Au commencement était la guerre…14/La « guerre socialiste totale » de l’Ogaden

La guerre de l’Ogaden (1977-1978) demeure un des conflits méconnus de la guerre froide, dans la Corne de l’Afrique. Elle oppose la Somalie du dictateur Siad Barre à l’Ethiopie en pleine révolution socialiste dirigée par le « Négus rouge », Mengistu. L’URSS, d’abord alliée à la Somalie, finit par changer de camp, et par soutenir l’Ethiopie, plus intéressante par les perspectives géopolitiques qu’elle offre aux Soviétiques. Le revirement de l’URSS entraîne à sa suite le bloc socialiste, au premier chef les Cubains qui deviennent très impliqués dans le soutien à l’Ethiopie pendant la guerre de l’Ogaden. L’historiographie du conflit, en Occident, est dominée par les travaux de l’historien Gebru Tareke, d’origine éthiopienne et travaillant aux Etats-Unis. Si la partie éthiopienne est ainsi relativement bien couverte, il n’en est pas de même pour la vision somalienne dont les travaux ne sont pas encore aujourd’hui accessibles pour les lecteurs occidentaux. Restent alors les écrits relatifs à l’engagement du bloc socialiste en soutien de l’Ethiopie de Mengistu. En 2004, plusieurs amateurs russes intéressés par l’histoire militaire de leur pays, souvent anciens membres de l’Armée Rouge eux-mêmes (Alexey Khlopotov, Sergey Suvorov, Vladislav Belogrud, Vyacheslav Vovna, Zablotsky Alexander, Viktor Murakhovski, Oleg Zheltonozhko, etc) fondent le site « Courage » (http://otvaga2004.narod.ru/index.htm) où l’on peut trouver plusieurs témoignages d’anciens soldats ou officiers soviétiques ayant participé aux conflits de la guerre froide.

Combattants du Front de Libération Oromo, l’un des nombreux groupes rebelles actifs pendant la révolution éthiopienne qui commence en 1974.

En 2008, Viktor Murakhovski signe un article sur la guerre de l’Ogaden dans lequel il recueille les récits de conseillers militaires soviétiques ayant participé aux combats et souhaitant rester anonymes et le témoignage de Cubains ayant combattu dans les brigades blindées engagées dans l’Ogaden entre janvier et mars 1978. Ces dires des conseillers militaires du bloc socialiste engagés aux côtés des Ethiopiens offrent un autre éclairage sur le conflit, les forces en présence, les matériels employés et les tactiques mises en oeuvre, infirmant parfois mes propres réflexions dans les articles que j’ai écrits précédemment. Extraits choisis de cet article avec mes commentaires pour analyser les apports de cette source russe.

La Blitzkrieg somalienne et la guerre d’attrition (juillet-novembre 1977)

Pour Viktor Murakhovski, au vu de son ampleur géographique et des pays impliqués, la guerre de l’Ogaden mérite la dénomination de « guerre socialiste totale ». Mengistu, qui renverse Haïlé Sélassié en septembre 1974, se tourne rapidement vers les Soviétiques, qui soutiennent quant à eux la Somalie de Siad Barre depuis son coup d’Etat de 1969, fournissant armements et conseillers militaires en échange de facilités dans le pays (bases navales, terrains d’aviation, installations électroniques et de communication). Après le lancement de la « Terreur Rouge » par Mengistu en 1976 et sa prise de pouvoir définitive début 1977, l’URSS opère un renversement d’alliance : l’Ethiopie présente de nombreux avantages, une population neuf fois plus nombreuse que celle de la Somalie et deux ports bien équipés sur la mer Rouge, qui peuvent servir de relais à la flotte soviétique. Mais l’Ethiopie est également en guerre de longue date avec les rebelles de sa province de l’Erythrée (soutenus parfois par les Soviétiques avant l’arrivée au pouvoir de Mengistu…) et a un lourd contentieux, conduisant parfois jusqu’à l’affrontement militaire, avec la Somalie, au sujet de la province de l’Ogaden.

En février 1977, après la confiscation du pouvoir par Mengistu, Fidel Castro apporte son soutien à celui-ci et dépêche le général Arnaldo Ochoa, chargé d’améliorer la formation de l’armée éthiopienne pour lutter contre les rebelles érythréens. Les négociations menées avec Siad Barre pour tenter de désamorcer le conflit sur la question frontalière entre les deux pays voisins échouent : le dictateur somalien reste accroché à son idée de « Grande Somalie » et veut profiter du désarroi où se trouve, pense-t-il, l’Ethiopie, pour reprendre la province. Le 13 août 1977, l’URSS signe un décret autorisant l’envoi de conseillers militaires et de spécialistes en Ethiopie : le contingent est dirigé par le commandant adjoint de la marine soviétique, le lieutenant général P. Chaplygin. L’Ethiopie sera ainsi l’un des rares pays « frères » du bloc socialiste à recevoir des matériels de premier ordre : canons automoteurs aéroportés ASU-57 et véhicules de combat d’infanterie BMP-1.

Fidel Castro et Mengistu, le dirigeant éthiopien, lors d’une parade à Addis-Abeba en mars 1977.

Dès juin 1977, les ambassades occidentales ferment en Ethiopie et les attachés militaires des pays occidentaux sont expulsés. D’après Viktor Murakhovski, les médias en font leurs choux gras, et présentent le Front de Libération de la Somalie Occidentale, guérilla de l’Ogaden largement pilotée par Siad Barre, comme un mouvement combattant pour la liberté contre le féroce dictateur éthiopien. L’auteur russe soutien que tout cela fait partie d’une stratégie médiatique savamment organisée pour discréditer l’Ethiopie de Mengistu et au contraire vanter les régimes de la Somalie de Siad Barre. Le 15 juillet 1977, le président américain Jimmy Carter se dit prêt à aider la Somalie. Se sentant soutenu par les Etats-Unis, Siad Barre ordonne à ses troupes de franchir la frontière le 23 juillet 1977 à 6h. La guerre de l’Ogaden a commencé.

Mon commentaire : l’URSS met un certain temps à opérer son renversement d’alliance car le Derg et Mengistu négocient au départ avec les Américains et la Chine Populaire, les adversaires des Soviétiques. Par ailleurs la période 1974-1976 est le moment de la coopération la plus étroite entre la Somalie de Siad Barre et l’URSS. Ce n’est qu’en juillet 1976 que les Soviétiques commencent à se rapprocher de Mengistu, déçus du manque d’évolution vers le socialisme de la Somalie et craignant le discours irrédentiste de Siad Barre à propos de la « Grande Somalie », le nationalisme somalien et la place de l’islam. Après le coup de force de Mengistu en février 1977, l’URSS reconnaît immédiatement sa position et soutient Castro dans sa démarche de négociation qui favorise un tant soit peu l’Ethiopie. Les sources occidentales ne mentionnent pas de plan organisé pour pousser Siad Barre à la faute contre l’Ethiopie…


Le colonel soviétique K. évoque cette période du début de la guerre : « L’armée éthiopienne est déprimante. Les officiers n’ont pas été formés aux opérations de combat. Les commandants de divisions ne visitent pas le front pendant une dizaine de jours. Il n’y aucune carte du théâtre des opérations. Je visite les lignes : pas de tranchées, les soldats allument des feux. Ils se sont enfuis à l’apparition des chars somaliens mais sont revenus au combat quand l’artillerie est intervenue contre ces derniers. Les Ethiopiens sont pourtant des combattants, ils font la guerre depuis un siècle… mais il faut établir l’inspection du matériel, le nettoyage des armes après les tirs. Le commandant de division doit expliquer pendant deux jours entiers ce qu’est la préparation au combat. La guerre s’installe dans la routine : par exemple, à 17h, l’un des deux camps ouvre le feu, puis l’autre réplique s’il est motivé ; en général à 18h tout est terminé. » .

Aujourd’hui encore, de nombreuses carcasses de T-54 ou T-55 jalonnent les champs de bataille de l’Ogaden.

Pendant les combats de la première phase de la guerre, en raison du manque d’expérience de l’armée éthiopienne -5 divisions sont en cours de formation au camp Tatek-, les batteries de lance-roquettes multiples (LRM) BM-21 Grad manipulées par les conseillers soviétiques et cubains jouent un grand rôle pour stopper les attaques somaliennes, tout comme les appareils pilotés par les Cubains. Les Somaliens n’ont pas assez de munitions pour opérer des tirs de préparation nourris (parfois moins de dix obus par pièce), en particulier parce que les Soviétiques commencent à cesser les livraisons d’armes à la Somalie -justement, là aussi, pour les LRM BM-21 Grad… Dans cette première phase du conflit, le T-54 ou T-55 somalien se révèle généralement supérieur aux M-41 ou M-47 utilisés par les Ethiopiens, une vingtaine d’entre eux étant perdus dans la bataille de Jijiga, et au total une cinquantaine au mois d’octobre 1977. C’est surtout l’utilisation des blindés éthiopiens qui est problématique : ils font feu à partir de positions abritées et restent immobiles, devenant vulnérables aux armes antichars. Ils ne soutiennnent l’infanterie que de loin et ne tirent que fort peu, la coopération chars-infanterie étant limitée aux plus petits niveaux tactiques. Des mouvements infanterie-blindés-artillerie à l’échelon de la brigade sont alors impensables. Les tankistes somaliens, eux, ont bénéficié de la formation soviétique et prennent l’habitude, après la préparation d’artillerie, de rechercher l’enveloppement par le flanc ou l’arrière du front ennemi, pour briser la résistance, mais au prix de lourdes pertes, sans parler d’une faible capacité de maintenance des véhicules endommagés.

Sur la vidéo ci-dessous, tournée par une chaîne occidentale, on voit la ville de Jijiga tombée aux mains des Somaliens en septembre 1977. Les Ethiopiens ont abandonné des chars M-41, M-47 de construction américaine mais aussi, sans doute, les T-34/85 que l’on peut voir, fournis par les Soviétiques au début 1977. Ils laissent également quantité de munitions américaines et soviétiques.

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Mon commentaire : il apparaît en effet que l’armée éthiopienne est fragile au moment où se déclenche le conflit. Décapitée par la révolution (mais avec des nuances selon les armes), elle est en plus dispersée sur le territoire pour faire face aux rébellions qui déchirent le pays (Erythrée, Tigré, Oromo). Il est exact que la plupart des unités manque d’entraînement. De même, si l’aviation conserve son efficacité et échappe plus aux purges que les autres branches de l’armée, la force blindée pâtit d’un matériel dépareillé, d’une absence de pièces de rechange et d’expérience opérationnelle. Les Ethiopiens louent d’ailleurs les performances des tankistes somaliens formés à l’école soviétique, dont les T-55 sont souvent arrêtés par l’aviation ou le courage désespéré de fantassins éthiopiens dans les premiers mois de la guerre.

L’intervention soviétique en faveur de l’Ethiopie

Après la dénonciation du traité d’alliance et le renvoi des conseillers soviétiques par Siad Barre le 13 novembre 1977, l’URSS s’engage à fond aux côtés de Mengistu. La plupart des conseillers expulsés de Somalie prennent le chemin de l’Ethiopie : le contingent est désormais dirigé par le général Vassili Petrov, on y trouve le général Golitsyn, le général de l’aviation Dolnikov, le général Barisov, le général Kryukov, le colonel Filatov, le lieutenant-colonel Nezhinskii qui arrivent tous de Mogadischio. Le pont aérien et le renforcement du contingent soviétique en Ethiopie ont été facilités par les nouvelles capacités du transport aérien militaire (VTA), de la flotte militaire soviétique et de la capacité amphibie de l’Armée Rouge. Plus de 200 appareils participent à l’opération « Barracuda », le nom de code du pont aérien qui véhicule 60 000 tonnes de matériel militaire.

Même constat pour ce véhicule blindé BRDM-2…

Le colonel M. raconte son transfert : « En 1976, notre unité touche des T-64A. Les T-62 que nous avons sont relegués dans un parc de véhicules à l’extérieur. En novembre 1977, l’ordre arrive de préparer le départ d’un bataillon complet de T-62. Il faut prendre aussi des pièces de rechange et former un groupe technique pour l’accompagner. Avec les 50 hommes rassemblés au sein de ma division, on m’a dit que nous serions acheminés à Varna, en Bulgarie, par mer, avec notre chargement. Plusieurs questions me sont alors venues à l’esprit : pourquoi ne pas nous acheminer par rail ? Pourquoi nous a-t-on demandé de prendre des effets pour plus d’un mois ? Pourquoi les réservoirs des chars avaient-ils été remplis d’essence à ras-bord ? Embarqués à Baltiisk [base navale de la flotte de la Baltique, aujourd'hui dans l'enclave russe de Kaliningrad, sur la Baltique] le 2 décembre, on nous annonce sur le bateau que nous allons en Ethiopie en tant que conseillers militaires. Les navires de guerre soviétiques cessent de nous escorter après le détroit de Gibraltar. Nous ne pouvons monter sur le pont au moment du passage dans le canal de Suez. Nous débarquons dans le port d’Assab dans la nuit du 12 au 13 décembre : les chars doivent être acheminés près de Dire Dawa. Entre les 18 et 20 décembre, 500 Cubains arrivent par avion, dont le personnel du bataillon de T-62 qui va être formé par nos soins. Dès le 28 décembre, le premier bataillon de T-62 cubains est opérationnel. » .

La RDA fournit des camions, des radios, des équipements médicaux, des pièces de rechange pour les avions et les chars. La Tchécoslovaquie offre des chars T-34, des armes légères, du matériel médical, des obus d’artillerie. La Corée du Nord envoie des uniformes. En décembre 1977, les Soviétiques prennent en main l’aérodrome de Dire Dawa où stationnent une escadrille de MiG-17F, une de MiG-21bis, deux de MiG-21R de reconnaissance et un détachement d’hélicoptères Mi-8 cubains. Les navires soviétiques dépêchent des forces cubaines provenant d’Angola. Le Yémen du Sud envoie une brigade mécanisée de 2000 hommes. Officiellement le nombre des conseillers militaires soviétiques n’a pas dépassé 1500, mais ce chiffre ne prend en fait pas en compte tous ceux qui ont été détachés par l’Armée Rouge sur place. Certains ont servi dans les chars et l’artillerie près de Harar, d’autres dans l’aviation à Dire Dawa et Debre Zeit. Les experts occidentaux pensent qu’il y avait en fait pas loin de 4000 conseillers militaires soviétiques en Ethiopie, un chiffre avec lequel s’accorde Viktor Murakhovski.

Une carcasse de char M47 détruit à Jijiga.

Mon commentaire : le témoignage des Soviétiques confirme l’ampleur du transfert de matériel et de personnel effectué par l’Armée Rouge lors de l’opération « Barracuda ». Celui du colonel M. montre que celle-ci n’a pas hésité à puiser dans ses matériels de seconde ligne comme les T-62 de cette unité blindée, qui depuis la Baltique et par la Méditerranée rallient finalement la mer Rouge et le port d’Assab. A noter le secret qui entoure l’opération côté soviétique, les chars sont camouflés dans les entrailles du bateau, le personnel confiné à l’intérieur lors des passages « sensibles » . On peut remarquer l’étroite coordination à l’intérieur du bloc socialiste puisque les Soviétiques amenant les T-62 forment des Cubains au maniement du char.

La contre-offensive éthiopienne encadrée par le bloc socialiste

La contre-offensive est préparée par le groupe des conseillers militaires, présidé par le général cubain Arnaldo Ochoa et deux douzaines de généraux des pays du bloc socialiste. Un des problèmes que doivent affronter les Soviétiques et les Cubains, c’est la faible expérience tactique et opérative de l’armée éthiopienne. Pour clarifier la situation sur le terrain, l’URSS procède au lancement d’un satellite espion militaire, Cosmos 964, tandis que les Cubains multiplient les reconnaissances aériennes en profondeur sur les positions somaliennes. Le général Petrov ordonne aux conseillers militaires soviétiques de pratiquer des reconnaissances sur la ligne de front. D’après Viktor Murakhovski, c’est bien le général Ochoa qui assure le commandement des forces combinées puisque la force de frappe éthiopienne se compose d’abord des 12 000 combattants cubains appuyés par 200 chars (et deux brigades mécanisées) plus les 40 pilotes engagés dans l’aviation. Les Cubains ont été des adeptes de l’envoi de forces armées pour propager le socialisme à travers le monde, en particulier en Afrique -que l’on songe à l’intervention en Angola. Ochoa, qui a servi en dans ce dernier pays, est dîplomé de l’académie militaire de Cuba et de l’académie militaire soviétique Frunze. Il parle d’ailleurs le russe, et il est considéré par les Soviétiques comme le meilleur officier cubain.


Le colonel soviétique K. raconte cette période : « Nous avons immédiatement donné l’ordre de faire creuser des tranchées, pour les habituer à établir des positions défensives. Les officiers éthiopiens nous regardent d’abord avec suspicion, puis s’exécutent. Puis nous les avons entraînés au tir. Une unité d’infanterie tire au M-16, nous montrons l’exemple avec des Kalachnikovs. Nous les entraînons aussi aux manoeuvres, à la reconnaissance, puis, non sans mal, au « repassage » [les soldats, blottis dans des trous creusés à même le sol, doivent supporter le passage de chars au-dessus de leurs têtes] par les chars... » .

Cependant la principale force de frappe de l’armée éthiopienne réside dans les brigades blindées et mécanisées cubaines, même si certaines unités comme la 3ème division ou ou la 10ème division éthiopiennes ont acquis une certaine expérience, notamment dans la défensive, pendant la première phase de la guerre.

Le colonel M. évoque lui aussi la formation du personnel cubain : « Les Cubains sont alphabétisés mais répugnent à certains travaux, comme creuser des tranchées. La plupart du personnel n’a en fait pas connu l’expérience militaire de l’Angola. Quand nous arrivons près de la zone de combat, nous commençons à creuser des positions : les Cubains se moquent de nous. Mais peu de temps après, une salve de mortiers de 120mm s’abat sur le secteur. En trois minutes, une douzaine de cadavres s’étale là où se trouvait le bataillon cubain. A partir de ce jour-là, les Cubains prennent davantage au sérieux l’érection des tranchées . ».

Mon commentaire : sur le commandement côté éthiopien, si le général Petrov, commandant adjoint des forces terrestres de l’Armée Rouge, a sans doute un rôle important, les Soviétiques ont certainement voulu donner davantage de visibilité aux Cubains qui sont les spécialistes de l’intervention en Afrique. Raoul Castro, ministre de la Défense de Cuba, est d’ailleurs présent sur place en janvier 1978. Les Soviétiques montrent un certain dédain envers les Ethiopiens et même les Cubains qu’ils sont chargés de former ; dans le cas des premiers, il est certain que l’entraînement, qui faisait défaut au début du conflit, a alors bien progressé de par l’expérience acquise au combat face aux Somaliens -la guerre a commencé depuis six mois- et par l’installation des camps d’entraînement où opèrent justement les conseillers militaires socialistes.

A partir du 8 janvier 1978, l’aviation cubaine intervient pour isoler le champ de bataille autour de Harar, visant les dépôts, l’artillerie et les blindés des Somaliens. Les MiG-17F et les MiG-21bis se montrent particulièrement efficaces contre les colonnes ennemies. Le 22 janvier, les Somaliens tentent de reprendre l’initative en attaquant avec une brigade d’infanterie soutenue par l’artillerie et les blindés pour s’emparer de la cité d’Harar. L’attaque est repoussée notamment grâce aux feux d’une batterie d’obusiers de 152mm et de LRM BM-21 Grad.

Le colonel M. se rappelle cet engagement : « Pour les Cubains, nous jouons le rôle de la « baguette magique » . Ils sont très versés dans la tactique mais ont du mal à dépasser ce niveau. Un commandant de bataillon ne sait pas employer l’appui d’artillerie ou aérien, les méthodes de tir à longue distance ne lui sont pas familières, de même que la question de l’entretien des véhicules. Nous sommes divisés en groupes de 3 à 4 personnes répartis au sein de la brigade, afin de l’appuyer au mieux. » .

Le 24 janvier, les forces éthiopiennes contre-attaquent : 270 chars, dont 120 T-62, appuyés par 46 avions et 162 pièces d’artillerie, interviennent au sud de Harar. Le poing blindé cubain de 120 T-62 est soutenu par des hélicoptères qui débarquent des BRDM sur les arrières de l’ennemi. Les Somaliens, surpris, matraqués depuis les airs, perdent 57 chars, 50 canons et plus de 4000 tués, blessés et prisonniers.

Le colonel M. poursuit : « Le 2 février 1977, je vais pour la première fois au combat comme canonnier dans un char de commandant de compagnie. Cela ressemble à un exercice : les colonnes de chars qui avancent, et au loin les tirs d’artillerie qui annoncent le champ de bataille. La réalité revient avec les lumières dévoilant les coups de départ des canons antichars ou de chars enterrés adverses. Nous en venons rapidement à bout en repérant les départs de tirs. Quand nos chars approchent à 3-400 mètres des positions somaliennes, l’infanterie s’enfuit en courant. Nous ne poursuivons pas les fantassins somaliens, attendant notre propre infanterie transportée en arrière par des BTR-60, distancés par notre avance. Les Cubains ont spécifiquement ciblé les chars et l’appui d’artillerie et aérien adverse. Les pertes sont légères, beaucoup de véhicules ont cependant reçu des éclats d’obus de 130mm. » .

Ci-dessous, reportage d’une chaîne occidentale lors de la contre-offensive éthiopienne fin janvier-début février 1978. Les combattants du Front de Libération de la Somalie Occidentale ont capturé un Cubain durant les combats.

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Les Somaliens se replient, en désordre, d’une cinquantaine de kilomètres, en direction de Jijiga, pilonnés par l’aviation éthiopienne. Le T-62 s’est révélé excellent lors de la percée à Harar, détruisant au moins 15 chars adverses. Les canons antichars somaliens D-48 de 85mm se sont révélés inefficaces. 4 bataillons de chars T-62 ont été engagés comme force de frappe : avec l’avantage de l’armement, ils ont détruit des canons et des blindés somaliens jusqu’à 1500 m. En revanche l’efficacité des chars sur l’infanterie enterrée et les positions fortifiées a été plus faible qu’escompté. Un conseiller cubain témoigne : « Le char T-62 a été l’arme la plus puissante de cette guerre. Leur rôle est comparable à la cavalerie de nos ancêtres. Sans eux, nous aurions été coincés ici plusieurs années, comme en Angola. » .

Mon commentaire : lors de l’attaque somalienne du 22 janvier, la 2ème brigade de paracommandos éthiopienne joue un rôle important dans l’échec de celle-ci, aux côtés des blindés cubains. Il semble effectivement, d’après les sources à notre disposition, que le T-62 se soit largement imposé sur le champ de bataille de l’Ogaden, en particulier lorsqu’il est utilisé en masse comme c’est le cas avec les brigades blindées cubaines. Cette source russe est la seule par contre à mentionner à cette occasion l’emploi de forces héliportées (BRDM-2 en l’occurrence). A relever aussi, comme cela était avancé dans les sources occidentales, que les conseillers militaires soviétiques interviennent fréquemment dans les combats.

Poursuivant en direction de Jijiga, les Ethiopiens écrasent toutes les tentatives somaliennes de contre-attaques. Ils ont retenu les leçons précédentes, avec l’organisation de retranchements et de systèmes de feux. Les Somaliens quant à eux n’ont plus d’artillerie, d’aviation, et la famine guette : ils sont parfois contraints de manger des limaces (!). Le 3 mars, une brigade de chars cubains repousse à son tour une contre-attaque somalienne, en soutien des brigades d’infanterie. Lors de cette bataille se distingue particulièrement le bataillon antichar d’une brigade mécanisée cubaine équipé de BRDM-2 armés de missiles antichars AT-3 Sagger et de canons antichars T-12 de 100mm. Les Cubains comprennent alors que l’attaque frontale à travers les cols des monts Amhar menant à Jijiga sont voués à l’échec face à une défense somalienne solide. Une brigade blindée cubaine et une partie de la 10ème division d’infanterie éthiopienne sont envoyés contourner les monts Ahmar à 50-60 km plus au sud pour les franchir à la passe de Shebele, défendue seulement par un bataillon somalien et une compagnie de chars. Le général Ochoa se déplace personnellement pour suivre la progression de la 69ème brigade blindée cubaine, envoyée contourner les monts Amhar au nord. Le terrain et la météo sont épouvantables et entraînent la perte de plusieurs véhicules dans des précipices. Mais le 4 mars, les forces cubaines parviennent sur les arrières des Somaliens qui défendent Jijiga. Dans le même temps, le 4 mars, les Ethiopiens commencent à attaquer la passe de Marda avec plusieurs bataillons de T-55, soutenus par une brigade blindée cubaine de T-62. Après une préparation d’artillerie de 30 mn, 5 groupes s’en prennent aux fortifications de campagne. Suivent neuf unités d’infanterie et deux brigades blindées. Les tirs de préparation des 220 canons ne sont cependant pas venus à bout de la défense somalienne qui ouvre le feu avec des canons antichars et des chars enterrés.


Le colonel K. raconte l’assaut : « L’attaque contre Jijiga a commencé le 4 mars, mais pas à 5h comme prévu : quinze minutes plus tôt. Les Somaliens ont effecuté par surprise un tir de contre-préparation, ce qui nous a forcé à déplacer fréquemment les chars et l’artillerie. Les combats se sont poursuivis jusqu’au 20 mars et ont conduit à la victoire des Ethiopiens, en dépit de la farouche résistance des Somaliens qui avaient été formés à notre école. Les Ethiopiens font preuve d’un grand courage : ils continuent à avancer même si nombre d’entre eux tombent sous un feu violent de mitrailleuses. Cependant il faut parfois renvoyer au combat des soldats qui retraitent. Les Ethiopiens ne font pas de prisonniers. Je demande pourquoi. Ils m’expliquent qu’ils n’ont pas suffisamment à manger pour eux-mêmes ; voyant un pot de nourriture, des biscuits et du thé, je leur demande d’où cela vient, et ils me répondent qu’ils viennent de le prendre aux Somaliens. » .

Dans les premières minutes de combat, un bataillon de T-55 éthiopien est pris sous le feu d’une batterie antichar somalienne bien camouflée. Le char du commandant de bataillon est touché, puis plusieurs autres, et le bataillon tourne en rond, laissant l’infanterie sans protection. Celle-ci se plaque au sol et l’attaque s’essoufle sur le flanc gauche. Un autre bataillon de T-55 fonce dans un champ de mines et perd une douzaine de véhicules. A droite, la brigade de chars cubains dépasse l’infanterie éthiopienne et fonce vers la passe de Marda, s’arrêtant pour détruire les chars somaliens isolés.

Le colonel M. raconte aussi l’attaque contre la passe de Marda : « Après deux mois de présence, je me suis fait un ami du capitaine cubain commandant une compagnie de chars : nous parlons tous les deux allemand, aimons les chars et avons des opinions communes sur la vie en général. Tout naturellement je suis affecté à son équipage. L’attaque en direction de Jijiga rencontre une forte résistance : à deux reprises les Somaliens contre-attaquent au niveau de la passe de Marda. Un bataillon de T-34 est littéralement pulvérisé avec des tirs effectués à des distances de 1600-1700 m. L’infanterie se couche au sol après la première attaque mais tombe sur un champ de mines, on attend des jurons en russe et en espagnol. On tire avec les canons placés à la hausse maximale, ce qui n’est guère pratique. » .

Les Somaliens montrent de bonnes capacités défensives. L’infanterie éthiopienne est contrainte de se jeter à terre et se trouve la cible de l’artillerie. Les chars hésitent à avancer de peur des mines et des tirs à longue portée, ils sont en position désavantageuse. Si les Somaliens avaient eu les moyens de poster nombre de moyens antichars en avant, ils auraient pu détruire des dizaines voire des centaines de chars ; à peine 30 sont perdus, en fait, par les Ethiopiens. Le général Ochoa suspend l’attaque et décide de faire repérer les champs de mines et les objectifs fixes somaliens. L’avance reprend à midi soutenue par des hélicoptères de combat Mi-24. Les assauts sont plus organisés : la brigade blindée cubaine attaque couverte par l’infanterie yéménite. Les chars cubains franchissent le champ de mines et s’en prennent aux positions défensives somaliennes. Les flancs des Somaliens sont pris à revers. Pendant ce temps, le siège de l’artillerie et des communications somaliennes à Jijiga est frappé par les forces venues du nord. Au nord-est de Jijiga sont héliportés plusieurs bataillons d’assaut soutenus par des BRDM-2 et des canons d’assaut ASU-57. Ces forces détruisent l’artillerie, les communications et les dépôts de carburant des Somaliens. Des milliers de combattants prennent la fuite et se dirigent à l’est vers la cité d’Hargeisa. Dans la soirée du 4 mars, les Ethiopiens sont aux portes de Jijiga et nettoient les alentours de la cité, avant d’entrer dans la ville, le 5.

Un conseiller cubain relate son expérience : « Merci aux conseillers russes, qui suggéraient de concentrer les tirs sur une seule cible. Les chars et les canons ennemis sont vite neutralisés. Merci aux fantassins yéménites, qui fumaient dans les tranchées après les avoir nettoyées. Merci aux pilotes d’hélicoptères, qui signalaient les positions somaliennes par radio. Magnifique ! » .

Le 6 mars, les forces éthiopiennes prennent deux directions divergentes. Une colonne pousse au sud-est vers Degehabur et la frontière somalienne et affronte les restes du Front de Libération de Somalie Occidendale : la frontière est atteinte le 13 mars. L’autre groupe, dont une brigade mécanisée cubaine et les chars yéménites, foncent vers l’est et atteint la frontière le 9 : le 15 mars, Siad Barre annonce le retrait de toutes ses forces.

Le colonel M. livre ses réflexions sur la bataille : « A la passe de Marda, notre char reçoit un obus sur le devant de la tourelle. Le bruit de l’impact est terrible mais les équipements fonctionnent encore. Après la bataille, j’inspecte le char et voit l’impact sur l’embrasure de la mitrailleuse : il a pénétré le blindage. La brigade blindée cubaine a perdu 14 T-62 dans l’attaque dont 6 irrécupérables. Les autres ont été envoyés vers l’équipe de réparation à Harar. La plupart des chars ont été touchés par des tirs de RPG-7 et de SPG-9 en abordant les positions défensives somaliennes. La bataille a été très dure, les Somaliens se sont bien défendus : ils avaient aménagé des positions antichars en profondeur, on pouvait en voir encore depuis le col jusqu’aux abords de Jijiga, à 7 ou 8 km. Etrangement la ville n’est pas préparée à se défendre : pas de tranchées, de positions de tir, de barricades, de mines. C’est un élément de l’art de la guerre local mais c’est étrange pour nous, dont les parents ont fait la Grande Guerre Patriotique [le nom donné aux Russes au conflit germano-soviétique de 1941-1945] ! Je suis frappé aussi par l’attitude très dure des Ethiopiens sur le champ de bataille : ils ne font pas de prisonniers et tirent parfois sur ceux qui se rendent. » .

Mon commentaire : le moment décisif que constitue le passage des monts Amhar reflète la production bouillonnante de l’Armée Rouge sur l’art opératif dans les années 70. Après une décennie où les forces de missiles stratégiques étaient devenus l’arme première, les Soviétiques reviennent aux forces conventionnelles et se penchent à nouveau sur les développements à donner à l’art opératif. Le contournement par le nord et par le sud (la passe de Shebele) des monts Amhar reflète l’idée de tromper l’adversaire (maskirovka) -même si les schémas utilisés ici ne sont guère élaborés- et de privilégier l’enveloppement. Les sources occidentales ne sont d’ailleurs pas très claires : Gebru Tareke parle d’un enveloppement simple, par le nord, alors que cette source russe présente un double enveloppement par le nord et par le sud des monts Amhar. Cette opération comprend une dimension verticale (unités héliportées, la source russe confirmant l’emploi de BRDM-2 et d’ASU-57 qu’on supposait dans les sources occidentales), là encore reflètant l’incorporation dans l’art opératif soviétique des voilures tournantes. En revanche l’assaut frontal contre la passe de Marda ressemble davantage aux schémas mis au point pendant la décennie 1960 : les chars sont devant et peinent à coordonner leur action avec l’infanterie, d’autant plus que la défense somalienne, profitant du terrain et relativement bien organisée, parvient à séparer les blindés des fantassins, leur causant des pertes. Ce n’est qu’au deuxième assaut que les choses sont davantage coordonnées avec l’intervention des hélicoptères Mi-24, testés pour la première fois au combat, et qui sont destinés dans les réflexions des années 70 à devenir « l’artillerie volante » des groupes mobiles opératifs, qui sont visibles ici lorsqu’une fois la percée accomplie, les forces du bloc socialiste se divisent entre deux directions, achevant de rompre le système adverse. On relève aussi que moins de la moitié des T-62 touchés chez les Cubains sont perdus : comme lors de la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’elles restent maîtresses du terrain, les équipes de réparation soviétiques font merveille. Jijiga n’est pas défendue après la percée mais elle a été le théâtre d’intenses combats en septembre 1977 -la comparaison que fait le Soviétique avec la Grande Guerre Patriotique est révélatrice d’une culture de guerre urbaine, pour ainsi dire. Il est difficile de confimer le caractère sans merci des combats mais il semble effectivement qu’il y ait eu peu de prisonniers à ce stade du conflit.

Conclusion

Les chars ont joué un rôle capital dans le conflit : lors de la première phase, ils permettent aux Somaliens d’occuper une grande partie du territoire éthiopien, lors de la seconde, ce sont eux qui autorisent la victoire décisive des Ethiopiens. Le terrain a favorisé les grandes manoeuvres blindées de ces derniers, tout comme la faible densité des armes antichars modernes chez l’adversaire. Dans ces conditions, les chars ont souvent percé seuls, avec un faible soutien d’artillerie et d’aviation, et la plupart du temps coupés de leur infanterie. La première phase de la guerre voit l’utilisation massive de T-34/85, rois du champ de bataille. Cependant, au bout de deux mois à peine, les T-34 sont relégués en seconde ligne et remplacés par les T-54 et T-55, largement utilisés des deux côtés, dans des conditions éprouvantes et sans entretien prolongé. Les M-41 et M-47 présents dans l’armée éthiopienne ont vite été mis hors de combat. Mais le vrai roi de l’Ogaden, c’est le T-62 : en dépit d’une mobilité réduite en raison du terrain difficile, son armement se révèle précieux et lui permet d’engager des cibles à 1600-1800 m, voire plus. A cette distance, les canons antichars de 85 et 100mm de l’ennemi sont inefficaces. La plupart des T-62 a rempli honorablement son rôle, sachant que les exemplaires fournis par l’Armée Rouge avaient parfois plusieurs milliers de kilomètres au compteur ! Les cas de défaillance mécanique ont été rares et les équipes de maintenance soviétiques ont fait des merveilles. Au départ des Cubains, tous les T-62 sont remis à l’armée éthiopienne. Ces machines sont encore en service, elles ont participé à la guerre contre l’Erythrée et même aux combats contre les islamistes somaliens ces dernières années.

Ci-dessous, le T-62, roi du champ de bataille de l’Ogaden.

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La question de la lutte antichar a aussi été primordiale, même si les voisins de l’Ethiopie (comme le Kenya) n’ont qu’une faible force blindée avec des modèles, alors, plutôt anciens. Les canons antichars D-48 de 85 mm et les RPG-7 et autres SPG-9 sont jugés suffisants. Avant la rupture avec l’URSS, la Somalie a peut-être reçu des BRDM-2 équipés de missiles Sagger, mais en tout cas pas de formation technique pour s’en servir correctement sur le champ de bataille. Ils n’ont pas été observés durant le conflit. Les Ethiopiens n’ont pas eu le temps non plus d’en recevoir et de se former à leur utilisation. Les seuls BRDM-2/Sagger employés ont été ceux des batteries antichars des brigades cubaines : chaque batterie disposait de 2 pelotons de canons antichars T-12 de 100 mm et de 2 pelotons à 3 véhicules BRDM-2. Ces batteries auraient été utilisées lors des contre-attaques somaliennes des 1er-3 mars : l’une a été détruite par une douzaine de chars ennemis, sans que l’on sache combien de blindés elle a mis hors de combat. Les BRDM-2 restants ont appuyé l’attaque du 4 mars contre la passe de Marda en ciblant les chars enterrés, mais la consommation de missiles a été importante pour obtenir des coups au but (8 à 10). Le terrain désavantageait leur emploi, comme dans le cas des T-62 cubains. On prétend que sur l’épave d’un char somalien ont été retrouvés 6 câbles de tir de missiles antichars !

Les T-62 n’ont pas utilisé leur équipement de vision nocturne car les combats se déroulaient de jour. Ils l’ont parfois employé pour repérer les chars enterrés adverses. Les déplacements avaient lieu de nuit avec les phares, mais sans utiliser cet équipement, puisque les cieux étaient dominés par les Ethiopiens. Au niveau des véhicules blindés, il y avait de nombreux BTR-152 côté somalien. Le BTR-40 était aussi présent dans ces forces armées. Les Ethiopiens alignaient de nombreux BTR-60BP. Le BTR-50P était en nombre appréciable des deux côtés, le BRDM-2 se trouvait en grand nombre côté éthiopien. Des BMP-1 ont également été livrés mais n’ont pas été utilisés au combat. Quelques dizaines d’ASU-57 ont été employés dans les combats menant à la reconquête de Jijiga. Quelques dizaines de BMD-1 sont arrivés dans les régiments éthiopiens de commandos mais n’ont pas été employés. Viktor Murakhovski évoque la présence de quelques M-113 et automoteurs d’artillerie 2S1 côté éthiopien. Le seul modèle de ZSU utilisé était le Shilka alors que côté somalien on trouvait aussi des ZSU-57/2.

Les pertes humaines sont difficiles à établir, en particulier du côté somalien. En Russie on estime ce dernier chiffre à 20 000 morts et autant de blessés. Les seuls prisonniers -250- ont été pris par les Cubains. Les pertes en matériel sont plus faciles à établir, au moins en ce qui concerne les véhicules terrestres.

Pays Avions Chars Véhicules blindés Canons
Ethiopie 23 139 108 78
Somalie 28 172 130 204

Aujourd’hui encore, autour de Dire Dawa, Kombolcha, Harar, Jijiga, des carcasses de chars, de canons, de véhicules blindés font partie du paysage, comme des monuments de cette guerre oubliée. Le 13 mars 2008 à La Havane, on célèbre le 30ème anniversaire de la guerre pour la libération de l’Ogaden contre l’envahisseur étranger. L’ambassadeur éthiopien à Cuba a exprimé sa gratitude au gouvernement local. En Russie, la date est passée complètement inaperçue, même si les combats en Ethiopie ont impliqué des milliers de Russes intervenant comme conseillers militaires, parfois directement sur le terrain.

Mon commentaire : la guerre de l’Ogaden a vu l’emploi d’une grande panoplie de matériel, d’origine soviétique ou américaine. Les chars T-34/85 ont sans douté été utilisés à plusieurs centaines d’exemplaires : les Somaliens en avaient au moins 200 au déclenchement du conflit et les Ethiopiens en ont reçu dans les premières livraisons d’armes en 1977, sans compter ceux engagés par la brigade mécanisée yéménite. Les chars américains alignés côté éthiopien, M-41 ou M-47, disparaissent de l’inventaire après la guerre d’attrition où beaucoup ont été perdus, à Jijiga en particulier. Les deux camps alignent ensuite des T-54 et T-55 et pour les Ethiopiens, des T-62, qui finissent par dominer le champ de bataille, comme cela a été dit. Le T-62 est d’ailleurs l’un des premiers chars équipés d’un canon de 115mm à âme lisse, qui peut tirer de jour jusqu’à 4 km. L’article russe est en tout cas le seul à insister sur la dimension antichar et sur le rôle joué, côté éthiopien, par les BRDM-2 cubains armés de missiles Sagger, souvent employés contre les chars somaliens. On peut aussi noter que, d’après l’auteur, les BMP-1 et BMD-1 livrés n’ont pas été engagés au combat, contrairement à ce qu’affirment certaines sources occidentales. Le chiffre des pertes somaliennes est effectivement difficile à établir : Gebru Tareke l’estime à au moins 9000 hommes dont 6500 morts. Les pertes en matériel, d’après cette source russe, restent assez équilibrées même si l’on voit la différence dans les colonnes chars, véhicules blindés et canons en raison de la déroute de l’armée somalienne à partir de février 1978 et les nombreux abandons ou pertes qui en découlent. Enfin, il n’est pas étonnant que le souvenir de la guerre de l’Ogaden se soit perpétué à Cuba, Etat demeuré socialiste après la fin de la guerre froide et toujours dirigé par les Castro, dans Raoul, le ministre de la Défense qui était venu sur place pour préparer la contre-offensive éthiopienne. Par ailleurs, les Cubains ont engagé un corps expéditionnaire important qui a pesé dans la balance, sur le plan blindé et aérien. A l’inverse, en Russie, la guerre de l’Ogaden n’a été que l’un des conflits où l’Armée Rouge a testé à la fois son matériel mais aussi ses nouvelles réflexions sur l’art opératif ou l’emploi de nouveaux véhicules comme les hélicoptères de combat.

Pour en savoir plus :

L’article de Viktor Murakhovski, en russe.

http://otvaga2004.narod.ru/publ_w4/015_totalwar.htm

Un article de référence sur la guerre de l’Ogaden (surtout vue du côté éthiopien).

Gebru TAREKE, « The Ethiopia-Somali War of 1977 revisited », The International Journal of African Historical Studies, Volume 33, n°3, 2000, p.635-667.

Repris dans cet ouvrage, qui traite des différentes guerres menées par l’Ethiopie révolutionnaire de Mengistu.

Gebru TAREKE, The Ethiopian Revolution. War in the Horn of Africa, Yale Library of Military History, Yale University Press, 2009.

Sur le contexte général de la guerre de l’Ogaden et la position de l’URSS.

Robert G. PATMAN, The Soviet Union in the Horn of Africa. The diplomacy of intervention and disengagement, Soviet and East European Studies 71, Cambridge University Press, 1990.

Le colonel à la retraite K., dîplomé de l’école des chars de Kharkov, de l’académie militaire des forces blindées, conseiller de l’état-major d’une brigade mécanisée éthiopienne de décembre 1977 à décembre 1979 ; le colonel M., dîplomé de l’école des chars de Kazan, de l’académie militaire des forces blindées ; en 1977, lieutenant, commandant d’un peloton de chars ; de décembre 1977 à mars 1978, conseiller d’une brigade blindée cubaine en Ethiopie.

D’où le titre de l’article, emprunté à cette source.

C’est la date traditionnellement acceptée mais l’historien Gebru Tareke soutient quant à lui que l’invasion commence en fait dix jours plus tôt, le 13 juillet.

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