais je continue…

    Cordialement.

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