Terminator, le Jugement Dernier. La descente aux enfers du Nord-Kivu

Nord-Kivu : province de l’est de la République Démocratique du Congo (RDC) comptant plus de 5 millions d’habitants, capitale : Goma. Qui s’intéresse à cette région lointaine -la capitale du pays, Kinshasa, étant particulièrement excentrée- et oubliée de la RDC ? Pas grand monde, hormis le président congolais, Joseph Kabila, son homologue rwandais, Paul Kagame, les miliciens qui y opèrent ou presque en toute impunité, quand ce n’est pas avec l’appui du gouvernement ou celui de Kigali, quelques multinationales qui viennent y chercher des métaux rares comme le coltan, et quelques grandes puissances, comme les Etats-Unis qui y gardent un oeil présent mais discret.

Bosco Ntaganda, alias « Terminator », alias « Maréchal »

Or le Nord-Kivu est ravagé par la guerre depuis presque vingt ans maintenant, depuis le début du génocide au Rwanda : une durée qui le rapproche de la décomposition de la Somalie, dans une autre région de l’Afrique. L’attention se focalise aujourd’hui sur Bosco Ntaganda, général et criminel de guerre recherché par le TPI, poursuivi en mai 2012 par les FARDC (Forces Armées de la République Démocratique du Congo) dans le Nord-Kivu où les combats ont encore provoqué le départ de 20 000 personnes. Ntaganda, surnommé « Terminator », est visé par un mandat d’arrêt du Tribunal Pénal International (TPI) depuis 2006 pour le recrutement d’enfants-soldats.

Il avait été pourtant intégré à l’armée congolaise comme la plupart des membres de l’ancienne rébellion du CNDP (Congrès National pour la Défense du Peuple) de Laurent Nkunda, lors d’un accord avec le gouvernement en 2009. Début avril cependant, Ntganda a orchestré une énième rébellion dans le Nord-Kivu, et les FARDC n’ont que trop tardé à le poursuivre effectivement. « Terminator » réside tranquillement à Goma et près de la frontière rwandaise, preuve que le statu-quo où les milices font régner l’ordre semble arranger bien des acteurs de ce conflit lancinant. Retour sur une guerre en pointillés à l’ombre des média.


Ce personnage, âgé aujourd’hui de 39 ans, est un habitué, pour ainsi dire, des nombreux conflits qui ont émaillé l’ancien Zaïre puis la RDC à partir de 1993-1994. Le TPI le poursuit non seulement pour le recrutement d’enfants-soldats mais aussi en raison de nombreux crimes de guerre qu’il aurait commis, en particulier lors des combats dans le district de l’Ituri, dans la province Orientale de la RDC, un peu plus au nord que le Kivu.


Ntaganda est né en 1973 au Rwanda. Il reçoit sa première formation militaire dans l’Armée Patriotique Rwandaise (APR), qui s’entraîne alors dans l’est du Zaïre en attendant de pouvoir lancer une offensive sur le pays-mère. Il entre avec l’APR dans le nord du Rwanda en 1990, à 17 ans seulement. En 1996, on le retrouve aux côtés de Laurent-Désiré Kabila qui mène un rassemblement hétéroclite pour chasser Mobutu, l’Alliance des Forces Démocratiques pour la Libération du Congo (AFDL), soutenue par le Rwanda qui procède au nettoyage des camps de Hutus, chassés par l’APR tutsie qui a reconquis le Rwanda, et réfugiés au Zaïre, parmi lesquels nombreux sont ceux qui ont participé au génocide de 1994. Ntaganda est de tous les combats de cette première guerre du Congo (1996-1997) qui évince définitivement Mobutu du pouvoir en reprenant Kinshasa (mai 1997).


Très vite cependant, Kabila cherche à se débarrasser de l’encombrante tutelle exercée par le Rwanda et l’Ouganda, qui l’ont soutenu dans sa prise de pouvoir. En 1998, ceux-ci appuient la formation d’une rébellion par d’anciens membres de l’AFDL et des Banyamulenge du Nord et du Sud-Kivu : le Rassemblement Congolais pour la Démocratie (RCD). Ntaganda rejoint cette rébellion qui s’empare bientôt de Goma, la capitale du Nord-Kivu. C’est le début de la deuxième guerre du Congo (1998-2002/2003) qui va ravager l’est du pays. Kabila est soutenu par plusieurs de ses voisins, en particulier l’Angola et le Zimbabwe, alors que le RCD est appuyé par le Rwanda et l’Ouganda. Bientôt le RCD est considéré par une force d’oppression par la population des Kivus. En 1999, le mouvement éclate, le fondateur originel du RCD, Wamba dia Wamba, part s’installer à Kisangani, soutenu par l’Ouganda. Ses troupes sont connues sous le nom, désormais, de RCD-K(Kisangani). Le Rwanda soutient la branche demeurée dans les Kivus, reprise en main par le docteur Emile Ilunga, et connue sous le nom de RCD-Goma. Les deux branches s’affrontent bientôt à Kisangani même où la faction ougandaise est battue.

Ntaganda rejoint, quant à lui, l’Union des Patriotes Congolais (UPC), un mouvement fondé par Thomas Lubanga dans le district de l’Ituri (province Orientale, un peu plus au nord) et composé essentiellement de membres issus de l’ethnie Hema, soutenu par le Rwanda et bientôt par l’Ouganda. Ntaganda est l’adjoint du chef d’état-major des Forces Patriotiques pour la Libération du Congo (FPLC), la branche armée du mouvement. Il va réorganiser cette milice. Ntaganda opère dans l’Ituri depuis 1999, commettant là ses premiers crimes de guerre. Ayant rejoint le RCD-K de Wamba dia Wamba, il le fait évacuer après sa défaite à Kisangani vers Bunia, capitale de l’Ituri, selon certaines sources, en le déguisant en femme ! C’est dans ses opérations qu’il gagne ses noms de guerre, « Terminator » et « Maréchal », en raison de bravoure mais aussi de sa férocité.

Ntaganda part alors en Ouganda pour y recevoir une formation militaire. En juin 2002, il est livré par le président ougandais Museveni au président congolais, qui l’échange dès le mois d’août contre des otages. Il parvient à regagner l’Ituri où le conflit entre Hema et Lendu fait désormais rage. L’UPC de Thomas Lubanga s’appuie sur les Hema, proches des Tutsis rwandais. Ce même mois, l’UPC prend le contrôle de Bunia, la capitale de l’Ituri. L’UPC commet de nombreux massacres contre les Lendu dont celui de Songolo, qui fait plusieurs centaines de victimes. La ville est encerclée et ses habitants abattus à coups d’armes à feu, de machettes et de lances. La participation de Ntaganda à ces événements est plus que probable. Un peu plus tard, en mai 2003, l’UPC reprend encore une fois le contrôle de Bunia qui était passée entre les mains de l’armée ougandaise, son principal soutien. Ntaganda participe à toutes les expéditions punitives contre les civils de la région. Ces combats provoquent l’intervention de l’armée française sous mandat des Nations Unies -l’opération Artémis. On soupçonne même Ntaganda d’avoir ordonné l’élimination de Floribert Kisembo, chef d’état-major de l’UPC, devenu général des FARDC, abattu en mai 2011 en Ituri après avoir déserté, qui pouvait être un témoin gênant.

En 2005, après la mort de 9 soldats bengalis de la MONUC, la force d’interposition des Nations Unies, dans une embuscade probablement réalisée par l’UPC, Thomas Lubanga est arrêté. Ntaganda fonde avec d’autres miliciens le Mouvement Révolutionnaire Congolais (MRC), en 2005, toujours soutenu par l’Ouganda qui cherche à maintenir sa présence en Ituri. Le gouvernement central de RDC finit par incorporer plusieurs chefs de milices, Ntaganda et d’autres tel Germain Katanga, au rang de général de brigade dans les FARDC, mais « Terminator » rejette l’offre. En 2008, Ntaganda rejoint le Congrès National pour la Défense du Peuple de Laurent Nkunda, mouvement rebelle créé pour la défense des Tutsis dans les Kivus. Numéro deux du mouvement, Ntaganda s’oppose à son chef et d’aucuns affirment qu’il a joué un rôle clé dans sa neutralisation survenue en 2009.

Ntaganda récupère les troupes du CNDP de Nkunda -au moins 3 000 hommes en armes, ce qui n’est pas négligeable- et installe son autorité sur le Nord-Kivu. Il met la main sur le trafic des matières premières à destination du Rwanda. Ntaganda a toujours été un partisan des Tutsis congolais et travaille aujourd’hui en cheville étroite avec le Rwanda de Paul Kagame. Il vient de créer en sous-main le dernier mouvement rebelle en date contre Kinshasa, le M23 (mouvement du 23 mars), et se trouve désormais « en fuite » sur son territoire jouxtant la frontière entre RDC et Rwanda.

Terminator en danger ?

On peut à juste titre se demander pourquoi « Terminator » n’est pas inquiété avec un peu plus de vigueur par le président congolais Joseph Kabila et les FARDC. Pour certains experts, la réponse est toute trouvée : Ntaganda fait le lien entre Kabila et le président rwandais Paul Kagame dans l’accord qui a été conclu en 2009 après la mise hors-jeu de Laurent Nkunda, le chef du CNDP. L’accord prévoit l’intégration des miliciens du CNDP dans les FARDC. D’aucuns disent que c’est en fait l’inverse qui s’est produit (!), avec pour résultat la mainmise presque complète des anciens miliciens du CNDP sur le Nord et le Sud-Kivu.

Autre élément qui plaide en faveur de cette hypothèse : l’accord de 2009 prévoit l’élimination des FDLR (Forces Démocratiques de Libération du Rwanda), les rescapés et les descendants des génocidaires hutus réfugiés au Zaïre, puis en RDC, après la reconquête du Rwanda par les Tutsis sous la houlette de Paul Kagame. Le maintien du CNDP dans les Kivus est une garantie pour ce dernier de disposer d’une force plus loyale envers lui qu’envers Kabila et mobilisable au besoin pour s’opposer aux FDLR, qui justifient d’ailleurs l’intervention régulière du Rwanda dans l’est de la RDC. Pour Kabila, l’accord de 2009 offre l’emprisonnement de Nkunda au Rwanda et son remplacement par Ntaganda… devenu général de l’armée congolaise et l’homme maître du Nord-Kivu.

Ntaganda est par ailleurs obligé de tenir compte des chefs de l’aile pro-Nkunda du CNDP, qui demeurent sur place et qui peuvent représenter un danger pour le président rwandais Paul Kagame, « lâché » par une partie de l’élite tutsie -son ancien chef d’état-major et l’ex-patron des services secrets se sont détournés de lui en 2010, et pourrait bien regarder du côté de la RDC pour obtenir les moyens de l’évincer. Pour Kagame, il est donc vital que Ntaganda contrôle le CNDP. Mais Ntaganda peut jouer sur les deux tableaux car pour Kabila, il est la garantie qu’un certain ordre règne dans les Kivus, tout en favorisant sa propagande dans le cadre des élections. Ce qui n’est pas pris en considération dans ces manoeuvres politiques, c’est que le CNDP reste un Etat dans l’Etat dans les Kivus et met en coupe réglée, notamment, le territoire du Masisi dans le Nord-Kivu. On comprend mieux alors pourquoi Kinshasa a nommé Ntaganda général en 2009, alors même qu’il est poursuivi par le TPI, entre autres crimes de guerre, pour le massacre commis à Kiwanja dans le Nord-Kivu les 4 et 5 novembre 2008, où 150 personnes ont été exécutées -l’un des pires jamais perpétrés dans la région.

Si Ntaganda règne en seigneur et maître au Nord-Kivu, c’est au prix d’une politique de terreur qui ne le rend pas très populaire aux yeux des habitants. Dans la nuit du 4 novembre 2011, par exemple, les hommes de Ntaganda kidnappent probablement le chanteur Fabrice Munfiritsa, finalement relâché quelques jours plus tard. Son tort ? N’avoir pas voulu participer à la campagne de Joseph Kabila pour les élections présidentielles dans le Nord-Kivu, en lui écrivant une chanson, ce qu’il avait fait pour un candidat d’opposition. Un an plus tôt, en juillet 2010, l’activiste militant en faveur des droits de l’homme dans le Nord-Kivu, Bwira, avait écrit au président Kabila pour dénoncer l’incorporation dans l’armée d’anciens criminels de guerre, comme Ntaganda. Se sentant menacé, il s’apprête à fuir pour Kinshasa lorsqu’il est kidnappé le 24 août avant d’être relâché quelques jours plus tard, avec le même mode opératoire que le chanteur Fabrice Munfiritsa.

Au Kivu, les intérêts pécuniers ne sont jamais bien loin et Nataganda ne fait pas exception à la règle. Le Dodd-Frank Act américain, qui dans son titre XV oblige le marché des matières premières à déclarer si leur fourniture sert à financer des groupes armés, a particulièrement affecté certains groupes électroniques ayant un grand besoin du coltan ou d’étain : Motorola, Apple, Philips ou bien encore Samsung. En réaction, le président Kabila avait interdit toute activité minière traditionnelle en septembre 2010, pour éliminer les groupes criminels profitant de cette industrie. De fait, cette interdiction a permis aux hauts gradés de l’armée de développer leurs activités illégales dans ce secteur. Kabila a mis fin à la prohibition en mars 2011, mais le mal était déjà fait. Les mines d’étain de la région du Kivu sont souvent gardées par d’anciens miliciens du CNDP. Des sacs entiers de matières premières transitent par les mains des responsables du CNDP et par celles des Rwandais, de l’autre côté de la frontière : la connivence s’affiche aux yeux de tous. Ces trafics rapporteraient pas moins de 12 000 euros par semaine à Ntaganda. Celui-ci est même allé jusqu’à faire arrêter et emprisonner des agents du gouvernement, en juin 2011, qui s’intéressaient d’un peu trop près à ces trafics.

Ntaganda diversifie cependant ses activités : en plus de contrôler l’une des stations d’essence de Goma et de participer à un trafic d’or sur des quantités dépassant plusieurs centaines de kilos, il s’intéresse au commerce du charbon de bois, la principale source énergétique de la région. Le problème est qu’il ne reste plus beaucoup de forêts à disposition, si l’on excepte le grand parc des Virunga, la plus ancienne réserve naturelle d’Afrique (créée en 1925) classée au patrimoine mondial de l’humanité de l’UNESCO. Le CNDP participe donc à une coupe illégale pour la production du charbon de bois. Ainsi, près de Burungu, en septembre 2011, un village entier s’est développé avec la bénédiction de Ntaganda pour procéder à l’abattage des arbres : des pans entiers de la forêt ont disparu. La plupart des personnes résidant sur place sont d’ailleurs des Rwandais récemment arrivés. Le directeur du parc de Virunga, le Belge Emmanuel de Mérode, reconnaît lui-même qu’il n’a aucun contrôle sur sa partie sud-ouest, terre d’implantation de longue date du CNDP.

Ainsi, dans le Nord-Kivu, la RDC et le Rwanda ont sauvegardé leurs intérêts. Paul Kagame et le CNDP ont tout à y gagner sur le plan des richesses. Ceux qui, sur place, dénoncent cette situation, risquent leur vie. La MONUSCO, la mission des Nations Unies pour la stabilisation de la RDC, semble passer pour rien moins que le dindon de la farce. Comme si tout le monde avait accepté, tacitement, le règne de Terminator, le Jugement Dernier.

Le coltan comprend deux minéraux associés, la colombite et la tantalite. Le Kivu possède 60 à 80% des réserves mondiales. Il est utilisé dans la fabrication de condensateurs pour les équipements électroniques mais aussi pour celle des réacteurs. Il est largement employé dans le montage des téléphones portables et même des consoles vidéo comme la Playstation.

On peut en suivre l’évolution sur le blog Good Morning Afrika (http://goodmorningafrika.blogspot.fr/ ).

Branche armée du Front Patriotique Rwandais créé en 1987-1988 par des officiers tutsis servant en Ouganda auprès du président Museveni.

Groupe rwandophone qui vit dans l’est de la RDC et en particulier dans le Sud-Kivu.

Arrêté en 2005 par Kinshasa, Lubanga a été transféré à la Cour Pénale Internationale qui a reconnu les charges portées contre lui en 2007 (crimes de guerre, enrôlement et conscription d’enfants de moins de 18 ans). Le procès a eu lieu à La Haye entre 2009 et 2011). Il a été reconnu coupable par la CPI le 14 mars 2012.

Créées en 2000 par les rescapés hutus et maintenues par leurs descendants, les FDLR ont servi pendant longtemps d’auxiliaires aux FARDC, jusqu’en 2005 où celles-ci mènent la première offensive contre les FDLR. Depuis, d’opération locale en opérations conjointes regroupant RDC et ses voisins, personne n’a réussi à en venir à bout -et peut-être que personne ne le souhaite, aussi… Les FDLR ont commis des exactions contre les civils dans les Kivus en 2009, et en 2010 avec l’appui des milices dites Maï Maï.

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