Quand la guerre fait son cinéma…10/La bataille d’Angleterre (1969)

Titre original : Battle of Britain.

Date de réalisation : 1969.

Réalisateur : Guy Hamilton.


L’histoire : France, mai 1940. Les pilotes de la RAF engagés aux côtés des Français tentent tant bien que mal de s’opposer au parapluie déployé par la Luftwaffe au-dessus de ses troupes lancées à la conquête de la Belgique, du Luxembourg, des Pays-Bas et de l’Hexagone. Une escadrille britannique, apprenant la percée à Sedan, parvient tout juste à évacuer son terrain avant un straffing de Messerchmitt Bf 109. Le maréchal de l’air britannique Dowding (Laurence Olivier) demande au Premier Ministre que pas un seul avion de plus ne soit envoyé en France pour assurer la défense du sol britannique. Tandis que les Britanniques et les Français encerclés rejoignent la Grande-Bretagne par mer à à partir de Dunkerque, la BBC se fait l’écho du discours de Winston Churchill annonçant la fin de la bataille de France et le début de celle d’Angleterre. Pendant ce temps, le maréchal allemand Kesselring (Peter Hager), commandant la Luftflotte 2, procède à l’inspection de ses escadres de bombardiers installées sur les terrains français capturés. En Suisse, pays neutre, l’ambassadeur allemand (Curd Jürgens) propose une offre de paix à son homologue britannique (Ralph Richardson), qui refuse avec fermeté, mais reconnaît devant son épouse que les nazis sont en position de force. En Angleterre, le vice-maréchal de l’air Keith Park (Trevor Howard), qui dirige le groupe 11 de chasse, celui le plus exposé aux attaques allemandes, tente d’organiser au mieux son dispositif. Des chefs d’escadrille comme Colin Harvey (Christopher Plummer), Canfield (Michael Caine) ou « Skipper » (Robert Shaw) tâchent de préparer les nouveaux et jeunes pilotes affectés à la RAF. Bientôt les Allemands lancent leur première attaque contre les aérodromes et les installations radar anglais lors du « Jour de l’Aigle »…



L’histoire (vraie) : Globalement, le film respecte la trame générale de la bataille d’Angleterre (juillet-octobre 1940 pour les Anglais, jusqu’en mai 1941 pour les Allemands) même si certains personnages sont fictifs pour les besoins du scénario. Il colle cependant à la thèse classique selon laquelle les Allemands perdent leur avantage en délaissant les aérodromes de la RAF et les usines d’armement pour bombarder Londres, en représailles du raid sur Berlin. Or certains historiens ont avancé plusieurs autres hypothèses depuis : la Luftwaffe pensait avoir vraiment mis à genoux la RAF, et, de toute manière, la production aéronautique anglaise avait atteint un tel niveau que les Allemands ne pouvaient espérer l’emporter (bien que ce soit plutôt la question du nombre de pilotes qui soit prédominante dans la bataille, comme le montre le film, d’ailleurs). Göring et les autres chefs de la Luftwaffe ont en fait recherché la bataille décisive, sans la trouver, au-dessus de Londres. De la même manière, le film met bien en lumière l’affrontement entre Keith Park et Leigh-Mallory, entre la tactique des « petits pa quets » et celle des « big wings ».

Ci-dessous, générique du film. Le célèbre discours de Churchill sur la « bataille d’Angleterre » est prononcé le 18 juin 1940, le lendemain de la déclaration d’armistice de Pétain. La scène de Dunkerque a été tournée sur les plages d’Espagne.

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Cette bataille d’Angleterre reste un des grands titres de gloire de la contribution britannique à la Seconde Guerre mondiale, à un moment où l’Empire anglais est à son crépuscule, incarné dans le colosse qu’est Churchill. Guy Hamilton, qui a également réalisé plusieurs James Bond avec Sean Connery, ne manque pas de rendre hommage à l’héroïsme du Royaume-Uni et à sa ténacité. Le film fait toutefois justice du rôle de Hugh Dowding, véritable organisateur de la RAF et qui permit à la chasse anglaise de triompher de ce que Jérôme de Lespinois appelle « la première guerre aérienne de l’histoire ». Les Allemands n’ont sans doute pas véritablement cherché à débarquer en Grande-Bretagne mais bien à mettre à genoux le pays par une campagne aérienne. Cependant, si les Anglais ont fait des choix structurels dans les années 30 qui les préparent relativement bien à cet affrontement, ce n’est pas le cas des Allemands qui pâtissent en outre de chefs moins au fait d’une guerre aérienne « moderne » en comparaison de leurs homologues britanniques. Si la Luftwaffe perd la bataille d’Angleterre, c’est bien faute d’une « tête » pensante comparable à celle représentée par Dowding, Park ou lord Beaverbrook en ce qui concerne la production aéronautique côté britannique. Le film choisit d’ailleurs volontairement de se concentrer sur le « Jour de l’Aigle » et la bataille de Londres et fait l’impasse sur le Kanalkamp, la bataille au-dessus de la Manche en juillet 1940, qui permit pourtant à chaque camp de rôder son dispositif.

Ci-dessous, la dernière scène de combats aériens du film, le paroxysme. Guy Hamilton renforce l’intensité dramatique en ne laissent que la musique de fond « Climax » et en retirant les dialogues et autres bruitages de l’essentiel de la scène

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Derrière l’histoire… : Le film est produit par Harry Saltzman et le scénario est basé sur le livre The Narrow Margin écrit par Derek Wood et Derek Dempster. Il se veut une peinture assez authentique de la bataille d’Angleterre pendant laquelle la RAF met en échec la campagne aérienne de la Luftwaffe visant à préparer le débarquement allemand en Grande-Bretagne, l’opération Otarie. Il est célèbre en raison de ses spectaculaires séquences aériennes, qui l’ont rendu d’ailleurs particulièrement coûteux. Il a fallu mobiliser une centaine d’appareils de l’époque, en faisant appel notamment à Hamish Mahaddie, ancien Group Captain du Bomber Command de la RAF, qui fournit 12 Spitfires et 3 Hurricanes en état de vol. Certains appareils sont des versions postérieures à la bataille d’Angleterre mais il a bien fallu faire avec ! Par ailleurs les Hurricanes étaient plus nombreux dans la RAF que les Spitfires, en 1940, aussi certains « Buchons » maquillés remplacent parfois dans certaines scènes les Hurricanes manquants. Deux Spitfire d’entraînement biplaces ont été employés pour rendre réalistes les scènes de combat aérien, les prises de vue étant coordonnées par un B-25 Mitchell peint de couleurs vives pour être aisément repérable et baptisé en conséquence « le monstre psychédélique ».

Ci-dessous, la scène où les Ju 87 Stukas bombardent les radars britanniques avant d’être interceptés par des Spitfires. Les appareils allemands sont en fait des maquettes. Pendant le « Jour de l’Aigle« , les radars anglais furent effectivement frappés par des appareils d’une unité spéciale, l’Erprobungsgruppe 210, mais pas des Ju 87.

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Les appareils allemands sont des versions espagnoles des véritables avions de la Seconde Guerre mondiale, fournies par le régime de Franco : 32 CASA 2.111 pour les Heinkel He 111H-16 et 27 HA-1112 M1L « Buchon » pour les Bf 109, aisément reconnaissables, et qu’il a fallu modifier pour les faire ressembler davantage aux Bf 109E de la bataille d’Angleterre. Le seul Stuka utilisé a été fourni par le musée de la RAF et il a donc fallu avoir recours à de nombreuses maquettes pour les scènes de bombardement en piqué, ce qui se remarque aisément dans le film. Deux Junkers Ju 52 de transport espagnols font également partie du « cirque aérien » du tournage, la 35ème force aérienne du monde à l’époque (!), comme le disent en plaisantant les membres de l’équipe. En revanche, aucun Bf 110, chasseur bimoteur bien présent jusqu’à la fin de la bataille d’Angleterre, n’a pu être retrouvé -tout comme les bombardiers bimoteurs Do 17 et Ju 88. Pour les séquences de combat, des modèles réduits sont également utilisés : 82 sont construits, dont des He 111 guidés par radio que l’on voit s’écraser dans la Manche au cours de certains combat aériens du film.

Les scènes au sol sont tournées sur des bases de la RAF ayant vraiment été employées pendant la bataille d’Angleterre, comme Duxford, Debden, Hawkinge ou North Weald. Un hangar de la Première Guerre mondiale à Duxford est d’ailleurs véritablement détruit pendant la scène du bombardement de l’aérodrome au moment du « Jour de l’Aigle » -ce qui a été fortement reproché, à l’époque, au réalisateur. Les plans de Londres sont tournés en grande partie sur les docks St Katharine, une des rares zones épargnées dans l’East End par le Blitz de 1940-1941, où des bâtiments promis à la démolition ont été détruits pour les besoins du tournage. La station de métro d’Aldwych, qui a également fait office d’abri anti-aérien pendant les bombardements sur Londres, est également utilisée, de même que le QG du Fighter Command de la RAF à Bentley Priory et le bureau de Dowding. A la fin du film, on trouve la liste des pertes, et curieusement celle-ci ne mentionne pas celles du Corpo Aereo Italiano, le corps expéditionnaire aérien italien envoyé par Mussolini et qui participe à la bataille d’Angleterre. De la même façon, dans la liste des pays ayant contribué à fournir des pilotes à la RAF, on trouve mention d’un Israëlien (en fait un Juif du mandat britannique de Palestine) alors que l’Etat d’Israël n’est créé qu’en 1948. Le personnage du Major Falke est bien sûr inspiré par le célèbre Adolf Galland, qui demande effectivement à Göring d’avoir « une escadrille de Spitfires » ! Galland, conseiller technique sur le tournage, regrettait d’ailleurs que certains personnages, dont le sien, soient fictifs au lieu de reprendre, comme la plupart, les véritables noms. Il faillit claquer la porte quand il vit une scène où l’acteur jouant le maréchal Kesselring fait le salut nazi au lieu du salut militaire traditionnel. Preuve d’un passé qui visiblement, même pour un pilote ayant servi le régime d’Hitler, ne « passait pas »…


Pour en savoir plus :


Jérôme DE LESPINOIS, La Bataille d’Angleterre juin-octobre 1940, L’histoire en batailles, Paris, Tallandier, 2011.

Raymond HANKIN, « Filming the Battle. » Flying Review International, Vol. 24, no. 2, octobre 1968.

Leonard MOSLEY, Battle of Britain: The Story of a Film, London, Pan Books, 1969.

Robert RUDHALL, « The Battle of Britain: The Movie, Part one : Opening Shots. », Warbirds Worldwide, Numéro 5, Volume 2, No. 1, mai 1988.

Robert RUDHALL, « The Battle of Britain: The Movie, Part two : Lights, Camera’s, (sic) Action. » Warbirds Worldwide, Numéro 6, Volume 2, No. 2, août 1988.

Ed SCHNEPF, « The Few: Making the Battle of Britain. », Air Classics Vol. 6, No. 4, avril 1970.

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