Au commencement était la guerre…15/Quand est tirée l’épée d’Allah. La bataille du Yarmouk (636)

Yarmouk : le nom n’évoquera peut-être pas grand chose aux oreilles françaises. Certains sauront sans doute que l’on a affaire à une rivière, affluent principal du Jourdain, qui marque la frontière entre Israël et la Jordanie, et également entre la Syrie et la Jordanie. Elle constitue aussi la limite sud du plateau du Golan. C’est pourtant au sud de cette rivière que les musulmans remportent, au mois d’août 636, l’une des premières grandes victoires de leur période fulgurante de conquête, s’étendant du règne des 4 premiers califes dits Rashidun ou « bien guidés » (632-661) à la fin de la dynastie des Omeyyades (661-750). La bataille du Yarmouk a longtemps été négligée par les historiens en raison de la pauvreté des sources écrites, aussi bien byzantines qu’arabes, toutes postérieures, et qui n’apportent que peu de détails précis sur le déroulement de la bataille. Cas rare pour une grande bataille rangée de l’époque, celle du Yarmouk s’étalant en outre sur plusieurs jours, voire presque une semaine selon les sources. Or cette bataille est intéressante non seulement par ces aspects tactiques ou stratégiques, mais surtout par ses conséquences historiques : cette victoire musulmane est cruciale pour le devenir de l’islam. La destruction de l’armée de campagne byzantine ouvre la voie à l’annexion des provinces orientales de l’Empire par les califes, par contrecoup aux luttes internes qui vont aboutir à l’avènement de la dynastie des Omeyyades, et à la formidable expansion territoriale qui accompagne le premier siècle de l’islam. On conçoit que l’étude de la bataille du Yarmouk soit digne d’intérêt.


Et l’islam fut…

L’Empire byzantin n’est alors pas particulièrement bien armé pour faire face à la nouvelle menace que représente l’islam naissant. Héraclius, empereur en titre au moment du Yarmouk, est monté sur le trône en 610 après avoir renversé son prédécesseur Phocas, qui avait lui-même mis à mort Maurice (602). Constantinople doit alors faire face à la dernière grande guerre l’opposant à son rival traditionnel à l’est depuis le IIIème siècle, la Perse sassanide1. Le souverain perse Khosrau II (590-628) s’empare de la Mésopotamie, puis de la Syrie en 611 avant de se tourner vers l’Anatolie. Héraclius parvient à contenir un temps les Perses mais, en 613, il est défait lors d’une offensive majeure en Syrie (déjà !). Khosrau II, lors de la décennie suivante, annexe la Palestine et l’Egypte. L’empereur ne parvient à retourner la situation qu’en 622, ayant reconstitué ses forces et opté pour une stratégie risquée mais originale qui le conduit à la victoire dans le Caucase et en Arménie. En 627, Héraclius prend l’offensive en Mésopotamie et mène son armée au triomphe lors de la bataille de Ninive. Khosrau II, fragilisé sur le plan intérieur, est assassiné par son fils Kavadh II qui demande la paix à l’Empire byzantin en échange de la restitution des provinces conquises. Héraclius accepte et fait ramener les reliques de la Sainte Croix capturées par les Perses lors de la prise de Jérusalem dans une cérémonie majestueuse, en 629. Ce dernier conflit entre Sassanides et Byzantins a épuisé l’Empire et les provinces occupées pendant une décennie par les Perses en gardent longtemps les traces. Le pouvoir byzantin se réinstalle tout juste dans les provinces reconquises lorsque surgissent les premiers raids musulmans. La guerre a par ailleurs pris parfois l’aspect d’une véritable guerre de religion pour les chroniqueurs ultérieurs qui dressent un portrait très élogieux d’Héraclius, véritable sauveur de l’Empire byzantin.


Dans le même temps, l’Arabie connaît un grand bouleversement politique et religieux. Mahomet (né en 570) y prêche une nouvelle foi, l’islam, la soumission à Dieu, qui peine d’abord à s’imposer, ce que souligne l’épisode de l’Hégire, point de départ du calendrier musulman (622), où le prophète et ses partisans, chassés de La Mecque, partent s’installer à Médine. Mais moins de dix ans après, en 630, Mahomet, revenu à La Mecque, a réussi à fédérér une bonne partie de l’Arabie autour de l’islam. A sa mort en juin 632, les musulmans choisissent l’un des Compagnons, Abou Bakr, pour lui succéder. Celui-ci doit réaffirmer l’autorité de l’islam face à des tribus arabes souhaitant revenir au paganisme ou contester le prophète Mahomet : pendant les guerres dites de Ridda -de l’apostasie- (632-633), les rebelles sont ramenés dans le giron musulman par le nouveau calife, qui exerce désormais un pouvoir de plus en plus centralisé autour de Médine, l’une des villes saintes de l’islam. Les relations avec les chrétiens, sous Mahomet, ne sont pas, au départ, forcément hostiles. Ce n’est qu’après l’échec d’un raid musulman à Mu’ta, en 629, face à des tribus arabes alliées des Byzantins, que les deux religions monothéistes vont s’affronter plus directement.

Les Arabes ne sont évidemment pas des inconnus pour les Byzantins. Les frontières orientales de l’Empire, en Syrie et en Palestine en particulier, sont peuplées de tribus arabes plus ou moins nomades ou sédentarisées qui assurent aussi un rôle de garde-frontières pour Constantinople. Progressivement, sous le règne de Justinien (527-565) et de ses successeurs, les empereurs byzantins ont regroupé les tribus sous l’autorité d’un phylarque (souverain) intégré à la hiérarchie des dignités impériales, issu de la confédération des Ghassanides, des chrétiens monophysites2. L’ennemi sassanide, quant à lui, opère de la même manière avec la confédération arabe des Lakhmides, des païens virulents. Cependant, les Byzantins ont fini par dissoudre cette entité qui leur posait parfois problème sur la frontière, menant des opérations de pillage à l’intérieur de l’Empire, sous le règne de l’empereur Maurice (582-602) ; les Ghassanides, au moment de la confrontation avec l’islam, ont également beaucoup souffert de l’invasion et de l’occupation par les Sassanides, et ne s’en sont pas encore remis. De la même façon, les Sassanides se sont servis des Lakhmides pour étendre leur influence jusqu’au nord du Yémen, à Najran, au milieu du VIème siècle, et à Oman, mais se sont ensuite retournés contre eux, en 602, juste avant la grande guerre avec les Byzantins. L’affaiblissement de ces confédérations tribales arabes au service de ces deux grands empires n’est sans doute pas pour rien dans la progression plus aisée de l’islam aux frontières de ces deux ensembles. On peut relever également que l’empereur Héraclius est mal informé de ce qui se passe en Arabie et au sein des tribus arabes du désert, aux marges de l’Empire : l’islam n’est au départ perçu que comme une superstition païenne de plus et le « renseignement » byzantin, si l’on peut dire, n’a pas appréhendé correctement la nouvelle configuration entraînée par l’émergence de l’islam au sud de sa frontière orientale.


Abou Bakr choisit de cibler les tribus arabes servant « d’Etats-tampons » aux deux grandes puissances de l’Orient de l’époque, Byzance et les Sassanides, car le message de l’islam s’adresse en priorité aux Arabes païens, non aux Juifs ou aux chrétiens qui sont déjà adeptes d’une « religion du Livre ». Le calife lance simultanément des raids contre les Sassanides en Irak, sous la conduite du plus brillant général de l’islam, Khalid ibn al-Walid, et sur la Palestine contrôlée par les Byzantins. La pénétration musulmane commence dès la fin 633. Le premier choc important avec les Byzantins a lieu à Dathin, près de Gaza, en février 634. L’empereur Héraclius, qui est à Emèse, envoie des renforts à Césarée Maritime, la principale base militaire de Palestine. Les chefs musulmans demandent aux aussi des renforts : Khalid ibn al-Walid, venant d’Irak, traverse le désert avec une petite force de 500 à 800 hommes (infanterie montée sur chameaux et un peu de cavalerie) et défait, dans les environs de Damas, un contingent de Ghassanides, le 24 avril. Son arrivée change la donne et comme plus au tard au Yarmouk, les différentes armées musulmanes qui opèrent en territoire byzantin se regroupent pour attendre l’offensive adverse. La bataille a lieu en juillet à Ajnadayn, au sud de la Palestine : les Byzantins ont mis deux mois à rassembler leurs forces et n’ont pas perçu la menace représentée par la concentration des armées de l’islam. Le déroulement de la bataille elle-même est peu clair mais les sources arabes se concentrent sur les exploits d’un champion, Zarrar. Elle se caractérise néanmoins par d’intenses échanges de projectiles. Les Byzantins sont défaits. Héraclius démet son frère Théodore, qui commandait l’armée, en faveur de Théodore Trithourios, le trésorier impérial. De nombreux Compagnons musulmans ont néanmoins péri dans l’engagement.


Le calife Abou Bakr meurt en août 634. A ce moment-là, l’armée byzantine est diminuée mais pas anéantie. L’empereur espère que les Arabes vont se replier comme ils le font d’ordinaire après leurs raids saisonniers. Mais le calife a donné l’ordre d’entreprendre la conquête définitive des provinces byzantines et les troupes musulmanes consolident leur mainmise sur l’intérieur tout en évitant la côte, où les Byzantins peuvent acheminer des renforts par mer. L’empereur Héraclius se déplace alors à Antioche et commence à rassembler une nouvelle armée de campagne ; il nomme de nouveaux commandants de garnison et cherche à inspirer l’esprit de défense des habitants des cités menacées. Les forces musulmanes se divisent à nouveau après Ajnadayn et une force menée par Khalid remonte vers le nord. Les troupes byzantines se sont repliées vers les villes de Pella et Scythopolis. A ce moment-là, Khalid est démis du commandement général par le nouveau calife, Omar, qui nomme à sa place Abou Ubaidah. Shurahbil prend le commandement des troupes devant Pella tandis que Yazid surveille les forces byzantines près du Yarmouk. Le 23 janvier 635, la garnison de Scythopolis tente une sortie qui s’achève en désastre. Cette « bataille de la boue » conduit à la reddition de Scythopolis puis de Pella. En mai, Khalid bouscule une force byzantine à Marj, située entre Damas et le terrain de pâture et de repos des Ghassanides à Jabiya. Les armées musulmanes se regroupent pour mettre le siège devant Damas. En fait, elles en font plutôt le blocus, Khalid tenant à distance les Ghassanides qui menacent les assiégeants depuis l’extérieur. Sans doute par une connivence à l’intérieur de la ville, les musulmans s’en emparent en septembre, avant de marcher sur Héliopolis, puis Emèse, qui est investie en novembre 635.

Les Byzantins ne conservent alors plus que la bande côtière et les villes de Chalcis et Alep à l’intérieur des terres. A Antioche, Héraclius, déjà très malade mais moins diminué qu’on ne l’a dit, prépare toujours la contre-offensive. Il est le premier empereur byzantin depuis Théodose (379-395), ou peu s’en faut, à prendre la tête des armées impériales sur le champ de bataille, comme il l’a fait dans la guerre contre les Sassanides entre 622 et 628. Il fait venir des troupes d’élite de l’armée centrale, regroupe les forces locales restantes des territoires occupés par les musulmans, achemine des renforts d’Arménie et incorpore les Ghassanides de la région. C’est sans doute la première fois que les forces byzantines surpassent en nombre, probablement, les armées musulmanes. Suivant les conseils de Khalid, général plus expérimenté, Abou Ubaida fait reculer les forces de l’islam plus au sud, abandonnant Emèse et Damas, vers le terrain de pâture de Jabiya. Les musulmans en sont chassés à la mi-juillet 636 par les Ghassanides, propriétaires de l’endroit. Les musulmans contre-attaquent le 23 juillet et reprennent le contrôle du secteur.

Un colosse aux pieds d’argile ? Forces et faiblesses de l’armée byzantine

Héraclius, empereur encensé par les chroniqueurs byzantins du Moyen Age, conserve au moment du Yarmouk le prestige d’avoir redressé une situation désespérée face à la Perse sassanide et d’avoir vaincu le grand ennemi de Constantinople. Il a ensuite pris le titre de basileos en 629, confirmant la transition de l’ancien Empire romain d’Orient vers un Empire grec, replié sur ses provinces orientales, en un mot devenu byzantin. Pourtant Héraclius, s’il ne dirige pas directement la campagne qui mène au Yarmouk, peine à déléguer ses responsabilités et interfère dans le déroulement des opérations. Il connaît pourtant très bien la géographie de la Syrie pour y avoir combattu contre les Perses. Son frère Théodore a été battu à Ajnadayn en 634 par les musulmans. C’est un général expérimenté qui a participé aux campagnes contre les Sassanides, mais les sources le décrivent comme impétueux. Ces mêmes sources lui attribuent souvent la débâcle : il constitue visiblement un bouc-émissaire commode… On sait très peu de choses sur Théodore Trithourios, qui commande une partie de l’armée byzantine au Yarmouk. C’est le sakellarios ou trésorier impérial, ce qui semble montrer qu’Héraclius se souciait de la solde des troupes régulières et avait peut-être envoyé ce personnage pour remonter le moral des soldats. Il était vraisemblablement le magister militum per Orientem et c’était sans doute un eunuque. Vahan, le général qui dirige de fait l’armée byzantine au Yarmouk, est un militaire expérimenté d’origine arménienne. Commandant des troupes à Emèse, c’est lui qui dirige en second les forces byzantines en Syrie, après l’empereur. Il prend la charge de troupes venant de sa province d’origine, l’Arménie, de renforts venus de l’armée centrale de Constantinople et sans doute des contingents arabes alliés. Nicétas, autre officier présent au Yarmouk, présente un autre cas intéressant puisqu’il est le fils de Shahrbaraz, un souverain sassanide installé par les Byzantins sur le trône avant d’être assassiné. Il est probable que des troupes perses étaient restées dans les provinces occupées après la défaite de la Perse contre Byzance et certaines ont peut-être participé à la bataille du Yarmouk. Jabala, le dernier roi des Ghassanides chrétiens, participe à la bataille, et compose avec les vainqueurs après les défaites. Mais il entre en conflit avec le calife Omar et finit par rejoindre le territoire byzantin en Cappadoce, entamant le long processus de la guérilla sur les frontières de l’Empire.

L’armée byzantine a connu de profonds bouleversements au VIème siècle, jusqu’à la guerre finale contre les Sassanides, et n’a plus grand chose à voir avec l’armée romaine « classique » du Haut Empire. C’est une force professionnelle qui compte à la fois sur des volontaires de l’Empire mais aussi sur un recrutement étranger, individuel ou en unités entières. L’empereur Maurice, auteur d’un traité militaire de référence, le Strategikon, a d’ailleurs resserré le contrôle sur les listes d’effectifs pour établir un relevé précis des hommes pour chaque unité. Héraclius, lors de la guerre contre les Sassanides, rétablit une forme de service militaire héréditaire. Cependant, les empereurs byzantins préfèrent recourir à des expédients comme le recrutement massif de populations belliqueuses, Arabes ou Arméniens par exemple, mais aussi parmi les prisonniers perses, les populations turques ou bien encore les Lombards d’Italie. Se pose alors alors la question financière pour un Empire qui manque cruellement de moyens, afin de payer ces mercenaires. Ces populations étrangères fournissent surtout une excellente cavalerie légère, tandis que l’infanterie byzantine provient essentiellement de l’intérieur de l’Empire : Illyrie, Thrace, Isaurie, Pont, Cappadoce… Héraclius s’est particulièrement appuyé sur les Arméniens, excellents combattants rompus à la guerre contre les Sassanides, qui occupent depuis le IVème siècle une moitié de l’Arménie. Les Optimates sont un corps de cavalerie d’élite formé au départ d’Ostrogoths chassés d’Italie par les Lombards. Installés en Bithynie, ils constituent une force de réaction rapide. En Syrie, si certaines garnisons sont constituées d’ex-prisonniers perses, l’armée comprend surtout des Arabes.

Le commandement reste centralisé entre les mains de l’empereur, avec l’héritage de la séparation entre fonctions militaires et civiles remontant à la Tétrarchie3, ce qui n’est pas sans influer sur les opérations. Le maître de la milice de l’Orient (magister militum per Orientem) commande les forces orientales de l’Empire. L’unité tactique est désormais le tagma qui compte normalement 300 hommes, dix unités de ce type formant un meros ou régiment, trois meros constituent l’armée de base. La structure de commandement est complexe tout comme sa terminologie mais reste cohérente. Le vieux centurion romain est ainsi devenu l’hécatontarque. Les soldats byzantins sont payés, équipés et nourris par l’Etat, ce qui n’empêche pas des problèmes de discipline dont le Strategikon de Maurice se fait l’écho. Lors des campagnes, l’armée est censée se ravitailler localement en escomptant l’aide des cités présentes. Le comitatus reste l’armée centrale à disposition de l’empereur. Les Candidats et les Scholes sont devenus des unités de parade, seuls les Excubiteurs (garde armée de massues, forte de 300 hommes, créée par l’empereur Léon Ier, 457-474) conservant peut-être une certaine valeur militaire qui a sans doute aussi reculé au VIIème siècle. Les contingents étrangers incorporés (fédérés) constituent le gros de l’armée de campagne, avec les Optimates, réserve de cavalerie à disposition de l’empereur. Les bucellaires, anciennes milices privées des grands personnages de l’Empire, insérées également dans l’armée byzantine, restent assez bien équipés. En revanche, les troupes frontalières ou limitanei de l’ancien Empire romain ont progressivement disparu, même si le doute subiste en ce qui concerne la Syrie. Mais on ne s’expliquerait pas alors la place prise par les alliés arabes ghassanides pour la défense des frontières.

L’armée byzantine se repose sur des forces mobiles, bien équipées et bien entraînées constituées surtout de cavalerie et d’une infanterie parfois montée. Mais elles sont peu nombreuses, ce qui est parfois une faiblesse, notamment quand une guerre fait rage sur plusieurs fronts simultanément. En territoire hostile, l’armée se déplace précédée d’un écran de cavalerie légère. Un camp, différent de celui canonique de l’ancien Empire romain, est toujours monté pour la nuit : l’empereur Maurice insiste d’ailleurs lourdement sur ce point dans le Strategikon et en décrit précisément le plan et la garde. Les Byzantins s’attendent en Syrie à des raids plus qu’à des invasions : en conséquence, les villes jouent le rôle de défense locale pour retarder l’ennemi avec l’aide des garde-frontières arabes, en attendant l’arrivée de renforts de l’armée de campagne. C’est le système de défense en profondeur qu’avait progressivement développé l’Empire romain dans l’Antiquité Tardive. L’archerie s’est particulièrement développée au VIème siècle et les Byzantins sont connus pour privilégier la puissance de tir et la précision sur le volume de flèches tirées qui est plutôt une spécialité sassanide. La cavalerie lourde byzantine, inspirée des modèles perses mais aussi turcs (Avars, etc), comprend des hommes maniant à la fois la lance et l’arc. Les archers à pied ou autres troupes légères (psiloi) harcèlent l’ennemi et cherchent à le désorganiser tandis que l’infanterie lourde (skutatoi) sert souvent de recueil pour la cavalerie amie en formant le « mur de boucliers ». La cavalerie, qui reste cependant inférieure en nombre à l’infanterie dans l’armée byzantine, devient l’arme prépondérante, évoluant parfois de manière autonome sans l’appui des fantassins, une tendance qui s’est affirmée dans l’armée romaine depuis le IIIème siècle. L’arme est en effet mieux adaptée au type de guerre mené par l’Empire, où les raids deviennent prépondérants. L’infanterie opère de plus en plus sur un mode défensif, en tant que bloc : les fantassins byzantins restent entraînés et bien équipés mais leur armement reflète une action reposant plus sur l’effet de masse que sur les qualités individuelles du combattant à l’escrime, par exemple.

Une armée forgée par la conquête

Omar, le calife qui est à la tête de l’islam au moment du Yarmouk, est présenté par les sources comme un autocrate qui dirige d’une main de fer ses armées, ce qui n’empêche pas qu’il soit décrit comme humble dans sa vie privée. C’est lui qui commence à jeter les bases d’une armée régulière soldée, en établissant le Diwan, la liste des hommes destinés à recevoir une paye en tant que soldats. Il fonde plusieurs centres militaires qui deviendront souvent par la suite de grandes villes du monde musulman, et veille à faire récupérer les chevaux des élevages syriens pour renforcer une armée musulmane plutôt pauvre en cavalerie, au départ. Khalid ibn al-Walid est un homme bien différent, qui fut au départ un adversaire du Prophète, contribuant de manière décisive à la défaite des musulmans lors de la bataille d’Uhud (625). Impétueux, parfois sans scrupules, Khalid incarne plutôt le combattant préislamique, mais c’est un des grands tacticiens de son temps. Surnommé « l‘épée d’Allah », il s’est montré intraitable face aux ennemis de l’islam pendant les guerres de Ridda mais a instauré aussi le jyziah, une taxe imposée aux ennemis qui se rendent volontairement pour financer son armée. Au contraire de Khalid, Abou Ubaida est le religieux par excellence, qui ne fait pas montre de grands talents militaires. Mais Omar l’a choisi pour le mettre à la tête des troupes en Syrie sans doute pour des motifs politiques. Il s’est montré plus conciliant que Khalid à l’égard des anciens rebelles des guerres de Ridda qui servent désormais dans les armées de l’islam. Il se montre aussi plus disposé envers les chrétiens syriaques après la victoire du Yarmouk. Amr Ibn al As, politicien autant que soldat, a mené la conquête du sud-ouest de la Palestine, mais son plus grand titre de gloire restera la capture de l’Egypte byzantine.

Les premières conquêtes de l’islam sont menées par des contingents tribaux qui ne sont pas très importants en effectifs, compensant leur infériorité numérique par leur mobilité et leur aptitude guerrière. Les Arabes sont avant tout des fantassins : on connaît très peu de choses à propos de la cavalerie dans la période pré-islamique. Les Lakhmides, alliés des Sassanides, se reposent d’ailleurs sur la cavalerie lourde des Savaran, élite des troupes perses, en cas de besoin, comme cela est avéré dans la péninsule d’Oman. Les troupes du sud de l’Arabie, le Yémen actuel, se composent essentiellement de fantassins montés à dos de chameau. Ce sont elles qui forment le gros du contingent lancé à la conquête de la Syrie. Le calife Omar est connu dans la tradition musulmane pour avoir défini le comportement de ses soldats en s’inspirant du Coran. Les opérations sont soigneusement planifiées et coordonnées. Les volontaires sont rassemblés en armées autour d’un point central, généralement Médine, la première capitale de l’islam. La structure tribale reste la base de l’armée, y compris pour la solde, mais s’ajoute aussi une autre hiérarchie en fonction du type de troupes, infanterie ou cavalerie. Le commandement est moins bien connu mais s’inspire en partie, pour les fonctions et les titres, de l’Empire byzantin. La cavalerie musulmane des faris relève beaucoup plus des Sassanides, qui constituent un vrai modèle pour les musulmans, et elle est déjà regroupée en escadrons (qatiba).

Les tactiques des musulmans reflètent celles des Byzantins et des Sassanides avec lesquels ils ont été en contact depuis plusieurs siècles. Comme dans les armées sassanides, de nombreux archers à pied ouvrent la bataille par des volées de flèches, mais les archers arabes recherchent comme les Byzantins la puissance de tir et la précision plutôt que la cadence de tir élevée. Les armées arabes initiales sont petites et très mobiles, relativement autonomes. Leur habileté à traverser les zones désertiques repose sur une connaissance intime des zones de pâturage et des points d’eau. Avec l’utilisation des chameaux pour l’infanterie montée, la supériorité arabe est plus stratégique que tactique. Les guerres dans l’Arabie préislamique prennent la forme de raids qui ne visent pas à la destruction de l’adversaire. Aussi les Arabes ont-ils recours à de nombreux stratagèmes et autres ruses de guerre et s’attachent à contrôler les voies de communication. Contre les Byzantins ou les Sassanides, les musulmans livrent toujours ou presque des batailles rangées sur la défensive. L’infanterie profite des élévations du terrain pour se retrancher et les forces de cavalerie sont en retrait, prêtes à envelopper ou déborder l’ennemi sur un point du front. Des duels entre champions ont souvent lieu au moment des batailles des premières conquêtes islamiques, comme cela était déjà le cas entre Byzantins et Sassanides au VIème siècle mais aussi dans l’Arabie préislamique et à nouveau pendant les affrontements pour asseoir l’autorité de Mahomet, comme à la bataille de Badr (624).

Ci-dessous, extrait du film Le Message (1976) de Mustapha Akkad, une grande fresque sur le combat de Mahomet pour imposer l’islam en Arabie jusqu’à sa mort. A la bataille de Badr (624) qui oppose les partisans du Prophète aux Mecquois, l’engagement initial est précédé par le combat traditionnel entre les champions des deux camps, une pratique que connaissent aussi les Byzantins et les Perses Sassanides ; on la retrouvera au Yarmouk. Pour respecter la tradition musulmane, les personnages saints ne sont pas visibles : dans l’extrait ci-dessous, Ali, le futur calife dont se réclameront ensuite les chiites, est sans visage, on voit seulement son épée à deux pointes, Zulfikar (erreur d’ailleurs car Ali la reçoit en fait plus tard). Parmi les champions musulmans qui combattent à Badr, Abou Ubayda, qui tue son adversaire en dernier dans la scène ci-dessous en étant blessé : il commandera les armées de l’islam au Yarmouk.

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La bataille du Yarmouk

Les deux armées se sont face pendant des semaines au cours de l’été 636, des rencontres ponctuelles aboutissant à des fortunes diverses tout au long du mois de juillet. L’intention stratégique de l’empereur Héraclius est sans doute d’user l’adversaire en attendant l’apparition d’épidémies ou de dissensions à cause du manque du butin dans le camp musulman. Mais ce sont les troupes byzantines qui souffrent le plus de ce « pourrissement » de la situation : les autorités civiles locales rechignent à collaborer avec l’armée, les heurts sont fréquents entre soldats et habitants de l’Empire en particulier autour de Damas. L’armée byzantine manque de cohésion et les chroniqueurs postérieurs prêtent même -sans doute faussement- une tentative d’usurpation au général arménien Vahan. La décision se joue en plusieurs jours, à la mi-août. Héraclius donne l’ordre à Vahan de ne pas engager la bataille immédiatement, espérant pouvoir négocier avec les musulmans. Par ailleurs, il a passé alliance avec le souverain sassanide qui doit dans le même temps monter une offensive en Mésopotamie contre les forces musulmanes présentes sur place. Omar quant à lui commence à négocier avec les Sassanides et profite du mois de répit entre juillet et août pour expédier un renfort de 6 000 hommes à Khalid ibn al-Walid, la plupart venant du Yémen, dont des vétérans de la bataille de Badr (624) et comprenant un fort contingent d’archers à pied.

La bataille se déroule dans la région de Jabiya, sur les pentes est du plateau du Golan. La localité est une ancienne base et zone de pâture des Ghassanides, les alliés arabes de Byzance. C’est un secteur qui permet de se ravitailler facilement pour entamer une campagne militaire. Par ailleurs, contrôler cette zone permet d’avoir la mainmise sur la route au sud de Damas et d’en verrouiller l’accès du sud et de l’est. L’armée byzantine arrive du nord-ouest et s’étire considérablement pour éviter des embuscades par les musulmans sur un terrain découpé. Une partie de l’armée byzantine, sans doute l’aile droite, installe un camp à Yaqusa, à 25 km au sud de Jabiya ; une autre partie s’établit à Jilliq, au nord de Jabiya, sous le commandement de Théodore Trithourios, tandis qu’à Jabiya s’installent les Ghassanides ralliés aux Byzantins. Vahan, le général arménien, est le commandant-en-chef, assisté de Théodore Trithourios, magister militum per Orientem (commandant de l’armée de campagne d’Orient), et de George, qui commande l’armée de campagne d’Arménie. Jabala ibn al-Ayham dirige les Ghassanides. Vahan semble avoir campé à Yaqusa avec les troupes arméniennes. Au premier jour de la bataille, les Byzantins sont répartis en trois divisions : George est à droite, un officier anonyme avec le rang de drongarius commande l’aile gauche, Vahan -Théodore Trithourios n’apparaissant pas comme commandant d’une partie de l’armée- s’adjugeant le centre. Les Ghassanides opèrent comme cavalerie légère, éclaireurs sur tous les points de l’armée et en arrière de celle-ci, protégeant les campements. Le déroulement de la bataille, difficile à restituer, montre que chacune des divisions byzantines a opéré plus ou moins indépendamment sur le plan tactique. Côté musulman, Abou Ubaidah transfère le commandement opérationnel à Khalid ibn al-Walid. Abou Ubaidah prend le commandement du centre-gauche de l’armée, et Shurahbil celui du centre-droit. L’aile gauche est sous les ordres de Yazid et l’aile droite sous ceux de Amr. Chaque partie de l’armée dispose, derrière l’infanterie en position défensive, d’unités de cavalerie de réserve prêtes à contre-attaquer. Derrière le centre, Khalid dirige une garde mobile montée qui doit intervenir sur les points critiques.

Les forces en présence sont difficiles à évaluer précisément. Les chroniqueurs postérieurs exagèrent comme de coutume l’ampleur des effectifs, attribuant 100 à 200 000 hommes aux Byzantins et 20 à 40 000 hommes aux musulmans. Une bonne partie des armées de campagne byzantines d’Orient et d’Arménie est présente, mais elles ne sont pas dans leur intégralité pour ne pas dégarnir complètement le dispositif défensif de l’Empire. Ces deux composantes regroupent peut-être 15 000 hommes, dont les alliés ghassanides, auxquels il faut rajouter les levées d’urgence effectuées sur place (limitanei d’Emèse, par exemple, incorporés dans l’armée). Un total de 20 000 combattants est plausible. Cela correspond à la taille régulière des armées byzantines depuis le début du VIème siècle, qui ne dépassent pas 30 à 40 000 hommes pour les principales campagnes et batailles rangées. Côté musulman, on peut douter qu’il y ait parité numérique et les tactiques adoptées pendant la bataille semblent le confirmer. Les raids musulmans contre l’Empire byzantin impliquent en fait plusieurs petites armées : celle de Amr opère en Palestine, celle de Shurahbil en Jordanie, une sous le commandement de Yazid est dans la région de Damas et Césarée Maritime, enfin celle sous les ordres d’Abou Ubaida, avec Khalid ibn al-Walid, stationne à Emèse. Celles-ci se sont regroupées après le repli tactique devant l’avance de l’armée byzantine, déjouant la stratégie de l’empereur Héraclius qui voulait les détruire en ordre séparé, comme elles l’avaient déjà fait avant la bataille d’Ajnadayn. Le récit de la bataille que je développe ci-après s’inspire fortement de l’ouvrage de David Nicolle paru chez Osprey, l’un des plus détaillés, mais le déroulement est relativement confus d’après les sources et les historiens peinent le plus souvent à en dresser une image précise, aussi cette présentation est-elle sujette à controverse. Seuls certains aspects sont incontestables. C’est d’ailleurs toute la difficulté de traiter de la bataille du Yarmouk !

Le 15 août, les Byzantins entament la bataille en testant la ligne de front des musulmans avec un gros tiers de leur infanterie. Les chroniqueurs ultérieures décrivent un épisode sans doute apocryphe, où un officier byzantin franchit l’espace séparant les deux armées pour se convertir à l’islam. Il est cependant possible que des Arabes chrétiens alliés des Byzantins aient changé de camp pendant les combats. Des duels de champions prennent place devant les rangs des deux armées. Après avoir perdu un certain nombre d’entre eux, Vahan lance l’assaut qui parvient à entamer la ligne adverse, mais les soldats byzantins manquent de détermination et le succès n’est pas exploité. Les deux camps finissent par se retirer.


Le 16 août, Vahan décide d’attaquer à l’aube pour surprendre les musulmans qui, pensent-ils, seront en train de faire leur prière du matin. Le centre impérial doit fixer son vis-à-vis tandis que sur les ailes, les Byzantins vont rechercher l’enveloppement, pensant que leur supériorité numérique est plus nette sur les flancs. Mais Khalid a prévu cette éventualité et a posté des piquets de garde qui retardent l’attaque initiale. Si le centre byzantin ne monte pas à l’assaut avec beaucoup d’ardeur, à l’aile gauche, les Byzantins parviennent à repousser l’infanterie musulmane. Une contre-attaque de la réserve de cavalerie de Amr rétablit temporairement la situation, mais les Byzantins parviennent jusqu’au campement ennemi. Khalid lance alors sa garde mobile cavalerie de part et d’autre des Byzantins et les enveloppe, tandis que l’infanterie se reprend. Sur le flanc gauche musulman, de la même façon, l’infanterie lourde byzantine formée en « mur de boucliers » (qui dans les chroniques arabes ultérieures donne naissance à la légende des « soldats romains enchaînés »!) avance jusqu’au campement. Les musulmans n’ont plus de troupes de réserve, en particulier de cavalerie, à jeter dans la bataille. Selon la tradition, les femmes musulmanes prennent part au combat aux abords du camp, menées par Hind, la femme d’Abu Sufyan, ancien adversaire de Mahomet rallié à l’islam. Finalement Khalid dépêche une force de cavalerie après avoir rétabli la situation à l’aile droite, et par un autre mouvement d’enveloppement force les Byzantins à reculer. Le moral des impériaux est plutôt en berne à la fin de la journée, tandis que les musulmans, passés à deux doigts du désastre, sont raffermis par les brillants succès tactiques de Khalid.

Le 17 août, tirant les leçons de ses erreurs précédentes, Vahan décide de cibler ce qu’il pense être le point faible de l’armée adverse, son aile droite, au nord du champ de bataille, où il compte engager ses troupes montées sur un terrain plus ouvert, attaquant à la jonction du centre et de l’aile droite ennemis. L’assaut commence bien et repousse à nouveau les musulmans, mais Khalid réalise encore une fois un mouvement enveloppant avec la réserve de cavalerie de l’aile droite et la garde mobile, repoussant les Byzantins sur leur ligne de départ et leur infligeant de lourdes pertes. Cependant les musulmans ont eux aussi beaucoup souffert dans ce troisième jour de combat.


Le 18 août, quatrième jour de la bataille, va se révéler décisif. Vahan persiste à attaquer l’aile droite ennemie tandis que Khalid continue à orchestrer la défense et fait fixer le centre et l’aile gauche byzantins par leurs vis-à-vis musulmans. Par des manoeuvres d’enveloppement avec la cavalerie et l’infanterie, Khalid provoque la dislocation du centre-gauche byzantin puis de l’aile gauche byzantine en séparant l’infanterie de la cavalerie. En revanche, au centre et sur l’aile gauche des musulmans, les archers montés de l’Empire font des ravages et empêchent leurs adversaires de progresser, dans ce qui devient la « Journée des yeux perdus », témoignage de l’efficacité de l’archerie à cheval byzantine.

Le 19 août, ayant subi de lourdes pertes, Vahan envoie un émissaire auprès de Khalid pour solliciter une trêve, ce que Khalid, sentant la victoire proche, refuse. Celui-ci regroupe sa cavalerie en un seul corps pour frapper de manière décisive le lendemain. Il veut couper la retraite des Byzantins. Le champ de bataille est compartimenté par trois gorges (wadis), un au sud, un à l’ouest et un à l’est. La cavalerie musulmane doit bloquer le nord du champ de bataille. Un seul pont permet de franchir le wadi-ur-Raqqad à l’ouest, qui permettrait aux Byzantins de retraiter. Khalid envoie de nuit un détachement de 500 cavaliers qui contourne par le nord l’armée byzantine et s’empare du pont. Les sources byzantines prétendent que les Ghassanides affectés à la garde de celui-ci se sont débandés ou n’ont pas combattu, d’ailleurs elles reprochent aux alliés arabes d’être en partie passés aux musulmans durant la bataille. D’autres historiens, se basant sur les sources, placent la prise du pont au quatrième jour de la bataille, après la fuite de la cavalerie byzantine de l’aile gauche vers le nord. De la même façon, les musulmans s’emparent de nuit du camp de Yaqusah le troisième ou le quatrième jour selon les sources, jetant le trouble chez les Byzantins.

Le 20 août est le dernier jour de l’affrontement. Khalid prévoit une charge massive de cavalerie pour éliminer celle des Byzantins et laisser ainsi leur infanterie sans protection, à la merci d’attaques de tous côtés, et sans espoir de retraite. Il veut tourner la gauche byzantine et la rejeter dans le wadi à l’ouest. La charge de cavalerie musulmane pulvérise le flanc gauche byzantin, la cavalerie s’enfuyant au nord et l’infanterie subissant de lourdes pertes. Vahan tente de regrouper ses unités montées pour contre-attaquer mais Khalid ne lui en laisse pas le temps. La cavalerie lourde byzantine est mise en déroute. Les musulmans assaillent le centre-gauche byzantin par derrière, celui-ci reflue, provoquant la retraite générale de toute l’armée byzantine. Sur le flanc droit des Byzantins, George est tué. La cavalerie de Khalid bloque alors l’échappatoire vers le nord et les Byzantins se retrouvent dans le wadi-ur-Raqqad à l’ouest où l’unique pont est entre les mains des musulmans. De nombreux soldats périssent en se jetant dans le ravin ou sont tués dans les eaux en contrebas, certains cherchent à se rendre mais les musulmans ont reçu l’ordre de ne pas faire de prisonniers. Certains parviennent tout de même à s’échapper, tout comme quelques commandants, Nicétas qui se réfugie à Emèse ou Jabala, le chef des Ghassanides. Théodore Trithourios figure parmi les morts. Théophane le Confesseur, qui relate la bataille des années plus tard, invente le mythe de la « tempête de sable » qui aveugle les Byzantins pour justifier leur panique et leur déroute.

Une victoire qui ouvre l’ère des grandes conquêtes de l’islam

Après la bataille, Khalid et sa cavalerie poursuivent les fuyards byzantins jusqu’aux portes de Damas et d’Emèse. Vahan, le général arménien, qui avait survécu aux combats, est tué pendant la poursuite -une légende affirmant plus tard qu’il a survécu et s’est fait moine au monastère de Sainte Catherine, dans le Sinaï. Héraclius apprend la nouvelle du désastre à Antioche. Il repart bientôt pour Constantinople et cherche désormais à rétablir la défense byzantine pour protéger l’Anatolie et l’Egypte. L’armée de l’islam reprend, dans la foulée, Damas puis Emèse. La défense ne s’effondre pas subitement : les musulmans mettent ainsi un certain temps à s’emparer de la ville de Chalcis. Cependant, ils continuent leur avance et mettent la main sur l’Arménie entre 639-639, avant que Amr ne s’en prenne à l’Egypte. Jérusalem est capturée en 638 par le calife Omar en personne. Césarée Maritime reste la seule place forte d’importance encore aux mains des Byzantins : les Arabes en établissent le blocus avant de l’assaillir en 640. Sur le front mésopotamien, ils remportent en novembre 636, quelques mois après le Yarmouk, une grande victoire contre les Sassanides à Qadisiyah, qui va leur permettre de prendre le contrôle de l’Irak et précipite le déclin de la Perse.

Au Yarmouk, deux armées de campagne byzantines (Orient et Arménie) sont anéanties et voient leurs effectifs quasiment réduits à néant. Restent seulement les garnisons des cités et des forteresses militaires pour assurer la défense de la Syrie. D’ailleurs l’empereur Héraclius donne l’ordre, peu après la défaite du Yarmouk, d’éviter toute bataille rangée avec les musulmans. La défaite byzantine tient d’abord à la mésentente du commandement qui fait opérer les divisions de l’armée en ordre dispersé. L’armée byzantine souffre aussi d’une forte proportion de soldats fraîchement incorporés, inexpérimentés et non habitués au type d’ennemi rencontré : certaines sources expliquent que George, dirigeant l’armée de campagne d’Arménie, établit son camp à Yaqusa pour former ses soldats au contact des Arabes ! Le gouverneur de Damas refuse d’approvisionner Vahan et mobilise ses citoyens pour faire du bruit avec des cymbales et autres instruments pour effrayer, la nuit, les soldats byzantins qui décampent aussitôt. Preuve que là encore la cohésion et le moral des troupes de l’armée de campagne n’étaient pas au plus haut… il faut sans doute y voir aussi le résultat de la guerre d’usure menée contre les Sassanides juste avant le choc avec les soldats de l’islam, qui n’a pas permis aux Byzantins de récupérer toutes leurs forces au moment de l’invasion musulmane.

Les musulmans ont su joué de la nature du terrain, mais la bataille du Yarmouk est aussi un exemple, dans l’histoire militaire, où une force inférieure en nombre triomphe en raison d’un commandement supérieur. Khalid a choisi le lieu de la bataille et a économisé ses forces en menant une bataille essentiellement défensive jusqu’au dernier jour. Il est aussi le premier général de l’islam à utiliser judicieusement la cavalerie, qui joue un rôle certain dans la défaite byzantine. Au contraire, Vahan, le général arménien, n’est jamais parvenu à faire tenir un rôle décisif à sa propre cavalerie qui surclassait certainement en nombre celle des troupes musulmanes.

La victoire arabe au Yarmouk a d’énormes conséquences pour le devenir de l’Empire byzantin et de l’islam. Les Byzantins, contrairement à leur stratégie traditionnelle de défense en profondeur, ont recherché la victoire décisive et ont perdu. Détruites, les armées de campagne byzantines vont se reformer en Anatolie et abandonner le nord de la Syrie et la Mésopotamie. Désormais, les troupes de manoeuvre byzantine sont installées dans des régions capables de fournir à la fois les hommes, le matériel et le ravitaillement indispensable aux campagnes militaires. L’armée de campagne centrale, occupant le nord-ouest de l’Anatolie et la Thrace, devient l’Opsikion ; les troupes de l’armée de campagne de l’Orient forment bientôt l’Anatolikon au centre-sud de l’Asie Mineure, et celles de l’armée de campagne d’Arménie l’Armeniakon à l’est et au sud de cette même région. L’armée de campagne de Thrace, transférée en Orient pour faire face à la poussée musulmane dans les années 630, s’installe au centre-ouest de l’Asie Mineure et est bientôt connue sous le nom de Thrakesion. Bientôt les districts, à la fin du VIIème siècle, seront baptisés du nom des armées qui les protègent. La défense byzantine est devenue plus lente à mobiliser, plus locale, plus fragmentée. C’est l’amorce de l’organisation des thèmes, les armées régionales qui vont structurer l’appareil militaire byzantin au VIIIème siècle, jusqu’au milieu du Moyen Age.

Amputée de ses provinces orientales les plus riches, l’Empire survit cependant et les musulmans ne parviennent pas à s’emparer la capitale, Constantinople, malgré deux sièges successifs (674-678 et 717-718). L’Empire byzantin saura ensuite refondre son outil militaire et repartir à la conquête des territoires perdus, mais pas avant le Xème siècle. Il ne parviendra cependant jamais à reprendre la Syrie, la Palestine et l’Egypte, qui resteront entre les mains de l’islam. La stratégie de l’empereur Héraclius, qui visait à éliminer les différentes forces musulmans au détail, a échoué devant le génie tactique de Khalid ibn al-Walid. Au final, celui-ci avait bien mieux compris le fonctionnement de l’armée byzantine qu’Héraclius n’avait appréhendé celui des forces de l’islam naissant. L’empereur reste cependant dans la mémoire byzantine comme un grand souverain en raison de ses prouesses contre les Perses et ses nombreuses réformes structurelles, en dépit du terrible échec face aux musulmans.

Pour en savoir plus :

Une présentation synthétique de la bataille, bonne base pour commencer.

David NICOLLE, Yarmuk AD 636. The Muslim Conquest of Syria, Campaign 31, Osprey, 1994.

Autre ouvrage Osprey pour avoir en tête les grandes lignes de la période des débuts de l’islam et de ses conquêtes, sur le plan militaire.

David NICOLLE, The Great Islamic Conquests AD 632-750, Essential Histories 71, Osprey, 2009.

Une réflexion universitaire plus ardue, notamment sur les sources, autour du face-à-face entre Byzance et les premiers raids musulmans.

Walter E. KAEGI, Byzantium and the early Islamic conquests, Cambridge University Press, 1995.

Présentation rapide de l’armée byzantine et de la bataille du Yarmouk, allant à l’essentiel, illustrée par des cartes de l’affrontement.

« After Justinian : the Later Sixth and Seven Centuries and the Rise of Islam », in John HALDON, The Byzantine Wars, 2001. p.43-66.


1Les Sassanides évincent les Parthes Arsacides, adversaire traditionnel de Rome en Orient depuis le Ier siècle av. J.-C., en 224 de notre ère. Empire centralisé cherchant à imiter les Achéménides, organisé autour d’une religion d’Etat, le zoroastrisme, la Perse Sassanide aux ambitions conquérantes constitue dès lors un formidable défi pour les Romains puis les Byzantins sur leur frontière orientale.

2Le monophysisme est une doctrine chrétienne apparue au Vème siècle dans la partie orientale de l’Empire romain. Le moine Eutychès affirme que le Christ ne comprend qu’une nature divine (mono physis = une nature) et non une nature humaine et une nature divine à la fois comme le rappelle le concile de Chalcédoine en 451 pour l’Eglise orthodoxe. Les monophysites, tantôt persécutés ou flattés par les empereurs successifs en fonction de leur choix religieux, constituent une importante minorité religieuse dans certaines provinces de l’Empire byzantin (Egypte, Syrie…).

3En 285, après la crise du IIIème siècle, l’empereur romain Dioclétien instaure un gouvernement collégial de l’Empire comprenant deux Augustes, lui-même conservant la prééminence et Maximien, et deux Césars, Galère et Constance Chlore (le père du futur empereur Constantin).

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2 Responses

  1. Bonjour,

    Ce qui est très étonnant lors que les manuels d’histoire générale relatent l’Empire Byzantin c’est qu’ils se focalisent sur la défaite de Mantzikert (1071) et guère sur celle de Yarmouk (636).

    Pourtant, et sans rien retrancher aux terribles conséquences de Mantzikert, Yarmouk m’apparaît comme un des premiers reculs territoriaux réels de l’Empire Byzantin. N’oublions pas que quelques décennies auparavant Bélisaire et Narsès avaient par le fer et la diplomatie conquis une grande aire d’influence sur les barbares installés en Empire d’Occident jusqu’aux rivages de l’Atlantique! Consolidée efficacement par l’Empereur Maurice.

    Yarmouk est à mon sens un tournant majeur où finalement l’Empire Byzantin va perdre son aile sud-méditerranéenne pour se recentrer sur son aire d’influence hellénistique traditionnelle. La face de l’Histoire aurait été toute autre avec un Mashreq hellénisé…

    Cordialement

  2. Stephane Mantoux dit :

    En effet Yarmouk est une des grandes oubliées de l’historiographie comme je l’explique en introduction et dans la vidéo. C’est surtout vrai pour la France car les Anglo-Saxons l’ont relativement bien étudié, quand même.

    Paradoxalement, le nouveau programme de 5ème au collège met en avant le Yarmouk : généralement les nouveaux manuels présentent une étude de cas de laquelle on part pour généraliser dans le chapitre sur l’islam, et c’est souvent la conquête de la Syrie et le Yarmouk !

    C’est effectivement dans ce que tu dis que l’on voit que le Yarmouk est une bataille décisive : une défaite musulmane aurait freiné, au moins pour un temps, l’expansion de l’islam, voire aurait provoqué un sursaut byzantin. La face de la région en aurait été changée à jamais, sans doute.

    Cordialement.

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