La question kurde dans la crise syrienne, par Pierre Fermigier

Pierre Fermigier, étudiant arabisant à Sciences Po Lyon et à l’Université Saint Joseph de Beyrouth (@Scriptio sur Twitter), nous propose son analyse de la position des Kurdes au cœur de la crise que connait la Syrie depuis mars 2011. L’Alliance Géostratégique le remercie pour sa riche contribution qui permet de mieux comprendre un pan important des événements qui s’y déroulent.


Depuis le début du mouvement de contestation en Syrie, l’attention portée à la question kurde a été particulièrement faible dans la presse française. Pour l’essentiel, elle fut évoquée lorsque le président Bashar al-Assad accorda la nationalité arabe syrienne à plusieurs dizaines de milliers de Kurdes en avril 2011. Pourtant, la question est loin de se limiter à cette seule dimension. Outre l’enjeu de la participation de la population kurde au mouvement d’opposition au régime ba‘thiste, les Kurdes syriens se retrouvent au cœur du jeu des acteurs régionaux et internationaux. Situés principalement dans l’Est du pays, ceux-ci sont beaucoup moins nombreux que les Kurdes de Turquie et d’Irak — 8% de la population contre 20% en Irak. Vivant aux côtés de populations arabes tribales, ils font partie intégrante de l’équation syrienne depuis l’époque du mandat français. Cet article se propose de revenir sur leur situation dans le cadre de la crise qui frappe la Syrie depuis mars 2011.

Un renouveau de la collaboration PKK – Damas ?

Le durcissement de la position turque à la fin de l’été 2011 a alimenté de nombreuses spéculations à propos d’un renouvellement de l’alliance entre le PKK et le régime syrien. Ce dernier possède une longue expérience de la collaboration avec le mouvement kurde, considéré comme une « organisation terroriste » par de nombreux pays occidentaux. Avant le spectaculaire rapprochement syro-turc des années 2000, les deux pays s’étaient retrouvés au bord la guerre en 1998 en raison du soutien de Damas au PKK. Le mouvement kurde disposait alors de camps d’entraînement dans la Bekaa libanaise et son leader, Abdullah Öcalan, résidait librement dans la capitale syrienne. En sacrifiant cette alliance et en expulsant Öcalan, la Syrie était parvenue à calmer son voisin turc, permettant de la sorte une coopération syro-turque qui s’est perpétuée jusqu’aux premiers mois de la crise.

Désormais, et à la faveur de la montée des tensions entre les autorités turques et syriennes, le PKK a pu être tenté de « repair its old alliance » avec Damas, comme l’écrit Ali Othman, chercheur dans un think-tank basé en Irak. Selon des accusations particulièrement récurrentes dans la presse turque, le mouvement kurde veut tirer avantage du conflit en tentant d’établir un gouvernement kurde autonome en Syrie. Le PKK essaierait en particulier de réunir les tribus kurdes, auxquelles il distribuerait des armes. En novembre 2011, réagissant aux craintes turques, un officiel du bureau des médias du PKK a annoncé que le mouvement kurde ne défendrait pas le « tyrannical bloody regime » du président al-Assad parce que des Kurdes syriens ont également à souffrir de la répression, avant d’ajouter que Damas avait, dans le passé, arrêté des douzaines de membres du PKK pour les livrer à la Turquie. En l’occurrence, la collaboration turco-syrienne contre le mouvement kurde semble s’être prolongée jusqu’en juillet 2011. À cette date, et dans le but de réduire la pression turque, la Syrie avait remis deux activistes du PKK à Ankara.

Malgré les dénégations du PKK, les faits ont semblé confirmer la thèse d’un rapprochement avec Damas. L’aile syrienne du PKK, le Kurdish Democratic Union Party (PYD), a été accusé à plusieurs reprises d’enlèvements d’activistes kurdes syriens. Le chercheur turc Oytun Orhan considère qu’en collaborant avec le régime, le PKK/PYD a cherché à profiter de sa faiblesse pour augmenter son influence sur les Kurdes syriens. Du point de vue du PYD, les évènements qui secouent la Syrie divisent d’abord les Arabes. Saleh Mohammed Muslim, le leader du parti, aurait déclaré que la crise actuelle constituait « une chance historique » pour les Kurdes. De son côté, le régime syrien attendrait du PKK/PYD qu’il utilise son influence pour empêcher les Kurdes syriens de participer aux mouvements de contestation. Pour Damas, le PKK est une arme pour se protéger des menaces intérieures comme extérieures. Faire planer la menace d’une autonomisation du Kurdistan syrien fait partie intégrante de son jeu kurde, en particulier vis-à-vis de la Turquie.

Parallèlement à plusieurs attaques ayant visé des figures kurdes syriennes proches de l’opposition, un changement de ton du PKK/PYD par rapport au régime ba‘thiste a été observé dès septembre 2011. Peu après, le leader kurde syrien Meshaal Tammo, qui s’était prononcé en faveur de l’opposition, a été assassiné dans des conditions obscures le 7 octobre 2011. Ce respecté fondateur du Kurdistan Future Party était évoqué comme un « collaborateur » dans les communiqués du PKK, à l’instar des autres membres kurdes du Syrian National Council (SNC). Le 31 du même mois, lors d’une manifestation de soutien à Bashar al-Assad à Beyrouth, des drapeaux du PKK et des portraits d’Öcalan ont été brandis. Auparavant, le leader du PYD, Saleh Mohammed Muslim, a été autorisé à faire son retour en Syrie après un exil pluriannuel. Il aurait d’ailleurs participé à une réunion de l’opposition « tolérée par le régime » le 17 septembre 2011.

L’accumulation d’indices ne s’arrête pas là. Durant cette même période, c’est-à-dire au cours des quatre derniers mois de l’année 2011, le régime syrien a autorisé l’ouverture de six nouvelles écoles kurdes et aurait libéré la moitié des 640 militants du PYD jusque-là emprisonnés. Certaines sources locales signalent l’ouverture d’un camp accueillant 150 membres du PKK dans le district de Ra’s al-‘Ayn, qui jouxte la frontière turque dans la partie orientale de la Syrie. D’autres rapports émanant du district de ‘Afrîn, dans l’Ouest du pays, font état de barrages routiers tenus par les combattants du mouvement kurde le long des routes de campagne. Interrogé sur ce sujet, Aldar Xelil, un important membre du PYD, n’a pas nié l’existence de check-points tenus par le PKK. Le journaliste l’ayant rencontré rapporte que selon Xelil « the PKK also supports the Assad government and is actively exerting pressure on groups that take arms against the regime, including the FSA ». Outre l’assassinat de Meshaal Tammo, une attaque contre un important chef tribal kurde en janvier 2012 n’a fait que renforcer les suspicions. Anciennement proche du PKK, Abdullah Bedro s’était montré de plus en plus critique vis-à-vis de l’administration ba‘thiste de la province de Qamishli. Si le PKK a d’abord tenté de nier sa participation, le parti a finalement dû admettre sa responsabilité en raison de la mort d’un de ses responsables au cours de l’attaque.

Dans un premier temps, la Turquie n’a pas été très loquace concernant le « développement de l’alliance » entre le régime syrien et le PKK. Au niveau des déclarations officielles, il semble que les autorités syriennes ont été les premières à ouvrir les hostilités. En octobre 2011, lors d’un entretien avec un journaliste, Bashar al-Assad a implicitement menacé la Turquie en brandissant la menace PKK, déclarant que « hostility will backfire » et que « Turkey could fall into a state similar to ours ». En réaction, le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoğlu, n’a eu de cesse de répéter que Bashar al-Assad n’oserait pas commettre l’erreur de l’instrumentalisation du PKK une seconde fois. Durant son discours à Washington le 9 février 2012, le responsable turc a conjointement condamné le PKK et le régime ba‘thiste comme des « outdated regimes and structures » issus de la Guerre froide. Enfin, la rencontre entre Cengiz Çandar, éditorialiste turc reconnu, et un officiel kurde irakien directement en contact avec le gouvernement syrien semble attester une nouvelle fois l’hypothèse d’une collaboration entre le mouvement kurde et Damas. Les interlocuteurs syriens du responsable irakien lui auraient affirmé : « Playing the Kurdish card is not new for us, we know PKK very well ».

L’impossible union des mouvements politiques kurdes syriens

Historiquement, le mouvement national kurde en Syrie est caractérisé par sa faiblesse et sa désorganisation. On compte aujourd’hui une quinzaine de partis politiques kurdes syriens. Ce n’est qu’avec « l’intifada kurde » de 2004 que les Kurdes syriens, soit environ 8% de la population syrienne, ont ressenti la spécificité de leur cause par rapport au combat de leurs « semblables » en Turquie. Il est évident que la crise qui secoue aujourd’hui la Syrie possède le potentiel pour accroître le particularisme identitaire des Kurdes syriens. Malgré tout, les divisions demeurent et sont entretenues par des influences étrangères contradictoires. Sur le terrain de la mobilisation, il semblerait que les partis traditionnels ont été débordés par des organisations rassemblant la jeunesse kurde syrienne. Dans une tribune au Guardian, Thomas McGee considérait que le Kurdish Youth Movement (TCK), largement ignoré par les commentateurs, était « the largest Kurdish organisation operating in Syria », ajoutant que ce groupe est très actif depuis mars 2011 via son soutien aux manifestations pacifiques contre le régime. Cette participation populaire n’est pas nécessairement accompagnée par les partis kurdes.

Après un semblant d’union entre avril et octobre 2011, les partis kurdes syriens se sont éclatés en trois tendances. La première tendance, qui a accepté d’intégrer le SNC, à l’instar du parti de Meshaal Tammo, est minoritaire. Le deuxième groupe est incarné par le Syrian Kurdish National Council (KNC). Il a été formé en octobre 2011. Sous la direction d’Abdul Hakim Bashar, il rassemble la majorité des partis kurdes syriens. Sa charte fondatrice supporte la chute du régime, l’établissement d’un système fédéral en Syrie et une limitation de l’ingérence étrangère. Enfin, la troisième tendance se limite désormais au seul PYD, farouchement opposé à la moindre intervention étrangère, spécialement turque. Présent à la conférence fondatrice du KNC, ce parti a finalement rejoint le National Coordination Body (NCB), un groupe d’opposants intérieurs qui accepte le dialogue avec le régime ba‘thiste.

Des influences extérieures contradictoires

Le PKK et le gouvernement régional du Kurdistan irakien (KGR) rivalisent pour influencer les partis kurdes syriens. Les figures kurdes irakiennes ont historiquement des liens étroits avec les mouvements politiques kurdes de Syrie. Le Patriotic Union of Kurdistan (PUK), dirigé par le président kurde de la République d’Irak Jalal Talabani, a été fondé dans la capitale syrienne en 1975 et a maintenu des bureaux à Damas et Qamishli durant trois décennies. Aujourd’hui l’aile syrienne du PUK, à savoir le Kurdish Democratic Progressive Party in Syria, est active au sein du KNC. Massoud Barzani, leader du Democratic Party of Kurdistan (KDP) et président du Kurdistan irakien autonome, n’est pas en reste. Il a lui-même nommé Abdul Hakim Bashar, leader du KNC, à la tête de l’affilié syrien de son parti. Outre les liens politiques, les liens tribaux et géographiques sont nombreux. De plus, l’effet d’entraînement de l’autonomisation du Kurdistan irakien semble bien réel. Malgré le décret présidentiel d’avril 2011 accordant la nationalité arabe syrienne à environ 200 000 Kurdes de Syrie jusque-là apatrides, les revendications persistent. D’un autre côté, les liens transnationaux entre Kurdes syriens et turcs ont été solidifiés lors de la présence du PKK en Syrie sous Hafez al-Assad. Là aussi, les relations tribales et familiales entre Kurdes syriens et turcs sont nombreuses, ceci s’ajoutant à une forte proximité culturelle autour d’un dialecte commun, le kurmanji. Il n’empêche que pour le PKK, dont plus d’un tiers des membres ont des origines syriennes, il semble que les Kurdes syriens représentent avant tout des bras sans que leurs aspirations ne soient réellement prises en compte dans la stratégie du mouvement.

Pour compliquer un peu plus l’équation, il faut revenir sur les relations entre la Turquie et le KRG. En effet, après s’être montrée très hostile face à l’autonomisation du Kurdistan irakien, Ankara a entamé un profond rapprochement économique et politique avec Erbil à partir de 2007. Pour le KRG, ce fut une aubaine car le Kurdistan irakien ne produit presque rien et dépend largement des revenus pétroliers transférés par Bagdad. Cependant, l’ouverture commerciale vers la Turquie a créé des obligations politiques pour Massoud Barzani, lui-même réputé très proche d’Israël. Bien qu’ayant préalablement soutenu l’attitude non-interventionniste des responsables politiques kurdes syriens, les élites kurdes irakiennes ont vite réalisé que la jeunesse kurde se montrait de plus en plus critique vis-à-vis des partis établis, une jeunesse que le KRG ne peut s’aliéner durablement. De plus, face à la reprise des activités du PKK et au refus des Kurdes syriens d’intégrer le SNC, Barzani devait faire quelque chose pour satisfaire son allié turc, qui ne veut pas d’un mouvement nationaliste kurde incontrôlable en Syrie. Ainsi, sous l’égide de Barzani, une conférence a été organisée à Erbil en janvier 2012, dans le but de rassembler toutes les forces politiques kurdes syriennes en un front uni qui accorderait son support au SNC. L’initiative a porté ses fruits et les relations entre le SNC et le KNC ont été pacifiées. Cependant, malgré des contacts persistants entre les deux groupes, l’incapacité des leaders du SNC à garantir le respect de revendications kurdes semble avoir gelé toute tentative de rapprochement.

De son côté, le PKK a adopté une posture critique à l’égard du président Barzani, sous la ligne dure de Murat Karayılan qui dirige le mouvement depuis les montagnes Qandil du Nord de l’Irak. Suite à la conférence d’Erbil, le mouvement kurde a critiqué l’initiative en ces termes : « it is obvious that the main objective is to decrease the impact of PYD, around which masses were organized in Western Kurdistan ». En réponse, les autorités kurdes irakiennes ont tenté de blâmer le PYD, qui aurait renoncé à participer à la conférence à la dernière minute. Contrairement à ce qu’il tente de faire croire aux autorités turques, Massoud Barzani n’est pas entièrement capable de contenir le PKK dans le territoire irakien et de modérer les revendications des Kurdes syriens. Il est face à un dilemme politique complexe : poursuivre une politique de limitation de l’influence du PKK dans les zones kurdes tout en convainquant les Kurdes qu’il défend leurs droits. En novembre dernier, il avait refusé de participer au combat contre le PKK à la demande d’Ankara, avant d’affirmer ne pas soutenir la lutte armée pour la défense des droits des Kurdes en Turquie. Le rôle de médiateur, que veut jouer Barzani, ressemble de plus en plus à un exercice d’équilibriste.

Islam politique et Turquie vs. nationalisme kurde

Avant de revenir sur les craintes des Kurdes syriens face à l’influence croissante de la Turquie sur le SNC, il faut revenir sur les propres craintes des élites kurdes irakiennes. Selon Denise Natali, ces dernières ne sont pas réellement enthousiastes à l’idée d’un changement de régime à Damas. Elles craignent plus particulièrement l’installation d’un gouvernement mené par les Frères musulmans syriens. Cette réticence s’explique en partie par le défi que leur pose l’islam politique, dont l’influence croît sensiblement auprès des Kurdes irakiens. En décembre 2011, des troubles ont impliqué le parti de Barzani et le Kurdistan Islamic Union, illustrant la montée des tensions autour de l’islam politique au Kurdistan irakien. Il n’est pas inutile de préciser qu’un renforcement des sunnites syriens ne serait pas une bonne chose pour les revendications territoriales des Kurdes irakiens. En effet, ces derniers disputent actuellement des territoires aux sunnites irakiens, dont ils tentent de se démarquer via l’insistance  sur les racines zoroastriennes des Kurdes et la latinisation de l’alphabet. Tout cela doit être mis en parallèle avec le succès croissant de l’islam politique auprès des Kurdes turcs, comme l’attestent les résultats des dernières élections municipales en Turquie.

Le PYD partage l’inquiétude des élites kurdes irakiennes. Son opposition à la Turquie est en partie motivée par la crainte de voir l’idéologie des Frères musulmans prendre le pas sur le nationalisme kurde en Syrie. Dans un article de mars 2012, le chercheur turc Hamid Ünver a rapporté les propos du chef du PYD qui expliquait que « foreign intervention in Syria will open the door for Turkey and that is only in the best interest of Muslim Brotherhood […] We won’t work with anyone who supports Turkish intervention in Syria ». Il est relativement difficile de lui donner tort puisqu’un nouveau régime syrien sous patronage turc ignorera vraisemblablement les revendications kurdes. Largement dépendant des investissements turcs pour reconstruire le pays, il n’aura d’autre choix que celui de collaborer avec la Turquie contre les mouvements kurdes. En effet, l’existence d’un deuxième gouvernement kurde autonome est inconcevable du point de vue d’Ankara. Concernant l’éventualité d’une intervention turque en Syrie, le leader du PKK s’est montré particulièrement clair. Après avoir affirmé que la Turquie préparait une intervention en Syrie, il a prévenu que si « the Turkish state intervenes against our people in western Kurdistan, all of Kurdistan will turn into a war zone ». De son côté, le chef du PYD a annoncé que « Syrian Kurds would defend Syria as “Syrian patriots” against a Turkish intervention ». Les menaces ont le mérite de la clarté.

Les craintes d’une marginalisation des Kurdes syriens, malgré la présence de personnalités issues de leur rang au sein du SNC, n’apparaissent pas complétement infondées. Elles ont été étayées par le mauvais traitement infligé par les autorités turques à un activiste kurde syrien, Yilmaz Saeed. Représentant du Kurdish Youth Movement et membre du SNC jusqu’au début de l’année 2012, celui-ci a été arrêté alors qu’il tentait de se rendre à la conférence du « groupe des amis de la Syrie » à Istanbul. Il lui est désormais impossible de se rendre en Turquie pour assister aux réunions de l’opposition syrienne, ce qui lui a fait dire que le SNC « could be worse than the Baath party ». Les récentes déclarations des leaders des différents groupes d’opposition syriens, niant l’existence d’un Kurdistan syrien et refusant l’idée d’un fédéralisme, n’ont rien fait pour dissiper les appréhensions des mouvements politiques kurdes syriens. Dans un très récent rapport, Omar Hossino et Ilhan Tanir écrivaient à propos du Syrian National Council et du National Coordination Body : « Both support what they say is ‘a just democratic solution to the Kurdish issue’ but both make sure to state that this solution is within the unity of the country’s land and people which does not contradict that Syria is part and parcel of the Arab world ».

Enfin, le PYD aurait précocement entamé des discussions avec Moscou afin d’empêcher une intervention turque en Syrie, dont il craint qu’elle ne mène à une « Turkish dominance over Kurdish areas in Syria similar to the establishment of Turkish influence in the Kurdistan region in post-invasion Iraq ». Selon le leader du parti, la Russie ne serait pas opposée à une forme d’autonomie kurde en Syrie. Le 30 avril dernier, Moscou aurait d’ailleurs envoyé une délégation auprès du PKK à Alep. Depuis 2008, la Russie est devenue un important partenaire commercial d’Ankara, avec qui les relations se sont réellement améliorées. Cependant, dans le passé, les Russes ont su se servir du PKK pour faire pression sur la Turquie, notamment pour empêcher un soutien turc aux insurgés tchétchènes. Dans l’équation syrienne, cet élément ne doit pas être négligé.

Entre une conciliation avec l’opposition arabe et l’autonomisation de facto du « Kurdistan syrien »

À l’issue d’une réunion à Qamishly à la fin du mois d’avril, le KNC a annoncé la suspension d’une partie de ses revendications, notamment celle du droit à l’autodétermination, tout en maintenant la demande d’une reconnaissance constitutionnelle de la nation kurde et de la langue kurde comme langue officielle en Syrie. Selon le journaliste Adib Abdulmajid, il demeure que « the Interim Political Agenda emphasizes the independence of national opposition parties and the need to protect their decisions from the influence of other regional forces — such as Turkey — which might affect the potential democratic transition in Syria ». La coalition kurde a certainement compris que la division de l’opposition ne servait que les intérêts du régime. Toutefois, on peut également faire l’hypothèse que des pressions américaines ne sont pas étrangères à ce revirement inattendu, et qui ne fait pas l’unanimité auprès des activistes kurdes. Quelques jours après cette annonce, une délégation du KNC a été invitée à Washington par le département d’État américain, une première dans l’histoire du mouvement national kurde de Syrie. Menée par Abdul Hakim Bashar, elle s’est entretenue avec des membres du Congrès, mais également avec le conseiller pour la Sécurité nationale, Tom Donilon, et l’ancien ambassadeur américain en Syrie, Robert Ford. Sous l’égide de Washington, il semble qu’une nouvelle « pacification » des relations soit en cours entre le SNC et le KNC. Elle s’est matérialisée après une réunion commune en Bulgarie à la fin du mois de mai, à l’issue de laquelle les deux groupes ont publié un communiqué commun condamnant le récent massacre de Houla. Toutefois, le leader du PYD a récemment évoqué une autre piste pour expliquer cette visite du KNC à Washington. Selon lui, lors des discussions, les autorités américaines « auraient souligné la nécessité d’une union entre les Kurdes » incluant le PYD. En l’occurrence, le chef du gouvernement en exil du Kurdistan occidental, Jawad Mella, a effectivement annoncé la tenue prochaine d’une conférence d’union nationale devant réunir tous les partis politiques et associations kurdes actifs en Syrie.

La présence du PYD à ce rassemblement n’est pas totalement acquise. Malgré l’existence d’un comité du KCN chargé des relations avec le PYD, des affrontements entre des militants des deux organisations ont été signalés au cours du mois de mai dans la ville de Qamishli. Afin d’éviter de nouveaux clashs, le KNC a annoncé le changement du lieu des prochaines manifestations. Bien que certains activistes kurdes accusent le PYD de suivre les injonctions du régime syrien, cela est loin d’être une certitude. En effet, plusieurs incidents meurtriers sont récemment venus contredire, ou au moins amender, la thèse d’une alliance entre Damas et le PKK/PYD. En février, des combats auraient même opposé des membres du PYD aux services secrets de l’Armée de l’air syrienne à ‘Ayn al-‘Arab. Des officiels du parti kurde ont déclaré que les hommes du régime étaient venus enlever le fils de Saleh Mohammed Muslim. Le journaliste Wladimir van Wilgenburg, qui suit la question kurde, fait l’hypothèse crédible d’une simple alliance tactique entre Damas et le PKK/PYD. Selon lui, le régime syrien « simply ignores PKK activities from time to time to focus its energies on the Arab opposition ».

Or, des informations concordantes font état d’un développement des activités du PKK et de PYD dans les régions de peuplement kurde en Syrie. Dans les zones désertées par les forces du régime et proches de la frontière turque, il semble que les Kurdes ont commencé à établir leurs propres municipalités. Le 18 mai dernier, le ministre turc de l’Intérieur Naim Şahin mettait en garde contre la perte de contrôle par le régime syrien de plusieurs villes frontalières de la Turquie, désormais gérées par des militants du PKK. Selon certaines rumeurs, le PYD se préparerait lentement à prendre le pouvoir sur les régions majoritairement kurdes, ce qui expliquerait les tentatives du régime syrien pour contrer les activités du PYD et arrêter ses membres. Le journaliste kurde Adib Abdulmajid rapporte la création d’une organisation réunissant des groupes de jeunes kurdes armés par le PYD, dont le but affiché est la protection du voisinage. Cette nouvelle organisation constitue très certainement le plus important groupe armé kurde syrien. Notons tout de même l’existence de l’obscure Free Efrin Military Brigade, dont on ne sait pas si elle fait partie de la Free Syrian Army (FSA) ou si elle résulte d’une scission au sein du PKK. Plusieurs politiciens kurdes voient dans cette création une « veiled threat » contre le KNC et tous les autres partis kurdes. Il est tout à fait probable que le PYD ait décidé de montrer sa force sur le terrain dans l’optique de la prochaine conférence nationale devant réunir les mouvements kurdes syriens.

Quoi qu’il en soit, il faut rester attentif aux réactions du régime ba‘thiste et de la Turquie face à cette réactivation de la question kurde en Syrie. L’attitude de Damas face à l’« autonomisation » rampante des zones de peuplement kurde constituera un véritable révélateur de sa capacité à agir loin des centres de pouvoir. Quant à Ankara, il reste à voir jusqu’où les autorités turques sont prêtes à aller pour empêcher la création d’une deuxième base arrière pour le PKK.

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