Les Africains de l’Ouest peuvent-ils proposer une aide militaire crédible au Mali ?

La déclaration finale du sommet du 26 avril des chefs d’État et de gouvernement de la CEDEAO (Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest) s’est faite sur un ton martial en indiquant que l’organisation allait « commencer, avec effet immédiat, le déploiement de la Force en Attente de la CEDEAO » au Mali. Néanmoins, ces propos sont pour le moment surtout déclaratifs et s’inscrivent dans la continuité des gestes, où la solution privilégiée reste le dialogue.

En effet, le déploiement d’une force militaire de la CEDEAO (ou ECOMOG, Economic Community of West African States Monitoring Group, créée en 1990) est actuellement un outil de dissuasion utilisé dans le cadre de négociations. En quelque sorte, c’est une vision stricto sensu de la célèbre formulation du théoricien prussien Clausewitz : « La guerre est la continuation de la politique par d’autres moyens« . Actuellement, la politique n’en est pas à cette extrémité. Néanmoins, si ce déploiement devait arriver, il ne faudrait pas qu’elle apparaisse comme une rupture (comme un échec de discussions) mais bien comme une réelle continuité du processus politique. Et pourtant, la route est longue pour mettre en adéquation la volonté et les capacités.

Une force armée de la CEDEAO, mais pour quoi faire ?

Contrairement à la force militaire de la CEDEAO envoyée en Guinée-Bissau, l’immédiateté de son envoi est toute relative. À l’heure actuelle, aucune date ne semble être fixée, avant tout parce que les objectifs poursuivis ne semblent pas être bien définis :

  • Ouverture et protection de corridors humanitaires dans le Nord ? Cette mission devra se faire face à des groupes armés qui ne manqueront pas d’essayer de s’approprier l’aide humanitaire distribuée pour en tirer des bénéfices auprès des populations locales en grand besoin.
  • Protection des institutions de transition dans la capitale Bamako ? Cette mission ferait sens suite aux récents événements entre la junte et la garde présidentielle, mais elle pourrait être mal perçue par la population malienne du Sud qui attendrait un peu plus que cela de la CEDEAO, ou au moins pas si peu si la CEDEAO venait à se déployer au Mali. En effet, cela équivaudrait au minimum à la reconnaissance de facto de l’indépendance de l’Azawad.

Hommes du capitaine Sanogo à Bamako en BTR-60 (image du 30/03/12)

  • Restauration de l’unité et de l’intégrité territoriale du Mali jusque dans le Nord ? Possible, mais sans doute pas avec seulement 3.000 militaires (même chargés d’épauler les forces armées maliennes, 12.150 hommes en 2009). En effet, cette mission comporte des risques non négligeables quand sont pris en compte la détermination et les équipements détenus par certains groupes présents au Nord-Mali. Ainsi, Ansar Dine a été vu paradant à Tombouctou avec des véhicules blindés, type BTR-60 de transport de troupes et BRDM-2 de reconnaissance, récupérés dans les anciennes garnisons des forces armées du Mali. Ici, il ne s’agit donc pas d’opérations de basse intensité comme le furent de nombreuses autres missions par le passé. L’ECOMOG dispose-t-elle de capacités antiterroristes en plus d’être aptes à mener de réels combats ?

Toutes ces options, non exclusives puisqu’elles peuvent être successives, nécessitent à la fois de disposer d’une force crédible sur le plan militaire en plus d’avoir obtenu un accord de toutes les parties prenantes. C’est le cas, en particulier, de l’Algérie qui ne verrait sans doute pas d’un bon œil si les groupes armés présents dans les capitales régionales, Kidal, Gao et Tombouctou, étaient simplement repoussés vers le Sud de son territoire. Une nécessaire coordination (politique et militaire) devrait se faire, en particulier via le Comité d’état-major opérationnel conjoint (Cemoc) installé à Tamanrasset depuis 2010 par les pays « du champ » (l’Algérie, le Mali, la Mauritanie et le Niger).

BTR-60 aux mains d’Ansar Dine à Tombouctou (image du 09/04/12)

Du chemin à faire avant un éventuel et complexe déploiement

Après le coup d’État du CNRDE (Comité National pour le Redressement de la Démocratie), la CEDEAO avait mis en alerte le 5 avril une force de quelques 2.000 à 3.000 hommes. Bien que répondant à la terminologie de l’Union Africaine, cette expression de « mise en alerte » s’avère floue puisque, apparemment, rien n’a été vraiment fait : faute de moyens ? Faute de volontés ? À part sans doute un début de planification, comme le prouve l’envoi d’un officier européen à Abuja, siège de la CEDEAO pour définir les besoins de l’organisation. Les chefs d’état-major des États concernés se sont néanmoins réunis plusieurs fois, les principales questions en suspens restant le mandat (voir ci-dessus), la composition de la Force et le soutien extérieur dont elle disposerait. Le coût de déploiement sur un an qui s’élèverait, selon certaines sources, à 342 millions d’euros pourrait être pris en partie en compte par les bailleurs de fonds étrangers que seraient l’Union Européenne et les États-Unis.

La composition de la Force reste aussi un défi, les volontaires possibles n’étant pas si nombreux. Au Sénégal, un nouveau président vient d’être élu, au Nigéria, les forces armées ont déjà fort à faire face à Boko Haram, de même pour le Niger face à d’autres groupes armés. Bien que cela soit une armée jeune du fait des différents processus de reformation, les FRCI de Côte d’Ivoire auraient néanmoins proposé un millier de militaires. Il reste en plus le Ghana, le Bénin, la Guinée, le Togo, des pays déjà habitués, avec plus ou moins d’efficacité, à des opérations de maintien de la paix sous mandat ONU. Rétablir la souveraineté au Nord-Mali pourrait se révéler plus complexe.

Or, si la génération de la Force est une première étape, il ne faut ni négliger les capacités matérielles, ni les modalités de déploiement. Actuellement, l’aéroport de Bamako semble être au cœur des combats entre les membres de la junte et les bérets rouges de l’ancienne garde présidentielle du président Amadou Toumani Touré. Sans rétablissement de l’ordre constitutionnel et d’un début de sécurité à Bamako, les portes d’entrée pour le Mali sont peu nombreuses : à part les voies terrestres, en particulier via le Burkina Faso. De plus, l’unité des Forces armées du Mali semble loin, alors même qu’elle est le préalable à une quelconque reprise d’une offensive vers le Nord. Pour le moment, cet effort repose donc sur des initiatives qui peuvent être presque définies comme « privées », comme celle des hommes du colonel El-Hadj Gamou, d’origine touarègue, le long de la frontière avec le Niger.

Au final, le déploiement de la force militaire de la CEDEAO ne pourra donc se faire en quelques jours, sans au minimum l’aide de pays tiers et sans la garantie que les points d’accès (en particulier les aéroports) soient sécurisés. Du matériel lourd devra être déployé, sans doute des moyens aériens (hélicoptères de combat ou avions de transport) pour permettre à la fois une mobilité dans les étendues du Nord ainsi qu’une puissance de feu réellement crédible. Il en sera de même pour les véhicules (certains blindés). Une fois cette étape passée, la partie opérationnelle débutera. La coordination entre les contingents ainsi que le renseignement seront alors primordiaux.

Une crédibilité, en partie, venue de l’extérieur ?

La France et d’autres acteurs, en particulier les États-Unis via la TranSahara Counter-Terrorism Initiative et les éléments déployés sur place dont la présence a été rappelée par un accident qui a tué 3 membres des forces spéciales américaines à Bamako le 20 avril, auront pour cela un rôle à jouer. Néanmoins, il ne s’agit en aucun cas de faire à la place : à quoi serviraient les efforts déployés depuis des années pour la montée en puissance de capacités de la Force Africaine en Attente ? En conséquence, lors de l’annonce du déploiement de la force de la CEDEAO, le ministre des Affaires Étrangères et Européennes, Alain Juppé, a indiqué que la France était « prête à venir à l’appui de la CEDEAO, en fournissant un soutien logistique, en matériel ou en renseignement. Il n’est pas question que nous nous déployions sur le terrain ». C’est bien tout le dilemme : donner de la crédibilité tout en faisant profil bas pour des raisons politiques (renforcées par la période électorale en cours) et diplomatiques.

L’appui de la France pourrait donc consister à des rotations d’appareils de transport (d’hommes ou de matériels) comme les C160 Transall ou les Casa CN 235 déployés pour certains à N’Djamena au Tchad. Cette capacité taillée au plus juste nécessiterait sans doute un renforcement via des moyens en provenance de Métropole. De plus, les appareils Mirage 2000C RDI présents au Tchad pourraient effectuer des missions de reconnaissance afin de fournir du renseignement à la Force. Il n’est pas non plus inenvisageable de voir des appareils de patrouille maritime de type Atlantique 2 (appareil très à l’aise dans le désert) réaliser les mêmes missions, ou encore que la France fournissent de l’imagerie satellitaire.

Enfin, depuis des années, les Forces armées du Mali bénéficient d’une importante coopération militaire de la part de la France. Coopération dite structurelle, qui à la différence de la coopération opérationnelle faisant effort sur les procédés tactiques, elle vise à « structurer l’outil de Défense du pays hôte », dans le long terme et en faisant effort sur les élites, les écoles, etc. Via la DCSD (Direction de la coopération de sécurité et de défense, organisme rattaché au Quai d’Orsay), la France assure le pilotage ou la gestion de différents projets. Au Mali, pas moins de 14 coopérants « Défense » français sont présents (seuls Djibouti, le Gabon, le Cameroun et le Maroc en abritent plus) et 5 coopérants « Sécurité intérieure/protection civile ». Ces efforts (voir ici pour quelques réalisations) et ces personnels sont autant de possibles leviers pour soutenir la force militaire de la CEDEAO et lui apporter toute la crédibilité dont elle a besoin.

F. de St V. / Mars Attaque

Article publié simultanément sur Atlantico.

PS : merci à Sonia Le Gouriellec (Good Morning Afrika) et Stéphane Taillat (En Vérité) pour leur patiente relecture.

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2 Responses

  1. Yaghmoracen dit :

    comment expliquez vous la position de l’Algérie dans ce conflit, pourquoi l’Algérie ne fait rien ? est ce que l’Algérie veut supplanter la France dans cette région avec l’appui des américains ?

  2. F. de St V. dit :

    L’Algérie ne fait rien : oui et non. Dès que ses intérêts premiers (ses ressortissants par exemple ou ses infrastructures pétrolières) sont touchés, elle n’hésite pas comme le montre l’attaque fin avril contre des membres du MUJAO (Alger n’a pas vraiment tendance à discuter avec les preneurs d’otages, ou au moins n’a pas l’habitude de payer de rançon). Il suffit de voir ce qu’Alger a massé comme moyens dans le Grand Sud (Tamanrasset en particulier), ce n’est pas juste pour le plaisir des spotters…

    Ne pas oublier qu’entre AQMI et l’Algérie, les liens sont historiques et sociologiques : GIA, GSPC, etc.

    Supplanter la France dans la région : n’est-ce pas déjà fait ? Ou au moins, la France représente-elle encore réellement un concurrent à la vocation régionale de l’Algérie ?

    Je pense que d’autres membres d’AGS auraient des choses bien plus passionnantes que moi à dire sur la position d’Alger sur cette question…

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