40: Les as français de l’aviation (4) – L’illiade dans le ciel

Il existe, dans cette guerre de tranchées, plusieurs approches de la mort donnée ou reçue, avec des conséquences psychologiques très différentes. La mort donnée par l’artilleur est industrielle, anonyme et lointaine. La réticence à tuer et le stress qui en découle sont donc réduits. La peur de la mort est également rendue plus supportable par un taux de pertes très inférieurs aux autres armes et le caractère de solidarité croisée imposé par le service des pièces dont on sait qu’il constitue un des meilleurs soutiens moraux. Le combat des fantassins est tout autre.


Pour Jean Norton Cru, « il n’y a pas de lutte, sauf dans des cas très exceptionnels : presque toujours l’un frappe, l’autre ne peut que courber le dos et recevoir les coups […] Les soldats sont bourreaux ou victimes, chasseurs ou proie, et dans l’infanterie nous avons l’impression que nous jouâmes la plupart du temps le rôle de victime, de proie, de cible. »

Le courage, dans ce contexte, relève beaucoup plus du stoïcisme que de la bravoure.

Pour le commandant Coste, le fantassin moderne a l’impression de se mesurer avec des choses plutôt qu’avec des hommes, « aussi son habileté personnelle n’est-elle plus une garantie de survie. Sa protection propre, force est de la confier aux autres, puisque le plus souvent, il est dans l’impossibilité de riposter aux coups qu’il reçoit. Dès lors, il lutte contre lui-même plus encore que contre l’ennemi, semble-t-il. Et, pour vaincre, il doit d’abord se vaincre. »

Le courage demandé à l’aviateur paraît exactement inverse, pour le lieutenant Marc, pilote de chasse : « Quand l’aviateur est brave, sa bravoure est de même nature que celle du héros de jadis […] Au contraire, pour le fantassin moderne, la bravoure est tout simplement une des formes du sacrifice. »

Outre des conditions de vie très supérieures, l’avantage considérable du pilote sur le fantassin est qu’il a un sentiment de contrôle sur son destin. En revanche, ce contrôle impose, outre les risques d’accidents qui représentent presque la moitié des pertes, d’aller affronter volontairement des mitrailleuses à vingt mètres et d’aller tuer à bout portant, ce qui est, dans les deux cas, psychologiquement assez difficile. C’est la raison pour laquelle les attaques par l’arrière et sur des cibles faciles sont privilégiées.

Ce combat, comme le décrit Jean Morvan, pilote à la SPA-163, est ainsi beaucoup moins chevaleresque qu’il n’y paraît : « un combat aérien procède plus d’un guet-apens que d’un duel. On descend rarement un adversaire qui cabriole. On assassine le promeneur qui rêvasse. Par derrière, sans qu’il s’en doute, de près si possible, il faut en quatre ou cinq secondes pouvoir tirer quarante ou cinquante projectiles. »

La frappe par l’arrière permet une forme de distanciation morale qui facilite le meurtre car il est nettement plus facile de tuer un homme qui ne vous regarde pas. Guynemer est resté marqué par l’image d’un mitrailleur d’un biplace allemand continuant à lui tirer dessus alors que le pilote a été tué et que l’avion plonge vers le sol. La germanophobie est une autre forme de distanciation morale.

Les cibles préférées des As sont les avions d’observation, souvent encombrés de matériels de TSF ou de photographie, et qui représentent la moitié des engins volants, donc des cibles. Qui plus est, pour remplir leur mission, ils doivent survoler les lignes amies, là où les témoins susceptibles de faire homologuer les victoires sont les plus nombreux et les risques moindres en cas de poser. Ces lourds biplaces, même dotés de mitrailleuse, n’ont en fait guère de chance face à un monoplace de chasse bien piloté.

Fonck avoue lui-même: « il était nécessaire d’en abattre le plus possible. Je n’ai jamais distingué entre chasseurs, régleurs ou photographes ! tout est bon à supprimer ».

Sur les 53 avions détruits par Guynemer, une douzaine seulement sont des monoplaces de chasse. Les combats chasseurs contre chasseurs eux mêmes se limitent souvent à une approche discrète par l’arrière suivi d’un foudroiement à bout portant. La véritable rareté est constituée par les combats tournoyants.

Michel Goya, la Voie de l’Epée

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