Les matous persans. Brève histoire des F-14 Tomcat iraniens

Le F-14 Tomcat, appareil de légende immortalisé par le film Top Gun1, a représenté un idéal du pur intercepteur pour l’US Navy. Il a cependant dû céder sa place face à l’appareil polyvalent, le chasseur-bombardier embarqué ultime, que constitue le F/A-18 Hornet, les derniers Tomcats en service étant retirés des porte-avions américains fin 2006. Pourtant, et cela est moins connu, il reste un pays à travers le monde mettant en oeuvre des Tomcats -le seul à en avoir reçu d’ailleurs, fournis par les Américains- : l’Iran. Avant la révolution islamique de 1979, le shah avait en effet acquis un lot de 80 F-14 auprès de son allié, les Etats-Unis. Depuis le changement de régime et l’hostilité latente entre la République islamique d’Iran et les Américains, les spéculations vont bon train sur la capacité des Iraniens à maintenir leur flotte de Tomcats opérationnelle. D’aucuns voient ces derniers cloués au sol par manque de pièces de rechange et de pilotes qualifiés ; d’autres, pendant les dernières années de la guerre froide, se plaisent à imaginer des duels entre F-14 de la Navy et F-14 de l’IRIAF au-dessus du golfe Persique. Une trilogie d’albums de Buck Danny met même en scène des pilotes iraniens de Tomcats recrutés par un groupe terroriste gauchiste des années 80 pour larguer, à partir de Tomcats américains capturés, une bombe atomique sur le sommet de Cancun (1981)2. A l’heure où Israël menace régulièrement de conduire des frappes aériennes contre le complexe nucléaire iranien, retour sur la réalité d’une menace fantasmée ou au contraire balayée d’un revers de main, celle de l’intervention dans la bataille aérienne au-dessus de l’Iran de F-14 Tomcats sortis du néant, pour ainsi dire.


Tomcats contre Foxbats


Pendant la Seconde Guerre mondiale, en 1941, les Anglais et les Soviétiques occupent conjointement l’Iran dont le shah manifeste des sympathies pronazies, et le forcent à abdiquer en faveur de son fils, Mohammad Reza Pahlavi. Le but est bien sûr de protéger l’approvisionnement en pétrole des Alliés tiré des champs possédés sur place par l’Anglo-Iranian Oil Company. Dix ans plus tard, au début de la guerre froide, le Premier ministre iranien, Mohamed Mossadegh, nationalise cette compagnie pétrolière : il est aussitôt renversé par un coup d’Etat monté par la CIA à la demande du MI6 britannique, l’opération Ajax (août 1953). Les Américains prennent alors le relais des Britanniques en Iran, qui devient un Etat-client des Etats-Unis. Le shah utilise ses revenus pétroliers pour augmenter et améliorer son matériel militaire en profitant des opportunités offertes par le protecteur américain, et en particulier dans le domaine de l’aviation3.


En effet, les intercepteurs MiG-25R soviétiques mènent fréquemment à partir des années 70 des missions de reconnaissances au-dessus de l’Iran, sans être inquiétés. Pour contrer cette violation flagrante de son espace aérien, l’armée de l’air iranienne teste de nombreux appareils pour s’équiper d’un avion capable de contrer ces intrusions à haute altitude4. Le choix s’arrête sur le nouveau F-14 Tomcat alors développé par Grumman et qui va bientôt équiper les porte-avions de l’US Navy. L’appareil est finalement sélectionné en août 1973, et ce d’autant plus que l’Irak voisin cherche alors aussi à s’équiper de Mirage F1 auprès de la France. Un premier lot de 30 exemplaires est commandé en janvier 1974, auxquels 50 sont bientôt rajoutés en juin.

Ci-dessous, la fabrication des F-14 iraniens par Grumman.

Image de prévisualisation YouTube


Les Tomcats iraniens sont identiques aux F-14 américains hormis quelques équipements sophistiqués qui en ont été retirés. Les pilotes iraniens, dont beaucoup sont déjà vétérans du F-4, commencent à arriver aux Etats-Unis en mai 1974 pour se former sur le nouvel appareil. Les 2 premiers appareils sur les 80 exemplaires prévus sont livrés en janvier 1976. En mai 1977, 12 Tomcats ont déjà été fournis. A l’été, les deux premières unités de F-14 sont opérationnelles. Les intrusions de MiG-25 se poursuivant, le shah ordonne de tester les F-14 armés de missiles Phoenix de manière concrète : en août 1977, un drone BQM-34E servant de cible est abattu par un AIM-54. En octobre 1978, un Foxbat est intercepté par 2 F-14 au-dessus de la mer Caspienne et les Soviétiques cessent alors les vols de MiG-25 au-dessus du pays5. En tout, 79 Tomcats sont livrés par les Américains jusqu’en 1978, avec 284 missiles AIM-54A Phoenix sur les 714 commandés. 120 pilotes et 80 officiers d’armement (RIO, Radar Intercept Officer) ont été formés aux Etats-Unis. 100 autres, en 1979, sont toujours à l’entraînement.


Les Tomcats iraniens dans la tourmente


La révolution islamique de 1979 provoque un bouleversement considérable dans la géopolitique du Moyen-Orient : les Etats-Unis se retrouvent de facto adversaire du nouveau régime en place, qui hérite des Tomcats acquis par le pouvoir défunt. Par ailleurs, la plupart des pilotes a suivi le shah en exil -27 quittent le pays rien qu’en 1979, dont tous les cadres originaux et 15 pilotes à l’entraînement. Sur la base aérienne Khatami où opère les Tomcats iraniens, les techniciens de la firme Hugues, avant de quitter le pays, sabotent 16 missiles AIM-54A… qui seront plus tard réparés avec des pièces détachées de l’US Navy ! Avec l’embargo, les pièces détachées nécessaires à l’entretien des Tomcats vont se faire rare. L’Iranian Air Force est devenue alors l’Islamic Republic of Iran Air Force (IRIAF). L’Irak cherche à profiter de la désorganisation supposée des forces armées iraniennes et attaque l’Iran le 22 septembre 1980, l’assaut débutant d’ailleurs par des frappes sur les bases aériennes. A ce moment-là, il reste encore 77 Tomcats iraniens opérationnels (2 ont été perdus lors de vols d’entraînement en 1977). Les premières victoires aériennes des Tomcats sont remportées avant le début officiel de la guerre : le 7 septembre, un hélicoptère d’attaque Mi-25 est détruit au canon M-61 Vulcan de 20 mm, et le 13, un F-14 détruit un MiG-21 irakien avec un missile Phoenix. Les pilotes iraniens, régulièrement frappés par des purges effectuées par le pouvoir islamique, vont cependant se distinguer au combat, de par leur expérience et le matériel à leur disposition. Dans les premiers mois de la guerre, les Tomcats remportent plus de 50 victoires aériennes contre des MiG-21, des MiG-23 mais aussi des Su-20/22.

Il est très difficile de savoir combien de Tomcats ont été engagés durant les combats, ainsi que les victoires remportées et les pertes subies par les F-14. Les combats aériens sont très intenses dans les deux premiers mois de la guerre mais la dimension aérienne du conflit n’est pas décisive lors de la guerre Iran-Irak, les deux belligérants cherchant à protéger leur flotte, faute de potentiel de remplacement6. A l’été 1984, on estime que 15 à 20 Tomcats, voire jusqu’à 40 maximum, restent encore opérationnels par cannibalisation des exemplaires restants. Le régime iranien organise une démonstration de force le 11 février 1985 en faisant survoler Téhéran par 25 F-14. Mais en 1986, le nombre d’appareils en état de vol reste à ce niveau. Les Tomcats ne sont d’ailleurs pas forcément engagés en combat aérien mais servent plutôt de mini-AWACS en raison des excellentes capacités de leur radar AN/AWG-9. Ils assurent aussi des missions de défense aérienne au-dessus d’objectifs vitaux pour la survie de l’Iran, comme Téhéran ou le terminal pétrolier de l’île de Khark qui assure l’exportation d’hydrocarbures. Ils sont ravitaillés en vol par des tankers Boeing 707-3J9C. Le commandement irakien craint d’ailleurs la puissance du F-14 et a ordonné à ses pilotes de ne pas l’engager en combat aérien en cas de rencontre. Début 1988 cependant, l’Irak met en ligne des Mirages F1 fournis par la France, armés de missiles Super 530D et Magic Mk 2. Après avoir subi des pertes lors de batailles aériennes en février, mars et mai 1988, les Mirages réussissent à abattre 2 Tomcats lors d’un seul engagement en juillet.

En dépit de l’embargo et des sanctions internationales, les Iraniens ont été capables de maintenir un certain nombre de Tomcats en état de vol. Des pièces détachées ont été fournies par Israël, mais aussi via les Etats-Unis au moment du scandale de l’Iran-Contra. Les F-14 iraniens ont également bénéficié de l’assistance russe (peut-être le radar du Su-27 Flanker, un HUD dans le cockpit) avant et après la chute de l’URSS (particulièrement sur le moteur, les sièges éjectables, et la capacité à lance des missiles air-sol ou air-mer). A la fin de l’ère soviétique, un ou plusieurs F-14 auraient d’ailleurs été livrés à l’URSS7 en échange de son assistance -certaines sources évoquant même la possibilité que le missile AA-9 Amos, équivalent du Phoenix et qui équipe les MiG-31 Foxhound, ait été mis au point grâce à cet apport. Les radars embarquées des Tomcats semblent toujours en état de marche et sont capables de tirer des missiles AIM-7 Sparrow ou AIM-9 Sidewinder. La plupart des F-14 iraniens volent avec un armement de 4 Sparrows et de 2 Sidewinders. L’Iran réussit probablement à fabriquer désormais certaines pièces de rechange avec son industrie nationale mais cherche aussi à se procurer les composants à l’étranger. L’IRIAF a expérimenté le montage de missiles sol-air Raytheon MIM-23 Hawk sur les Tomcats (programme Sky Hawk) et a révélé sa propre version du missile Hawk, le Shahin. En 2007, l’US Navy a assuré avoir entrepris la démolition systématique des F-14 Tomcats américains retirés du service actif pour éviter que les pièces détachées tombent aux mains des Iraniens. En 2010, le gouvernement de Téhéran a d’ailleurs réclamé aux Etats-Unis la livraison du 80ème et dernier Tomcat commandé par le shah, gardé par les Américains sur le territoire national à des fins de test !


Conclusion : des F-14 Tomcats contre une agression israëlienne ?


L’Iran déclare maintenir 20 Tomcats en état de vol, et autant serviraient pour la cannibalisation des appareils opérationnels. L’un des appareils s’est d’ailleurs crashé le 26 janvier 2012 dans la région de Bushehr, probablement par accident -d’aucuns y voyant la main des services secrets israëliens… L’industrie iranienne parviendrait à fournir 70% des pièces pour les avions de sa force aérienne d’origine américaine, dont le Tomcat. Le centre de révision d’Ispahan a réussi à modifier le système électrique de l’appareil pour le transformer en « Bombcat » et lui donner une capacité d’attaque au sol. Les F-14 iraniens sont regroupés au sein des 81st, 82nd et 83rd Tactical Fighter Squadrons, qui opèrent à partir de la 8th Tactical Fighter Base.

L’expert de l’aviation militaire David Cenciotti explique sur son blog8 qu’une éventuelle frappe israëlienne contre les installations nucléaires iraniennes serait loin d’être une promenade de santé9. D’après lui, et les plus récents travaux effectués sur l’IRIAF, les Iraniens séparent les Tomcats restants en deux catégories, ceux « en état de vol » et ceux « capables de mener des opérations de combat » (sic)10. Les premiers volent sans leurs systèmes d’armement et/ou sans le radar AN/AWG-9. Les seconds sont capables de mener des missions de défense aérienne à partir de la TFB 8 de Baba’i, près d’Eschahan, dans le centre du pays. En tout cas, les F-14 iraniens opérationnels pourraient conduire des attaques de harcèlement contre les appareils israëliens agresseurs et même s’en prendre aux drones utilisés par l’Etat hébreu.

Le 17 avril 2012, lors de la journée en l’honneur des forces armées iraniennes, l’IRIAF a mis en oeuvre une formation de 5 Tomcats dans le défilé aérien11. Les F-14 de Téhéran n’ont pas fini de faire parler d’eux…

Ci-dessous, extrait du défilé aérien du 17 avril 2012 à Téhéran. On distingue bien les 5 Tomcats parmi les autres appareils de l’IRIAF.

Image de prévisualisation YouTube


2Albums 41, 42 et 43 : Mission Apocalypse, Les Pilotes de l’Enfer, Le Feu du Ciel (sorti en 1983, 1984 et 1986), dessin Francis Bergèse, scénario Jean-Michel Charlier.

7Hypothèse là encore mise en scène dans l’un des épisodes de Buck Danny, Les Secrets de la mer Noire (tome 45, 1994), dessiné par Francis Bergèse et scénarisé par Jacques De Douhet.

Be Sociable, Share!

You may also like...

5 Responses

  1. frenchsimmer dit :

    Excellent article, en effet peu de personnes, hormis les passionnés connaissent l’histoire des F14 iraniens.
    Une histoire à retenir quand nos camarades américains nous parlent des batteries crotales irakiennes et des mirages F1.
    Effet garanti…

  2. Stephane Mantoux dit :

    Merci pour votre commentaire.
    Reste aussi à revenir, comme me le rappelait l’allié Yannick Harrel, sur le pourquoi de l’achat des F-14 par l’Iran du shah -les vols de MiG-25 soviétiques étant une réaction à des vols au-dessus de l’URSS par des appareils de reconnaissance iraniens pilotés par des conseillers américains… à suivre.

  3. Yes dit :

    Un article très intéréssant sur cette inconnue d’une éventuelle action contre l’Iran.
    Cependant bien que les Tomcats aient été les meilleurs intercepteurs de leur temps, il convient de ne pas oublier que la technologie dont ils sont équipés date du début des années 70. De plus la version Iranienne ayant été downgradée avant livraison on peut, légitimement, se demander de quelle manière l’appareil se comporterait de nos jours face à des appareils des générations 4+ et 5! L’électronique a tellement évolué depuis ce temps là qu’on peut supposer que les radars modernes à antennes actives et les nouveaux missiles types AIM-120 et MICA en feraient du petit lait ;) Certes je m’avance (beaucoup) mais pour moi la question mérite d’être posée (les États-majors américains l’ont sûrement déjà fait depuis perpette).

  4. Stephane Mantoux dit :

    Merci pour vos commentaires.

    A frenchsimmer : il faudrait compléter l’article avec le pourquoi de l’acquisition des F-14 contre les MiG-25, comme le rappelait l’allié Yannick Harrel… à suivre bientôt.

    A Yes : effectivement la question des performances des F-14 iraniens est sujette à caution, d’autant plus qu’il est très difficile d’avoir des informations fiables.

    Cordialement.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>

UA-7688295-1