40: Les as français de l’aviation (2) – Des hommes sous influence

Il existe deux « réactions de survie » possibles dans une situation de stress intense : la stimulation et l’inhibition. Dans le premier cas, le système nerveux sympathique fait appel à toutes les ressources de l’organisme pour « faire face » au danger ; dans le deuxième cas, au contraire, la peur freine l’individu dans son approche du danger. Les hommes au combat se répartissent donc en deux groupes inégaux et fluctuants : les « figurants » inhibés, qui n’agissent que sur ordre ou par imitation, et les « acteurs », qui sont sous l’effet de l’adrénaline qui augmente les capacités sensorielles et atténue la sensation de danger.


Les escadrilles de chasse, comme les autres troupes combattantes, connaissent ce fractionnement. D’évidence, les As font partie des « acteurs ». Selon Fonck, « le chasseur d’avions qui ne sait pas au milieu des airs, en face d’un ou plusieurs adversaires, faire abstraction du danger, conserver le même sang-froid qu’à terre, observer et rendre inutile les moindres gestes de l’ennemi, pourra par chance obtenir quelques victoires, mais il ne sera jamais un vrai chasseur, et un jour ou l’autre se fera descendre […] Pour obtenir des résultats sérieux, il faut savoir dominer ses nerfs, garder une absolue maîtrise de soi et raisonner froidement les situations difficiles ».

Mais il existe aussi de nombreux « figurants » dans les escadrilles, d’autant plus que le combat est encore largement solitaire même en groupe, ce qui autorise une multitude de comportements d’évitement et de simulacres de combat. Au cours d’une « ronde de chasse », l’adjudant André Chainat aperçoit six avions « boches » : « Je découvre deux camarades qui portaient l’insigne de groupe. Je leur signale « Venez avec moi ». Ils suivent de mauvais gré. Je me mets au milieu d’eux, je les pousse, je retrouve mes boches, je bâtis un plan, je signale : « J’attaque. » J’ai la chance d’avoir le dernier boche que je mets en flammes. Retournement, je cherche mes équipiers. Plus personne […] il y a les vrais et les faux, ceux qui y vont et ceux qui n’y vont pas, ceux qui font semblant d’y aller […] ceux qui disparaissent et qu’on ne retrouve qu’à la fin, quand il n’y a plus de danger : leur moteur s’est mis à bafouiller, leur mitrailleuse s’est enrayée, ils ont été attaqués par un ennemi supérieur en nombre et ils ne savent pas comment ils ont pu en réchapper […] S’ils sortent seuls, ils ne rencontrent jamais personne ».

Il ne faut pas oublier que si le personnel de l’aviation est constitué en grande majorité de volontaires d’autres armes, une des motivations principales, y compris dans la chasse, est simplement d’échapper à la vie des tranchées. De plus, les besoins sont tels, dans une organisation qui double de volume tous les ans, que les formations au pilotage, déjà sommaires au début de la guerre, sont encore accélérées avec le temps. En 1918, beaucoup d’hommes qui sont envoyés au front n’ont eu au total qu’une trentaine de jours d’entraînement au vol. Difficile pour eux de se sentir une âme d’« acteur » et on aperçoit combien cette asymétrie psychologique constitue un premier avantage des As sur des novices qui forment l’immense majorité des victimes des tableaux de chasse.

L’accumulation de ces poussées d’adrénaline mais aussi de dopamines, issus des victoires et des honneurs finissent pas transformer les individus et d’abord physiquement comme Guynemer, toujours à la limite de la réforme médicale en début de carrière. Les taux de spermatozoïdes et de testostérone augmentent la confiance en soi, ce qui contribue encore aux victoires mais présente aussi de grands risques de dépendance. On peut expliquer ainsi les frasques, notamment sexuelles (n’en déplaise à l’image de Guynemer « ange puceau »), de ces hommes lors de leurs phases de dépression suivant les pics d’adrénaline. Lors de ses virées à Paris, Nungesser conduit sa voiture en trombe dans les rues et Navarre, en état d’ébriété, utilise la sienne sur les trottoirs pour pourchasser un gendarme, avant d’être interné à la prison du Cherche-Midi (il sera jugé nerveusement irresponsable). En 1915, le même Navarre s’était écrasé en avion après être parti à la chasse au canard pour tuer son ennui.

Michel Goya, la Voie de l’Epée


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