Karzaï, nouveau Najibullah ?

Il est temps de se réintéresser à l’Afghanistan. En effet, on ne l’apercevait que sous l’angle opérationnel, qu’il s’agisse de COIN ou de retrait. Mais désormais, les préoccupations politiques reviennent au-devant de la scène. Et toute la question, désormais, consiste à laisser en place un régime qui puisse survivre suffisamment longtemps après le départ des Occidentaux pour que sa chute éventuelle lui soit imputée, et non au seul départ des Occidentaux. Bref il s’agit de mettre en place un scénario à la Najibullah.

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1/ Souvenez-vous : Les Soviétiques quittent l’Afghanistan en 1989 en laissant derrière eux un régime procommuniste, sous la direction de M. Najibullah. Celui-ci se maintient au pouvoir trois ans, jusqu’en 1992 : alors, les subsides russes cessent, et le manque de ressources ainsi que l’opposition latente des uns et des autres forcent sa chute. Quatre ans plus tard, les talibans prennent le pouvoir.

2/ Ce scénario à la Najibullah, les Américains ont réussi à le jouer en Irak : ils sont partis en laissant un gouvernement et des institutions qui tiennent à peu près, même si elles ne sont plus sous leur contrôle direct, mais sous celui de l’Iran.

3/ Or, les choses paraissent plus compliquées en Afghanistan. Tout d’abord, parce que l’opposition armée demeure active, même si ses modes opératoires ne sont pas de grande ampleur. Cela diffère de la situation irakienne qu avait été stabiliée. De plus, les acteurs extérieurs sont bien plus nombreux : Pakistan, bien sûr, mais aussi Inde et Chine, Russie et Iran. En 1992, les Etats-Unis s’étaient totalement désintéressés de la région, l’Inde la Chine et l’Iran ne s’en préoccupait pas, et au fond le « grand jeu » se jouait entre acteurs locaux, Pakistanais et Russes.

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4/ Que se passe-t-il aujourd’hui ? Frédéric Bobin nous l’explique dans le Monde, en montrant que « la paix » ne peut rejoindre « la réconciliation ».

  • la paix désigne le processus de négociation entre Talibans et Américains : autrement dit, vous êtes venus faire la guerre, vous partez et nous négocions votre départ, ce qu’on appelle la paix. Vous et nous, sans Karzaï.
  • La réconciliation désigne en effet un processus interne à l’Afghanistan : il s’agit de « réconcilier » le pays et d’assurer un régime politique pour l’après : après le départ des Américains, après la paix. Mais ce processus est conduit actuellement par A. Karzaï et rejeté par les talibans. Ajoutons que M. Karzaï s’appuie sur des réseaux Pachtounes, ce qui provoque une certaine ire de la part des Afghans du nord, sans même parler de la question des trafiquants de drogue.

5/ On le voit, la scène intérieure paraît fort incertaine, et rend le scénario « Najibullah » difficile à jouer. Les choses se compliquent encore : M. Karzaï joue la carte indienne quand l’ISI pakistanais joue plutôt les talibans. Or, si M. Karzaï ne cesse de critiquer les Américains (pour assurer sa posture d’indépendant des Occidentaux, et réfuter la caricature de marionnette dont ses opposants l’affublent), il faut observer une autre évolution géopolitique de longue durée : celle du retournement américain dans la région.

6/ Les Américains se retirent d’Afghanistan pour avoir les mains libres, et reprendre leur schéma d’alliance. En clair, s’éloigner des Pakistanais pour privilégier les Indiens. Ils sont donc obligés aujourd’hui de négocier avec les Talibans malgré un Karzaï qui ne cesse de les houspiller, mais ils doivent parier à moyen terme sur le même Karzaï afin de renforcer leur axe indien, et préparer le rapprochement avec l’Iran (dont j’ai déjà parlé, et sur lequel nous reviendrons prochainement).

7/ Un correspondant me demandait l’autre jour (sur twitter ou facebook, je ne sais plus) ce que signifiait la venue en pleine nuit de Barack Obama à Kaboul : il venait effectivement signer les accords de partenariats avec A. Karzaï : quel maintien américain à l’issue du retrait ? et surtout quel montant de subsides à l’issue ? Car ne nous y trompons pas, l’argent est le nerf de la guerre. Najibullah est tombé le jour où ses ressources se sont taries.

Cette question des ressources, on en parlera discrètement à Chicago. On ne citera aucun chiffre. Mais l’enjeu indirect n’est pas simplement de faire bonne figure après notre départ : il s’agit vraiment de ce qu’on veut faire après 2014 dans cette région, à la jonction de l’Asie du sud, de l’Asie centrale et du Moyen-Orient.… UN pivot, disiez-vous ?

O. Kempf, EGEA

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