Chronique RDN n°2 – Quelques idées sombres sur l’Europe – Il faut sortir de l’impasse actuelle

Pour le deuxième bloc-notes de cette collaboration informelle entre AGS et la Revue Défense nationale qui paraît chaque dernier mardi du mois, je voudrais partager avec vous ces quelques idées sombres sur l’Europe que j’ai coutume d’exprimer et de défendre.

La crise d’identité européenne m’inquiète, tant les Européens ne savent plus se mettre d’accord sur l’essentiel : leurs intérêts, leurs valeurs, leurs responsabilités, leurs solidarités. Les désordres de l’euro se sont accentués ces derniers mois au point que la construction européenne semble régresser, que des voix suggèrent d’y renoncer et que des pays veulent s’affranchir de la communauté de destin postulée depuis quelques décennies. L’Europe serait dans une telle impasse qu’il serait vain de tenter d’en réparer le modèle désormais périmé.

Mon propos ici est qu’il est impossible pour la France de renoncer à ce projet collectif qui constitue l’épine dorsale de sa posture stratégique depuis la Communauté Européenne de défense qu’elle a imaginée en 1952 puis délaissée en 1954. Il faut sortir de l’impasse actuelle.

Une France engagée dans l’aménagement stratégique du terrain européen

Pour la France en effet, que la géographie a placée au cap occidental du continent eurasiatique, la constitution d’un ensemble politique continental en Europe est une nécessité historique et donc un choix prioritaire. Située à la croisée de trois axes stratégiques majeurs, elle doit agir continument pour structurer en sûreté son espace proche. L’axe continental a été prioritaire pendant des siècles ; c’est celui d’un espace germanique qui avait bien des difficultés à cantonner le peuple allemand dans des frontières stables. Cette dimension stratégique était celle des confrontations directes et des alliances de revers, avec le grand Turc ou le Tsar russe, pour stabiliser la grande plaine du Rhin à l’Oural. Elle est devenue progressivement celle de l’intégration européenne après la réconciliation franco-allemande puis celle de l’union politique dont le projet a émergé de la guerre froide.

Pourtant toute la personnalité stratégique de la France ne pouvait être contenue dans son engagement européen qui ne la résume pas en totalité. Car la France est aussi à la charnière de deux autres axes stratégiques essentiels ; un axe méridional, Nord-Sud, qui ouvre sur la Méditerranée et l’Afrique, et un axe occidental, atlantique, universel, qui raccorde la France, via ses outremers lointains, à sa dimension globale, sur tous les théâtres océaniques et plus généralement planétaires, que sa culture, sa langue, son histoire désignent à son ambition. Ces axes sont illustrés par l’engagement français dans l’UPM et dans l’Onu.

Mais nul n’ignore que l’engagement européen de la France constitue depuis plus de 60 ans la colonne vertébrale de sa stratégie nationale de développement et de sécurité. Voilà pourquoi plus que d’autre, elle ne peut se résigner à la situation de désordre actuelle.

Un projet européen vital, ambitieux mais essoufflé

La démarche européenne est double depuis l’origine, c’est une réponse et un pari. La réponse, c’est celle qu’il fallait donner en 1945 à un long passé tragique de guerres intestines en Europe par compétitions impériales puis affrontements de nationalismes. Cette réponse devait mettre fin au suicide collectif des Européens après les ravages des deux guerres mondiales qui avaient labouré le sol européen de l’Atlantique au Dniepr. Quant au pari, celui que la valeur de l’intérêt général collectif allait finir par l’emporter sur tous les intérêts particuliers nationaux, il était à charge de la Commission européenne : créer une convergence d’intérêts pour tirer bénéfice d’une communauté de valeurs forgée par une même civilisation.

La réponse apportée depuis les années 60 a été assez convaincante pour que la conflictualité intra européenne cède finalement la place de façon durable à une coopération, certes compétitive mais bénéfique aux peuples européens. Mais le pari collectif d’un intérêt supérieur européen n’a pas été gagné : la posture communautaire, en imposant la concurrence comme mode d’échange et en restant à la périphérie de la souveraineté, n’a pas su définir de véritable identité collective européenne. De plus, l’Union politique en charge de l’intégration européenne a quitté sa trajectoire depuis qu’elle est sortie de l’ombre de l’Otan qui la protégeait des aléas de la guerre froide. Depuis la fin de celle-ci, elle peine à s’affirmer dans un espace dérégulé par une compétition globale dopée par la mondialisation.

L’Union européenne s’est laissée laisse divertir de son projet initial

L’intégration semble atteindre ses limites et la crise de confiance stratégique qu’expriment les peuples européens peut s’expliquer par trois vraies raisons, au moins.

  • Tout d’abord, l’Union européenne n’a pas su adopter un modèle de puissance pour aborder la mondialisation, ou plutôt elle en a trois qui ne convergent pas, le Britannique de grand marché ouvert, l’Allemand de puissance civile, sociale et industrielle, le Français, de plein exercice stratégique, industriel, militaire, culturel. La synthèse recherchée en vain d’une Europe puissance n’a pas pu empêcher le fiasco de l’Europe de la défense et l’absence de solidarité au sein de l’Eurogroupe.
  • Ensuite, elle a traité avec une légèreté post-moderne des questions stratégiques essentielles que son histoire lui avait appris à traiter avec le plus grand soin (Cf. Traité de Westphalie ou au Congrès de Vienne): les frontières, les infrastructures, l’énergie, le commerce, la monnaie. Ainsi à la fin de la guerre froide, rupture majeure dans l’histoire du continent européen, l’Europe n’a pas su réaccorder le projet européen, sa dimension atlantique, sa vision occidentale et sa vision de la gouvernance mondiale.
  • Enfin l’Union européenne s’est laissé enrôler avec légèreté dans deux manœuvres secondaires au regard de l’enjeu principal de la stabilisation du continent européen.

La première a été l’adoption subreptice des canons du libéralisme ultra pour libérer les forces du marché, déréguler les barrières nationales par la concurrence et encourager une désindustrialisation des économies au profit d’une financiarisation des services. Cette manœuvre qui a permis l’euro sans gouvernement économique et sans convergence sociale ni fiscale a finalement miné l’intégration européenne.

La seconde sous un label euro atlantique attrape-tout a enrôlé la construction européenne dans une vision occidentale à portée mondiale conçue ailleurs. Il s’agissait de contrôler avec l’aide de l’Otan une voie de confinement de la Chine pour lui interdire de défier à terme la puissance américaine. Il s’agissait d’assujettir l’Asie centrale et ses richesses énergétiques tout comme le Golfe persique aux intérêts occidentaux et de d’empêcher la constitution d’un noyau russo-chinois capable de rivaliser avec le monde euro atlantique rassemblé sous la houlette américaine. D’où l’insistance américaine à pousser la Turquie dans l’Union européenne, l’Ukraine dans l’Otan et à isoler la Russie. Cette branche eurasiatique de confinement de la Chine avait son pendant en Asie du Nord-Est avec le triangle formé par le Japon, la Corée du Sud et Taiwan qui contenait la Chine dans le Pacifique.

Ainsi divertie de son objectif principal, le pari de l’intégration européenne, l’Union européenne bute depuis 20 ans sur l’articulation entre son approfondissement et son élargissement, renonce à viabiliser sa gouvernance intérieure et s’adonne inconsidérément aux multiples défis de la mondialisation sans prendre le temps d’affiner le cadre de ses responsabilités et le soin de définir ses intérêts qu’elle a noyés dans la dynamique de l’économie libérale et la tentative de maitrise occidentale de la gouvernance mondiale.

Voilà le diagnostic que je pose sur la dimension stratégique de la crise européenne actuelle, crise du sens, cris de la cohérence, crise de la pertinence de sa gouvernance actuelle d’une Union européenne en situation d’échec. Elle n’a pas su définir et adopter une posture géostratégique lisible à l’extérieur pour ses partenaires et rassurante à l’intérieur pour les peuples européens. Elle n’a pas voulu s’assumer au plan de sa sécurité globale, préférant rester sous tutelle des États-Unis que de déléguer au directoire de quelques-uns de ses Etats les plus décidés la mission collective des intérêts de tous. Aussi est-elle maintenant au milieu du gué, hésitant sur son avenir, décourageant les tièdes, inquiétant les petits et décevant partenaires et concurrents. Nous ne pouvons nous y résoudre.

Contre-amiral (2S) Jean Dufourcq, « stratégiste »,
docteur en science politique
Rédacteur en chef de la Revue Défense Nationale

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2 Responses

  1. David dit :

    Sortir de l’impasse ? Un sacré défi avec la gauche antinationale au pouvoir. A moins que Jean Dufourcq prône le coup d’Etat.

  2. RB dit :

    « Lorsqu’un gouvernement est dépendant des banquiers pour l’argent, ce sont ces derniers, et non les dirigeants du gouvernement qui contrôlent la situation, puisque la main qui donne est au-dessus de la main qui reçoit. [...] L’argent n’a pas de patrie ; les financiers n’ont pas de patriotisme et n’ont pas de décence ; leur unique objectif est le gain. » Bonaparte.

    Ah, si seulement l’URSS ne s’était pas effondrée ! Nous ne vivrions pas dans un monde globalisé et financiarisé et le capitalisme, face à un (mauvais) modèle alternatif, serait toujours obligé à un minimum de redistribution.

    Mais si le monde bipolaire n’est plus et si le spectre d’une guerre thermonucléaire semble s’être éloigner, le monde qui l’a remplacé devrait tout de même nous rappeler de très mauvais souvenirs : celui des années 1920/30 où la captation des richesses au profit d’une minorité avait précipité le chaos social puis l’instauration des dictatures.
    Mais pour la génération actuelle de nos dirigeants qui n’a jamais connue autre chose que la paix, une guerre en Europe de l’Ouest pourrait être au sens étymologique du terme, à proprement parlé inimaginable.
    Alors capitalisme financiarisé et démocratie étant manifestement incompatibles, il est du devoir des responsables militaires de rappeler aux responsables politiques que la guerre entre nations européennes n’est pas une chose impossible.
    Nous ne sommes pas plus intelligents ou moins cupides que nos aînés !
    Instruits par leurs sanglants échecs nous aurons simplement moins d’excuses à nous suicider une nouvelle fois.

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