La grande (et secrète) aventure des supercalculateurs de l’Union Soviétique

L’informatique est souvent pense-t-on une chasse gardée des occidentaux, où les soviétiques n’auraient été que de pâles copieurs imparfaits. La réalité est malgré tout quelque peu différente, et la discrétion des autorités sur le sujet n’avait d’égale que leurs avancées en la matière.

L’AMSAT-France n’est plus depuis avril 2011 et la dissolution prononcée par assemblée générale nous apprend le site. Et c’est un réel regret que cette association née en 1996 dont l’objet était de promouvoir le service radioamateur en général et le service radioamateur par satellites en particulier, n’officie plus car ses articles, et traductions, étaient le plus souvent de qualité.

Le présent billet que je relaie ici provient partiellement du site officiel http://www.amsat-france.org encore laissé en activité pour consultation. Il s’attache à l’évolution en pleine guerre froide de l’informatique Soviétique au regard de son vis-à-vis Américain.

Un secteur stratégique puisque relié directement à la conquête spatiale. Le paragraphe suivant énonce d’emblée cette problématique : Cette histoire commence avant la seconde guerre mondiale et elle se situe en grande partie sur le plan intellectuel. Il se trouve que l’URSS a une école de mathématique qui est au plus haut niveau, face aux USA, tout aussi bien ouverte sur cette voie. Étonnamment les USA vont s’octroyer généreusement la paternité de toutes les avancées intelligentes, et les Russes, pour des raisons de contre espionnage vont cacher tous leurs travaux universitaires innovants dans ce domaine.

Cette ambivalence se retrouve en d’autres secteurs, encore qu’il y eut une évolution des mentalités en ce sens tel cet aéronef Soviétique qui battit plusieurs records officiels, le MiG 25. Ce qui n’en empêcha pas d’autres de rester dans le plus grand secret malgré leurs qualités intrinsèques, comme le Su-24, un avion d’attaque très élaboré qui donna de réelles sueurs froides aux hiérarques de l’OTAN lorsqu’il fut découvert. Mais revenons aux qualités de l’informatique made in Russie.
Dans les années cinquante, les Russes vont développer des algorithmes de qualité et en même temps, poussés par la nécessité de faire des calculs pour obtenir la bombe atomique d’une part et calculer les routes de leurs IRBM [Intermediate-range ballistic missile] d’autre part ils vont construire leurs premiers ordinateurs faits maison. Les performances seront au rendez-vous. Jusqu’au milieu des années cinquante ils utiliseront les tubes électroniques à vide, puis en 1957 ils mettront en service leur premier calculateur tout transistor : le M-4. Très honorable dit-on.
C’est en 1965 qu’aux USA est construit le premier ordinateur standardisé le fameux IBM-360 (comme 360°). Le mot standard voulant dire que les successeurs seront compatibles avec les modèles plus anciens. Les Russes adopteront ce même standard pour la construction de leurs équivalents aux IBM-360. Cela va leur permettre de compléter les besoins de leur grand parc informatique en achetant quelques unités d’IBM-360 aux USA (1975) avec discrétion toute fois. En 1965 les Russes mettent en service le BESM-6 qui est une puissante machine, équivalente aux hauts de gamme occidentaux. Mots de 48 bits, horloge à 9 MHz, 192 Ko de RAM, c’est un des plus puissants modèle du moment. Il sera construit en 350 exemplaires en URSS et pays amis.
Les Russes sauteront l’étape microprocesseur que l’on voit se naître aux USA en avril 1972 avec le Intel 8008. Il s’agit d’un 8 bits, horloge à 1.5 MHz, 64 Ko de RAM et une concentration de 4 à 6000 transistors intégrés sur une puce. La raison est principalement due à un choix volontaire des bureaucrates russes qui n’en voient pas l’utilité face à leurs gros ordinateurs scientifiques. Effectivement en 1973 l’URSS met en service une grosse machine sans doute la plus puissante du moment au monde le M-10. Il s’agit d’un des tous premiers multiprocesseurs qui tourne à 30 MIPS (million d’opérations seconde). Cet ordinateur est dédié au réseau d’alerte SPRN qui sert à la détection des missiles, il est couplé aux radars et satellites d’alertes Russes.
Pourtant c’est à ce moment que l’URSS semble décrocher du développement industriel informatique. Certes elle va garder le principe de la grosse machine centralisée par opposition à la diversification US. C’est en 1978 que les USA mettent sur le marché mondial un microprocesseur, le Intel 8086 le premier 16 bits (LSI), qui va bouleverser le monde de l’informatique. Les Russes font toujours la sourde oreille à ce principe. Pour enfoncer le clou ils mettent sur leur marché (captif) un nouveau monstre le M-13 qui met en oeuvre des LSI (comme dans les microprocesseurs occidentaux) c’est une machine vectorielle multiprocesseurs qui tourne à 200 MIPS, ce qui se fait de mieux au monde. Mais cela veut dire que les ogives atomiques, et leurs systèmes de navigation ne sont pas reprogrammable comme on va le voir aux USA avec les ICBM Minutman-I dôtés de microprocesseurs. Certes cela ne change peut-être rien à la dissuasion (MAD), mais cela va affaiblir l’industrie informatique Russe au début des années 80.
Assagie, l’URSS décide de se lancer dans les microprocesseurs vers 1988 mais surtout les DSP (digital signal processing). Ils lancent une petite merveille dit-on aujourd’hui le ELBROUS. Ce dernier est encore développé dans une économie de marché qui est très centralisée, il passera à côté de sa réputation et tous les micro-ordinateurs du monde seront Américains ; depuis le changement de régime en Russie (1992) l’équipe soviétique qui a conçu le ELBROUS travaille chez Intel ! Sans doute il y a des morceaux d’ELBROUS dans le Pentium qui anime mon PC au moment où je rédige cet article ; un comble ! Seules les mémoires seront de conception nippone, et au final pas plus la Russie que l’Europe ne participeront à cette aventure pour cause d’ouverture très maladroite de leur marché à la concurrence. Certes comme en France en Chine et en Russie, il y aura une petite production indigène d’électronique numérique de qualité, orientée systèmes militaires, mais même là, pour des raisons d’économie, de nos jours, on est pas loin d’y renoncer. De toute façon en Russie les systèmes électroniques numériques de guidage des missiles étaient construits par l’Ukraine ; elle est aujourd’hui en pourparler pour s’unir à la CEE.
Ne sourions pas, car l’Ukraine achetait l’électronique de ses centrales de navigation à la République de Biélorussie. Par chance pour la Russie actuelle, la Biélorussie reste plus attachée à la CEI qu’à la CEE. Donc les missiles Russes sont encore un peu indépendants. Au final le vainqueur de l’affrontement technologique Est-Ouest n’est pas l’Ouest, ce sont les USA et dans une moindre mesure le Japon. Le reste du monde a perdu cette guerre. La domination absolue. Même pas de résistance ! Le plus étonnant c’est qu’aucun de tous ces pays n’essaie de résister aux développements technologiques Américains sauf peut-être un peu de ce qui reste de la Russie et la Chine !

Dernière indication, si le site de l’AMSAT France est désormais sans maintenance, celui de la maison-mère demeure toujours actif : AMSAT.org.

À l’ombre des supercalculateurs, la micro-informatique vivota derrière le rideau de fer, bien que produisant quelques ordinateurs relativement atypiques comme l’Electronica BK-0010 (Электроника БК-0010) aux capacités particulièrement ridicules pour un 16 bits ou des copies à peine cachées de modèles de l’Ouest tel l’Agat 9 (Агат-9) qui n’était qu’un clone de l’Apple II. L’Union Soviétique fut bien plus en demeure de répondre aux problématiques d’unités de calcul très conséquentes pour leurs ambitions militaires, à commencer par la course à l’espace que de répondre à un quelconque essor ou demande en matière d’informatique domestique. C’est surtout sur ce plan que le CoCom (Coordinating Committee for Multilateral Export Controls), un organisme de contrôle et de blocage des exportations occidentales à l’égard de pays suspects comme l’Union Soviétique, fut le plus douloureux puisqu’il empêcha ce secteur de croître efficacement d’autant qu’il n’était pas une priorité de l’État d’investir dans les biens de consommation de cette nature. Or l’Union Soviétique possédait déjà un vivier de virtuoses du code qui allaient être bridés par les machines mises à disposition, et ne purent par conséquent mettre leur talent au service de leur patrie. Le système Soviétique révéla sur ce point, comme sur d’autres, une rigidité excessive ainsi qu’un manque de projection qui allait pénaliser toute une génération jusqu’à l’effondrement du système. Suivies des années Eltsine où nombre de codeurs durent pour survivre répondre au plus offrant, souvent au profit d’organisations criminelles où leur connaissance informatique allait se révéler profitable. Désormais, et comme l’allié Cidris l’a rappelé récemment au sein de son article consacré à la stratégie informationnelle Russe, les autorités ont à coeur d’asseoir non seulement leur souveraineté technologique mais aussi leur sécurité cyberstratégique. Notamment en prenant en grande considération la formation et l’emploi de spécialistes du secteur, y compris avec l’appui d’universités étrangères réputées comme le MIT (Massachusetts Institute of Technology) s’agrégeant au grand projet national Skolkovo.

Avant de clore cette note, je tiens à mentionner combien fut essentielle la figure de Sergeï Alexeïevitch Lebedev (Сергей Алексеевич Лебедев) dans le rôle des supercalculateurs , lui qui est considéré comme le père de l’informatique Soviétique, et plus précisément du premier BESM (БЭСМ), un supercalculateur mis en service en 1953 (déjà opérationnel bien avant). D’autant que son invention traitait les opérations de façon parallèle et non en série : remarquable avancée sur les recherches occidentales d’alors, et prenait en compte les virgules flottantes : un incroyable tour de force pour l’époque! Les machines BESM perdureront au fil des améliorations jusqu’au crépuscule de l’entité qui les avait vu naître, la dernière en date fut le modèle 6, sortie en 1965, et capable de traiter près d’un million d’instructions seconde, sans compter une miniaturisation de l’espace requis par une recherche sur l’interconnexion des unités de calcul. La production du BESM ne fut interrompue qu’en 1987 avant que le dernier exemplaire ne soit démantelé en 1995. N’omettons pas non plus de mentionner l’autre poids lourd des supercalculateurs Soviétiques d’alors : la série des Elbrous (Эльбрус) conceptualisé par Boris Babaian (Борис Арташеcович Бабаян), autre grand nom de l’informatique Soviétique, qui remplacèrent peu à peu les BESM par leurs capacités supérieures pour gérer les programmes spatiaux, nucléaires et militaires. Particularité : les Elbrous continuent d’exister, dont la tradition a été perpétuée par la compagnie MCST (МЦСТ) créée spécifiquement pour sauvegarder le savoir-faire d’alors en pleine tourmente des années 90. Une continuité tant dans la performance que dans la miniaturisation des unités puisque le modèle Elbrous-90Micro (Эльбрус-90микро) vit le jour en 1998 utilisant un système d’exploitation Solaris ou Linux et un processeur de type SPARC. De même qu’une unité portable professionnelle en partenariat avec la compagnie Elins (Элинс) fut particulièrement appréciée grâce à la présence de son système de navigation par satellite intégrée GLONASS.

Enfin je vous renvoie à mon article sur le projet SKIF / СКИФ, fruit de la collaboration entre ingénieurs Russes et Bélarusses, mis en service officiellement en 2000 et décliné en série suivant les améliorations successives. L’itération sortie en 2008, le MGU (МГУ [1] ), capable de traiter près de 60 téraflops. La dernière version en date, le SKIF Soyouz (СКИФ-СОЮЗ) prévoyant de dépasser le pétaflop (le programme ayant débuté en 2011 et devant s’achever en 2014) à dessein de remplacer l’actuelle génération SKIF Grid (СКИФ-ГРИД) dont fait par ailleurs parti le MGU. Une volonté des autorités des deux États de demeurer souverains technologiquement et ne pas dépendre entièrement d’importations étrangères, y compris sur le plan informatique. Un rapprochement semble cependant s’esquisser depuis décembre 2011 entre Russie et Chine pour mettre au point un nouveau supercalculateur fabriqué 100% avec des éléments locaux (même le tenant du record mondial de puissance 2010, le Chinois Tianhe-IA disposait de processeurs Intel Xeon et de nVidia Tesla de fabrication Américaine). Et ce avec le concours de la société Т-Платформы (T-Platforms). Ce sera la prestigieuse université de Lomonossov qui accueillera en ses locaux le « monstre », prévisionnellement en 2013.

[1] MGU désignant l’université des humanités de Moscou et hôte d’un supercalculateur de type SKIF.

Yannick Harrel / Cyberstratégie Est-Ouest

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4 Responses

  1. Ivan dit :

    Moi j’ai connu des microprocesseurs des pays socialistes en 1984 en RDA, j’ai vu de mes yeux fabriquer des microprocesseurs à l’arséniure de gallium en phase gazeuse en 1986 à Dresde. Le programme Robotron produisait des micro-ordinateurs.

  2. Ivan dit :

    IZOT en 1974 atteignait les 125 mips

  3. Frédéric dit :

    Merci pour ces informations sur l’industrie électronique soviétique. On n’en parle guére par chez nous.

  4. @Ivan, merci pour ces informations complémentaires.
    @Frédéric, oui l’informatique soviétique n’est guère connue mais si cela peut vous rassurer, je vais bientôt sortir mon ouvrage consacré au cyber russe d’ici quelques jours au sein duquel j’ai retravaillé cette partie consacrée à l’informatique soviétique.

    Cordialement

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