Au commencement était la guerre…13/Kolobanov le Valeureux : les KV-1 dans la tourmente

Il est fréquent, dans la presse spécialisée en histoire militaire, magazines de vulgarisation en particulier, de trouver, depuis de nombreuses années maintenant, des articles consacrés aux grands as de la Panzerwaffe : Michael Wittmann, Otto Carius1, pour ne citer que les plus connus. Paradoxalement, alors que l’historiographie de la Seconde Guerre mondiale et en particulier celle du conflit germano-soviétique a réalisé des progrès considérables ces dernières années -les ouvrages de Jean Lopez en France, mais pas seulement, bien sûr-, la vision de la performance de l’Armée Rouge durant la Grande Guerre Patriotique reste ancrée dans un certain nombre de certitudes héritées de l’historiographie de la guerre froide. Ainsi, les exploits des tankistes soviétiques, homologues des as allemands, demeurent relativement méconnus, alors même que certains cas sont particulièrement bien documentés. L’exemple de l’embuscade menée en août 1941 par le lieutenant Kolobanov contre deux colonnes de la 8. Panzerdivision devant Léningrad est intéressante à plus d’un titre. C’est l’occasion, d’abord, de présenter enfin « l’autre côté de la colline »2, et de prouver par l’exemple que les tankistes soviétiques, pendant Barbarossa, n’ont pas démérité. Mais c’est surtout un prétexte pour démontrer que l’Armée Rouge, malmenée par les purges de Staline et par le choc de l’attaque allemande, recèle déjà les germes d’un renouveau qui vont éclore sur les ruines du désastre tactique, voire opératif -mais pas stratégique- de 1941. L’historique de la machine utilisée par Kolobanov, le char KV-1, l’illustre bien.

Kolobanov (au milieu, au premier rang) et l’équipage de son KV-1.

Un char : le KV-1

Le KV-1 est issu de la réflexion menée par plusieurs Etats, dont l’URSS, sur l’utilisation des chars pendant la Première Guerre mondiale. Une des idées avancées est de développer un char lourd capable de mener les opérations de percée du front adverse. Les Français conçoivent ainsi le char FCM 2C, et les Britanniques leurs propres modèles : ce sont de véritables « cuirassés terrestres » avec souvent plusieurs tourelles et plusieurs canons embarqués. En URSS, le concept séduit mais il faut attendre les années 30, et les premiers résultats de l’industrialisation à marche forcée lancée par Staline, pour en avoir les moyens. De 1932 à 1935, le T-353 est le premier char de ce type construit en série, mais il apparaît bientôt qu’il devient obsolète.


L’expérience de la guerre d’Espagne montre aux Soviétiques que les chars à venir doivent être capables de résister à des canons antichars de 37 mm, voire d’un calibre supérieur. Il faut donc renforcer le blindage mais aussi la puissance de feu. C’est le projet que propose en 1937 le Directorat principal des forces blindées et mécanisées : deux bureaux de Léningrad sont en compétition , celui de Barykov à l’Usine Bolchevique et le 2ème bureau spécial de conception, dirigé par Zhozef Kotin, à l’usine Kirov. Au départ, il s’agit de reprendre le schéma du T-35 à 5 tourelles : mais les deux bureaux réussissent à faire enlever les deux tourelles comprenant des mitrailleuses, ce qui laisse un engin à trois tourelles, l’une avec un canon de 76mm et les deux autres avec des canons de 45mm. Les deux bureaux bâtissent deux prototypes, respectivement le T-100 et et le SMK. Le 4 mai 1938, deux maquettes en bois sont présentées au Conseil d’Etat à la Défense, à Moscou, en présence de Staline. Il est décidé d’employer des plaques de blindage de 60mm sur le nouveau modèle de char, en dépit du formidable effort industriel que cela représente.

Des T-35 à la parade dans Moscou. Le KV-1 est un dérivé d’un projet visant à remplacer ce « cuirassé terrestre »…

L’équipe de Kotin prend le parti par la suite de concevoir un modèle limité à une seule tourelle pourvue du canon de 76mm, afin de gagner en légereté. Le char est rebaptisé KV, du nom de Kliment Vorochilov, l’un des vieux compagnons de Staline, qui l’a accompagné notamment pendant la guerre civile russe et la défense Tsaryitsyn. Le projet KV est porté, en particulier, par l’ingénieur N.L. Dukhov. En août 1938, lors d’une réunion du Comité Central du Parti Communiste, Kotin présente, à côté du SMK modifié, le nouveau KV. Staline décide d’autoriser la construction des prototypes pour les trois modèles : le KV, le SMK et le T-100.

Le SMK et le T-100 ont un équipage de 7 hommes. Le T-100 embarque le nouveau canon L-11 de 76,2mm, le même que celui monté sur le prototype d’un autre char, le T-34. Le KV, quant à lui, plus petit, est équipé du même moteur diesel que le T-34. Plus léger de 8 tonnes, son blindage est plus épais que celui des deux prototypes de « cuirassés terrestres ». En septembre 1939, des essais grandeur nature sont menés sur le terrain de Kubinka, près de Moscou, sous l’oeil attentif d’une commission présidée par le maréchal Voroshilov. Le T-100 apparaît rapidement trop lourd et peu maniable. Par ailleurs les deux prototypes multitourelles voient leur équipage peiner pour coordonner l’action de leurs deux canons embarqués, un défaut déjà observé sur le T-35. Le KV l’emporte donc haut la main.

Alors que les essais continuent, l’Armée Rouge se retrouve bientôt engagée contre la Finlande lors de la guerre d’Hiver, qui démarre le 30 novembre 1939. Les blindés soviétiques sont à la peine comme l’ensemble des forces soviétiques malmenées par un adversaire moins nombreux mais plus habile. Une compagnie spéciale est formée au sein de la 20ème brigade blindée, commandée par le fils du maréchal Voroshilov : elle doit tester les nouveaux prototypes de blindés lourds. Maniés en partie par des ouvriers sortis des usines, les chars sont employés contre le complexe fortifié finlandais autour de Summa. Ils remportent quelques succès face à des Finlandais pauvrement équipés en armes antichars, mais le prototype du SMK déchenille bientôt sur une mine. Le KV et le T-100 tentent de le protéger pendant que des T-28 le remorquent, sans succès. Le SMK sera récupéré au printemps mais il faudra le démonter pour le ramener à l’arrière. Suite à l’expérience finlandaise, le 19 décembre 1939, le Comité d’Etat à la Défense décide de miser sur le KV. Une production initiale de 50 exemplaires est demandée à l’usine Kirov pour 1940, avec une tourelle redessinée. Les combats contre les bunkers finlandais poussent également le général Meretskov, commandant la 7ème armée, à demander un char équipé d’une pièce lourde de 152 ou 203mm. Cette requête débouchera sur le KV-2, obusier géant qui donnera comme son grand frère le KV-1 du fil à retordre aux Allemands pendant Barbarossa.

Le prototype du SMK immobilisé en Finlande. Aux côtés du T-100 et du KV, le char est testé grandeur nature contre les défenses finlandaises de Summa.

Le char KV-1 a un équipage de 5 hommes : le commandant qui assure aussi la fonction de chargeur, le canonnier, un assistant conducteur-mécanicien dans la tourelle, un conducteur et un opérateur-radio, qui opère la mitrailleuse de caisse. Le KV-1 est difficile à manoeuvrer, mais chose rare pour l’Armée Rouge de l’époque, chaque char dispose d’une radio, plutôt réservée d’ordinaire aux commandants de sections ou de compagnies. En revanche l’engin offre une très mauvaise visibilité pour l’équipage et le commandant de char, notamment en raison du dessin de la tourelle. Le commandant de char, qui doit en plus faire office de chargeur, actionne également la mitrailleuse de tourelle ! Le KV-1 embarque 98 obus de 76,2mm (24 AP antichars, 74 HE), mais seulement 10 sont à proximité du canon : les autres sont répartis sur le tapis de la caisse et il faut se baisser dans le char pour aller les chercher. Par ailleurs l’assistant conducteur-mécanicien, placé dans la tourelle à côté du commandant de char, peut gêner celui-ci dans ses évolutions. Aussi beaucoup d’équipages de KV-1 préfèrent oeuvrer à 4 plutôt qu’à 5. En 1942, la pénurie d’équipages est telle que certains KV-1 n’embarquent que 3 hommes, sans opérateur radio le plus souvent.


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Les premiers KV-1 sont livrés à l’Armée Rouge à l’été 1940. La commande initiale de 50 exemplaires est vite accrue. Au total, 141 KV-1 sont produits cette année-là. L’usine de tracteurs de Chelyabinsk commence également à construire le nouveau blindé : le premier exemplaire test est achevé le 31 décembre 1940 et la production en série démarre au printemps 1941. Les premiers KV-1 connaissent de nombreux problèmes de moteur et de transmission. Progressivement, à la fin de 1940, le KV-1 est rééquipé du nouveau canon L-32 de 76,2 mm, mais certains conservent encore le L-11. Paradoxalement, le char moyen T-34 est lui équipé, début 1941, d’un canon plus performant, le L-34, que celui du char lourd soviétique ! Après l’invasion allemande, le KV-1 reçoit un dérivé de cette pièce, le ZIS-5.

Usine de fabrication du KV-1 à Chelyabinsk. Après l’évacuation de l’usine Kirov, le nouveau complexe de Chelyabinsk devient « Tankograd« .

En juin 1941, à la veille de Barbarossa, 508 chars KV-1 sont entre les mains de l’Armée Rouge. A ce moment-là, celle-ci subit encore le contrecoup des purges de Staline, qui vient de rétablir les corps mécanisés, en juillet 1940, alarmé par les performances allemandes durant la campagne de France. Ceux-ci comprennent normalement deux divisions de chars et une division motorisée : 1031 chars chacun, dont 63 KV, 210 T-34, 147 chars légers BT-7, 19 chars légers T-26, 8 T-26 lance-flammes, 53 automitrailleuses BA-10 et 19 automitrailleuses BA-20. Il doit y avoir un bataillon de 31 chars KV dans chaque régiment de chars. En tout, cette nouvelle structure nécessiterait pas moins de 3800 chars KV ! L’URSS n’en a alors ni les moyens, ni le temps. Ainsi, peu de divisions de chars atteignent leur niveau théorique. Au 15ème corps mécanisé, la 10ème division de chars a bien ses 63 KV, mais la 37ème division de chars voisine n’en a qu’un seul ! Il n’y a que 6 corps mécanisés avec au moins un bataillon de KV : le 6ème corps, le mieux doté, en a 114. Les corps mécanisés les plus pourvus sont les 3ème (52), 4ème (99), 6ème (114), 8ème (71), 15ème (64) et 22ème (31). Le 3ème corps mécanisé est dans le district militaire de la Baltique, le 6ème corps mécanisé est dans le District Militaire Spécial Occidental en Biélorussie et les autres se situent dans l’ouest de l’Ukraine avec le District Militaire Spécial de Kiev.

Si les équipages reçoivent avec enthousiasme les nouveaux chars KV et T-34, ils les obtiennent si tard que l’entraînement est dérisoire. 41 des 508 chars KV ont été livrés dans le mois précédant Barbarossa ! Peu de chars KV ont plus de dix heures d’utilisation avant le déclenchement de l’attaque. Un dixième des obus de 76,2mm requis est présent. Les équipages, pourtant, sont confiants, car le KV semble invulnérable. Et il est vrai que le char le plus puissant de l’arsenal allemand de l’époque, le Panzer IV dans les versions D, E ou F1 tout juste entrée en service, est incapable de percer son blindage avec son canon court de 75 mm. Même le nouveau canon antichar Pak 38 de 50mm, qui entre en service en 1941, ne peut venir à bout du KV. Comme souvent, la solution viendra, entre autres, de l’utilisation du canon Flak de 88 mm en tir tendu.

Un héros : Kolobanov

Zinovy Kolobanov est né dans le village d’Aryefina, près de la ville de Nijni-Novgorod, le jour de Noël 19101. A l’âge de dix ans, son père meurt pendant la guerre civile et la famille migre vers un kolkhoze. Kolobanov entre plus tard dans le collège industriel Gorky. En 1933, il rejoint l’Armée Rouge. Il sort breveté de l’école des chars Frunze d’Orel en mai 1936 avec le rang de lieutenant. Kolobanov demande à servir dans le district militaire de Léningrad, en tant que commandant du 3ème bataillon de chars indépendant de la 2ème brigade de chars. D’octobre 1937 à 1938, il suit des cours d’état-major : en juillet 1938, il commande une section de chars au sein de la 6ème brigade blindée indépendante, bientôt une compagnie. Quand la guerre d’Hiver contre la Finlande éclate, en 1939, il se trouve dans la 1ère brigade de chars légers en tant que commandant de compagnie, où il vient juste d’être affecté. Kolobanov se distingue lors de la percée de la ligne Mannerheim, et ses blindés entrent dans Vyborg, importante cité finlandaise prise par les Soviétiques à la fin du conflit. Kolobanov a dû évacuer trois fois son char touché, en flammes, subissant des brûlures légères. Il est fait Héros de l’Union Soviétique et on le décore de l’ordre de Lénine. Dans cette expérience calamiteuse qu’est la guerre d’Hiver pour l’Armée Rouge -et même si elle en tire beaucoup d’enseignements, ce que ne verront pas les Allemands-, Kolobanov fait figure de héros. Cependant, le « héros » est bientôt dégradé et privé de décorations pour avoir sympathisé avec les Finlandais après l’armistice -il aurait fumé une cigarette avec des officiers adverses… mais l’Armée Rouge manquant de cadres expérimentés suite aux purges, en particulier dans l’arme blindée, il demeure commandant de char. Il est transféré dans le district militaire de Kiev. Le 6 septembre 1940, il retrouve le rang de lieutenant et occupe des postes de responsabilité dans différentes unités blindées (commandant adjoint de compagnie dans le 20ème régiment de chars, commandant de compagnie au 36ème bataillon de chars, etc). Le 9 mai 1941, il prend la tête d’une compagnie de chars du bataillon lourd du 97ème régiment de chars, 49ème division de chars.

1Les dates de naissance et de mort de Kolobanov varient selon les sources. Sa tombe porte les dates suivantes : 1910-1994.

Carte des opérations du Groupe d’Armées Nord dans les premières semaines de Barbarossa.

Vient Barbarossa, le 22 juin 1941. Le Groupe d’Armées Nord allemand du maréchal von Leeb doit avancer sur l’axe de Léningrad, nettoyer la région de la Baltique des forces soviétiques qui s’y trouvent et prendre la ville. L’attaque allemande surprend largement le front du nord-ouest du général Kouznetsov. Le 25 juin, après de vaines contre-attaques, les 8ème et 11ème armées soviétiques sont forcées de se replier derrière la Dvina. Le 26 juin, le 56. Panzerkorps de Manstein établit une tête de pont sur la rivière. La 8ème armée soviétique bat en retraite vers l’Estonie et le gros des forces soviétiques se dirige plus à l’est, laissant les approches de Léningrad par Pskov et Ostrov dégarnies de défenseurs. Le 4. Panzergruppe d’Hoepner doit prendre Pskov tandis que l’infanterie allemande se charge de nettoyer les côtes de la Baltique jusqu’en Estonie. Pskov est prise dès le 8 juillet et les Allemands entrent dans la région administrative de Léningrad. Le front du Nord-Ouest de Kouznetsov -entretemps démis de son commandement- n’existe plus : le front du Nord de Popov, qui défend Léningrad, est désormais en première ligne.

Un Panzer IV de la 8. Panzerdivision franchit un cours d’eau à côté d’un pont détruit, juin 1941. C’est le 10. Panzer-Regiment de cette division qui sera pris en embuscade par Kolobanov à Krasnogvardeysk.

L’avance allemande reprend le 9 juillet : la 18. Armee nettoie encore la Courlande et l’Estonie, tandis que les 41. et 56. Panzerkorps foncent vers le nord. Popov, sur les ordres de Joukov, bâtit une ligne de défense sur la Louga, qui court du golfe de Narva au lac Ilmen avec un échappatoire pour les forces soviétiques entre Luga et Krasnogvardeysk, où se trouve une autre ligne de fortifications couverte elle-même par une dernière et troisième ligne fortifiée. Mais aucune de ces lignes n’est véritablement solide. La Stavka, récemment créée par Staline, envoie cependant des renforts et dans un ordre du 14 juillet, Voroshilov intime aux défenseurs de Léningrad de tenir « à tout prix ». Le 41. Panzerkorps s’en prend au Groupe Opérationnel soviétique de la Louga et réussit quelques brèches, mais se heurte à une résistance fanatique des divisions de milice populaire hâtivement levées à Léningrad et expédiées directement sur le front. Le 56. Panzerkorps de Manstein progresse plus à l’ouest : la 8. Panzerdivision en particulier atteint Sol’tsy le 13 juillet après une chevauchée de 40 km, avant de subir la contre-attaque du 10ème corps mécanisé soviétique, orchestrée par Vatoutine, qui l’isole pendant un temps. Hoepner est obligé de divertir des forces de la Louga et de l’axe de Kingisepp pour secourir la division, bientôt dégagée : mais un temps précieux a été perdu. Sur ordre la Stavka, Voroshilov déplace bientôt des renforts du nord de la Carélie, en particulier la 1ère division blindée qui stationne au sud de Krasnogvardeysk. Les Soviétiques acheminent aussi des renforts au sud de Léningrad.

Quant aux Allemands, confiants dans leurs succès initiaux, ils prévoient de s’emparer de la ville avant la prise de Moscou : un ordre d’Hitler du 23 juillet le stipule, allouant le 3. Panzergruppe du Groupe d’Armées Centre au Groupe d’Armées Nord jusqu’à la fin de l’opération contre Léningrad. Leeb prévoit d’attaquer le 9 août entre la rivière Narva et le lac Ilmen en divisant ses forces en trois groupes : le 41. Panzerkorps doit attaquer vers Kingisepp et Léningrad à partir de ses têtes de pont sur la Louga, le 56. Panzerkorps doit percer sur la Louga en direction de Léningrad. Les Soviétiques anticipent l’assaut allemand et lance des contre-attaques, encore une fois conçues par Vatoutine, qui se terminent en désastre : cependant, les Allemands sont à nouveau retardés, ils ont dû divertir de nouvelles unités du Groupe d’Armées Centre et les pertes sont lourdes. Le 41. Panzerkorps passe à l’offensive cependant sur l’axe Kingisepp-Krasnogvardeysk le 8 août, suivi par le 56. Panzerkorps le 10. La 8. Panzerdivision vient renforcer le 41. Panzerkorps et prend la tête de la percée vers Krasnogvardeysk, mais les pertes allemandes sont élevées devant une résistance soviétique acharnée. Popov expédie des renforts dans la région fortifiée de Krasnogvardeysk. Les 1., 6., 8. Panzerdivisionen lancent des assauts concentriques sur le secteur à partir du 16 août, mais échouent à percer les défenses russes.

Kolobanov est désormais lieutenant dans la 1ère division blindée : en raison de son expérience, il prend la tête d’une compagnie de chars lourds KV-1 du 1er régiment de la division. Le 19 août, Kolobanov se trouve sur la route des Allemands près de Krasnogvardeysk, à la tête de 5 chars KV-1 de la 3ème compagnie du 1er bataillon de chars de la division. En face de lui, la 8. Panzerdivision est en marche. On est alors à moins de 50 km de Léningrad. A ce moment-là, les unités de chars soviétiques, comme c’est le cas de la compagnie de Kolobanov, reçoivent parfois directement les KV-1 à peine sortis de l’usine Kirov de Léningrad qui en assure la production ! Kolobanov a reçu l’ordre du commandant de la 1ère division blindée, le général Baranov, d’empêcher coûte que coûte les Allemands de passer. Baranov a choisi ce commandant de compagnie pour barrer la route des Allemands à Krasnogvardeysk justement en raison de son expérience opérationnelle et aussi de la supériorité bien connue des KV-1 face aux chars allemands.

Kolobanov a l’avantage de la position. Il a en effet embusqué ses 5 KV-1 sous le couvert d’arbres bordant un marécage le long duquel les Allemands sont obligés de passer, au croisement de trois routes. Il place deux chars sur la route de Luga et deux autres sur celle de Kingisepp. Kolobanov se sait surpassé en nombre : aussi veut-il conserver l’avantage de la surprise en dissimulant aux Allemands l’effectif de chars qui leur fait face. Il place son char en avant, camouflé par une tranchée à 300 m de la jonction des trois routes, pour tirer en premier et donne l’ordre aux autres de retenir leur feu, sauf si son propre KV était détruit : auquel cas chaque blindé soviétique doit engager les Allemands successivement, l’un après l’autre. Kolobanov a fait embarquer dans chaque char le double de la dotation normale en obus, dont deux tiers d’obus AP (antichars). Le commandant de compagnie a mené une reconnaissance minutieuse du terrain, il a installé ses chars judicieusement et a fait en sorte qu’ils soient parfaitement invisibles depuis la route jusqu’au moment crucial où il faudra se dévoiler en ouvrant le feu. Des fantassins couvrent les arrières des KV-1, tout en restant eux aussi dissimulés.

Plan de l’embuscade dressée par Kolobanov. Le diamant marron représente le char KV-1 de ce dernier. Les Allemands arrivent de la route à gauche et cherchent à poursuivre vers celle en haut à droite du plan. Le cercle sur cette dernière route au bout de la flèche 150 m indique l’impact sur le char de tête de la colonne. Celui à gauche au bout de la flèche 300 m indique l’impact sur le char de queue. Les Allemands cherchent à s’enfuir au sud, par la route en bas du plan.

Le 20 août1, au matin, les tankistes soviétiques aperçoivent les appareils allemands qui s’en vont dans la direction de Léningrad. Après midi, une colone allemande bute sur les deux KV-1 embusqués sur la route de Luga, qui mettent hors de combat 5 chars et 3 autres blindés allemands. Vers 14h, une colonne allemande de 22 Panzern du Panzer-Regiment 10 approche sur la route2. Dans le premier KV-1, numéroté 864, se trouve Kolobanov, commandant de char, et Usov, le tireur qui va actionner la détente (un vétéran de l’Armée Rouge, qui a participé à l’occupation de la Pologne en septembre 1939 et à la guerre d’Hiver, lui aussi). Le commandant de la compagnie a laissé passer précédemment trois motos avec side-cars, des éléments de reconnaissance qui ne repèrent pas les KV. Kolobanov ordonne de tirer sur le char de tête : au premier obus, Usov le met hors de combat. Les Allemands pensent que leur char a sauté sur une mine et s’arrêtent. Usov en profite pour détruire le deuxième char. Kolobanov lui ordonne alors de s’en prendre au char de queue, qui bientôt est lui aussi en flammes, de même que celui qui le précède. La colonne est immobilisée. Les Allemands cherchent à s’échapper par le sud mais s’embourbent dans le marais. Le char de Kolobanov est le seul à tirer pendant l’engagement. Usov expédie 98 obus au total -avant d’être à court de munitions- qui mettent hors de combat les 22 chars de la colonne ainsi que deux pièces d’artillerie antichar tractées mise en batterie contre les KV.

Une autre colonne allemande tente de forcer le passage. Le char de Kolobanov ne participe pas cette fois à l’embuscade, harcelé par des tirs de Panzer IV. Les chars allemands sont finalement détruits par les 4 autres KV-1. 21 Panzern de plus sont détruits, portant le total de la compagnie de Kolobanov à 43 chars allemands mis hors de combat en trente minutes. Une autre compagnie de KV-1 du bataillon mené par le commandant de l’unité, I.B. Spiller, intervient également : celui-ci détruit personnellement 2 chars. Le char de Kolobanov a reçu, selon les sources, entre 135 et 156 impacts, sans que le blindage ait été percé. Il faut dire que la plupart des chars détruits sont des Panzer II équipés d’un canon de 20mm et des Panzer III équipés d’un canon de 37 mm, qui n’avaient pas la moindre chance de percer le blindage du KV-1. En raison de son passif, Kolobanov n’est décoré que de l’ordre du Drapeau Rouge, Usov recevant pour sa part l’ordre de Lénine.

Début septembre, la compagnie de Kolobanov se distingue encore en détruisant trois batteries de mortiers, 4 canons antichars et en mettant hors de combat 250 soldats allemands. Kolobanov est blessé plus tard à la tête par un shrapnel le 15 septembre 1941 alors que ses chars font le plein d’essence. Malgré une commotion cérébrale, il demande à repartir au feu. Fin 1944, il commande un bataillon de canons d’assaut SU-76. Lors de l’opération Vistule-Oder, il reçoit l’ordre de l’Etoile Rouge, puis celui du Drapeau Rouge au moment de la prise de Berlin. Nommé lieutenant-colonel, il sert en RDA après la guerre (1951-1955), mais comme plusieurs soldats de son unité passent à l’ouest dans le secteur britannique, on le rapatrie plus à l’est, en Biélorussie. Après 25 ans dans l’Armée Rouge, en 1958, Kolobanov est transféré dans la réserve s’en va travailler à l’usine automobile de Minsk. A l’initiative des villageois, un panorama est installé sur les lieux de la bataille en 1983, ainsi qu’un char (pas un KV-1 cependant, mais un IS-2) et une plaque commémorative. Usov et Kolobanov sont présents lors de l’inauguration du site. Il meurt en 1994. En 2006, un monument en son honneur est érigé à Minsk, capitale de Biélorussie.

1On trouve dans tous les récits de la bataille la date du 19 août pour l’engagement, mais c’est apparemment une erreur, qui n’a pas été corrigée après la chute de l’URSS.

2Les sources sont contradictoires sur l’adversaire de Kolobanov : on parle aussi de Panzer 35 (t) de la 6. Panzerdivision, voire de la 1. Panzerdivision.

Le monument érigé à la gloire de Kolobanov sur les lieux de son exploit, en 1983, avec un char IS-2.

Un succès éphémère, mais bien analysé par l’Armée Rouge

L’exemple de Kolobanov n’est pas isolé. Durant les premières semaines de Barbarossa, les Allemands se heurtent aux chars KV-1 et KV-2 et peinent parfois à en venir à bout. En Lituanie, au sein du front du nord-ouest du général Kuznetsov, la 2ème division blindée du 3ème corps mécanisé (équipé de 52 KV) est expédiée le long de la rivière Dubissa pour stopper l’avance allemande le long de la route Tilsit-Shauliya tandis que la 5ème division blindée est envoyée sur la ville frontière d’Alitus. La 2ème division blindée du général Solyalyankin se heurte de plein fouet aux éléments de tête du 4.Panzergruppe, poing blindé du Groupe d’Armées Nord allemand, dont les Panzer 35 (t) de la 6. Panzerdivision. 80 chars légers BT, 20 KV et une poignée de T-34 chargent les lignes allemandes. Le général Reinhardt, qui commande le 41. Panzerkorps, en témoigne : les chars allemands sont débordés et doivent se replier, incapables de venir à bout du blindage des KV-1, qui écrasent également un obusier de 150mm déployé pour tirer contre eux en tir tendu ! Les Soviétiques revendiquent dans cet engagement 40 Panzern détruits et le même nombre de pièces d’artillerie, dont beaucoup de pièces antichars de 37 mm tout simplement broyées par les KV-1, comme l’obusier de 150 mm précédemment évoqué. La 2ème division blindée soviétique est alors à court de carburant et de munitions, et les chars les plus anciens commencent à souffrir de problèmes mécaniques. Un peu plus tard, à Rasyeinyia, la 6. Panzerdivision bute sur un KV-2 retranché près de la rivière Dubissa. Il faudra que des sapeurs allemands viennent au plus près placer des charges explosives sur le blindage du monstre pour le mettre hors de combat, en dépit de l’emploi de tous les calibres antichars disponibles, y compris le 88mm.

La 1. Panzerdivision, qui est venue au secours de sa consoeur, se heurte aussi à la 2ème division blindée et au 12ème corps mécanisé soviétique. Le Panzergrenadier Regiment 113 manque d’être submergé par les KV-2 et le Panzerjäger Abteilung 37 est impuissant avec ses canons antichars de 37 mm bientôt écrasés par les mastodontes. Pourtant, la 1. Panzerdivision, majoritairement équipée de Panzer III et IV, les meilleurs blindés disponibles de l’arsenal allermand, arrivent parfois à mettre hors de combat les KV à très courte portée (30 à 60 m) en utilisant des munitions spéciales Panzergranate 40. Grâce à un mouvement en tenailles avec la 6. Panzerdivision, les Allemands parviennent à repousser les blindés soviétiques dans un marécage où ils constituent dès lors des cibles faciles. 29 KV-1 et KV-2 ont été mis hors de combat, l’un d’entre eux touché à 70 reprises sans aucune pénétration du blindage. Mais la plupart des KV de la région Baltique ont été éliminés.

En Ukraine, les KV retardent également considérablement l’avancée allemande, mais ils ne peuvent à eux seuls compenser toutes les faiblesses de l’Armée Rouge. Un rapport secret du général Morgunov, qui commande les chars en Ukraine, indique que le KV vaut 10 à 14 chars ennemis. Rokossovsky témoigne aussi de sa résistance exceptionnelle face aux chars et antichars allemands. Bagramyan rappelle que dans les combats pour Berditchev, un seul KV-1 de la 10ème division blindée, commandé par le lieutenant Zhalin, a détruit 8 chars allemands tout en recevant près de 40 impacts à courte portée. Fin juillet, dans un autre rapport, le général Ieremenko rapporte comment un KV-1, dans le secteur de la 107ème division motorisée, est envoyé détruire une batterie antichar allemande, qu’il écrase littéralement sous ses chenilles. Mais il explique aussi que ces blindés sont souvent perdus en raison de la conduite erratique des équipages, qu’il faut donc sélectionner avec soin.

C’est le principal problème des chars KV pendant Barbarossa : les équipages manquent sérieusement d’entraînement et connaissent mal leur véhicule. Un autre rapport du front d’Ukraine daté du 8 juillet souligne qu’à la 41ème division blindée, sur 31 KV-2, seulement 5 ont été perdus du fait de l’ennemi, mais 12 ont été détruits par leurs propres équipages et 5 sont en réparation de longue durée. Le rapport explique que lorsque les équipages sont confrontés à un problème mécanique, ou n’ont pas de pièces détachées, ils sabordent leurs engins. Le commandant du 8ème corps mécanisé relativement bien pourvu, le général Ryabyshev, signale que dans les quatre premiers jours des hostilités, 40 à 50% des chars ont été perdus suite aux déplacements effectués par son unité ! La 10ème division de chars du 15ème corps mécanisé perd 56 de ses 63 KV pendant les combats d’août : 34 ont été abandonnés sur panne mécanique. A la 8ème division de chars, 43 KV sur 50 sont à rayer des listes : 2 se sont enlisés dans un marais, 28 ont été abandonnés ou détruits par leurs équipages…

Des KV-1 de la 1ère division blindée, l’unité de Kolobanov, près de Léningrad, en 1941.

Le KV souffre, de fait, d’énormes problèmes mécaniques, en particulier liés à son embrayage et au système de propulsion. Les Allemands qui testent un exemplaire capturé à Wunsdorf, début 1942, tire grosso modo les mêmes conclusions que les Soviétiques. Ils constatent que les vitesses ne peuvent se passer qu’à l’arrêt, et donc que la vitesse théorique de 35 km/h est illusoire. Ils ont aussi noté que les KV-1 abandonnés présentent souvent des problèmes d’embrayage. Autre défaut : le manque de visibilité, d’autant plus que les obus frappant la tourelle, s’ils n’entament pas le blindage, endommagent les fentes de vision. Le commandant de char n’a pas de coupole au-dessus de lui et, comme dans beaucoup de chars russes, il doit assumer deux rôles différents, ce qui lui laisse moins d’opportunités pour contrôler la vision extérieure. Dès la fin de 1941, en raison des pertes énormes subies par l’Armée Rouge en blindés, la Stavka dissout les corps mécanisés et crée des brigades de chars, organisées autour d’un régiment de chars et d’un bataillon de fusiliers motorisés. Comprenant 93 chars, ces brigades disposent d’une compagnie de 7 KV, d’une autre de 22 T-34, le reste étant composé de chars légers. En raison des besoins pressants en chars modernes, l’usine Kirov de Léningrad tourne à plein régime jusqu’à l’encerclement de la ville : elle est d’ailleurs touchée par un raid de la Luftwaffe le 10 septembre 1941. En octobre, les chaînes de montage sont évacuées à Chelyabinsk, où un nouveau complexe est créé : l’usine n°100 d’ingéniérie lourde, la fameuse « Tankograd ».

Les Soviétiques vont donc être en mesure, grâce au déménagement des usines, de relancer leur production de blindés. En 1941, 1121 KV-1 sont sortis des chaînes de montage. Durant la première année de conflit, certaines améliorations ont été apportées au char. Le blindage initial, 90 mm pour le frontal et 75mm pour les côtés, est renforcé à 90-120 mm sur le front et à 95mm sur les côtés. Un blindage additionnel est rajouté sur la tourelle pour éviter son enrayage. Le nouveau canon ZIS-5 de 76,2 mm est monté à partir de juillet. Quelques KV-1 reçoivent le canon F-34 du T-34 en raison de pénuries du canon ZIS-5. La production de guerre soviétique tourne à plein régime, et le nombre d’heures pour construire un KV-1, tout comme le coût de la production, diminue. Malheureusement, la réquisition de travailleurs mal formés (femmes, enfants) aboutit parfois à des erreurs sur les chaînes de montage : en particulier dans la transmission du char, qui n’en avait pas véritablement besoin !

Fin 1941-début 1942, le KV-1 conserve malgré tout un avantage technologique certains sur ses homologues allemands, en raison de son blindage et de sa puissance de feu. Il réussit encore quelques beaux exploits locaux. En octobre 1941, sur la route de Moscou, le KV-1 commandé par le lieutenant Gudz, du 89ème bataillon indépendant de chars, détruit 10 Panzern près de Volokolamski, après avoir été touché 29 fois par les blindés et canons antichars allemands. Mais les KV-1 sont surtout efficaces contre l’infanterie allemande, dépourvue d’armes antichars efficaces, et qui craint particulièrement les mastodontes russes. A la fin de l’année 1941, en sus des brigades de chars nouveau format dont le nombre de chars ne cesse d’ailleurs d’évoluer en fonction des aléas de la production, les Soviétiques créent des bataillons ou compagnies de chars indépendants pour appuyer les unités d’infanterie ou de cavalerie. En février 1942, les brigades de chars comptent désormais 46 véhicules dont 10 KV : divisées en deux bataillons, les brigades alignent dans chacun de ceux-ci une compagnie lourde, une moyenne et une légère. La première consiste en deux pelotons de 2 KV plus le char du commandant de compagnie. Ce sont eux qui mènent généralement les contre-attaques en raison de leur blindage.

Mais dès la mi-1942, l’utilisation des chars au sein de l’Armée Rouge ne donne toujours pas satisfaction et interroge les commandants de l’arme blindée. Les différents types de chars employés dans les brigades provoquent un casse-tête logistique et des cauchemars tactiques. En raison de son poids, le KV-1 est moins performant en tout-terrain que les chars légers T-60 ou T-70 ou que les T-34. Par ailleurs, les Allemands introduisent en 1942 de nouvelles armes antichars plus performantes. En juin 1942, le lieutenant-colonel Strogiy, commandant d’une brigade blindée dans la péninsule de Kertch, indique que ses KV ont été percés par une nouvelle charge HEAT (High Explosive Anti Tank) mise au point par les Allemands. Par ailleurs, le canon antichar Pak 40 de 75mm est capable de venir à bout du KV et le Panzer IV est rééquipé dans les dernières versions d’un canon long de 75mm, lui aussi plus efficace contre le char soviétique. Rotmistrov, qui commande la 8ème brigade blindée au début de la guerre et finit comme commandant de l’arme blindée soviétique, explique combien le mélange des types de chars au sein des brigades est néfaste. Il recommande de centrer la production sur un seul modèle. Evidemment, il songe au T-34. La Stavka prend une double direction : concentrer la production sur le T-34 mais revoir si possible dans le même temps le profil du char lourd KV. Cela donne naissance au KV-1S, plus léger, dont certains défauts mineurs sont corrigés, et qui entre en production dès août 1942.

En octobre 1942, le général Katukov, un des futurs commandants d’armée blindée qui a mené des T-34 et des KV-1 dans la défense de Moscou, est interrogé par Staline sur les performances de ces modèles. Il répond que si le T-34 donne satisfaction, ce n’est pas le cas du KV-1, trop peu agile, et qui n’apporte pas grand chose de plus pour un char lourd puisqu’il est équipé, par exemple, d’un canon du même calibre. C’est ainsi que le même mois, les KV-1 sont progressivement retirés des brigades mixtes pour être regroupés en régiments indépendants devant être engagés pour soutenir l’infanterie dans les percées. Au total, 1370 KV-1S sont encore produits jusqu’à avril 1943, date de la cessation de la production. Certaines brigades participant à la contre-offensive autour de Stalingrad restent cependant équipées du KV-1. Le châssis du KV-1 sert cependant de base, entre autres, au nouveau canon-automoteur SU-152, armé d’un obusier de 152 mm, qui entre en service en mars 1943 -plus de 700 sont construits jusqu’à l’automne.

Un équipage saute dans son KV-1 pendant la contre-offensive soviétique de la fin 1942.

Conclusion

En 1941, l’Armée Rouge est déjà une force considérable, disposant de matériels performants, parfois sans équivalents (pensons au T-34). Mais elle souffre de lacunes énormes : les officiers formés sont peu nombreux, l’armée est en pleine croissance et l’entraînement ne suit pas, le moral est désastreux après les purges de 1936-1938, et enfin, pour ce qui nous intéresse ici, l’arme blindée est chamboulée par des changements doctrinaux encore imparfaitement réalisés. Cependant, malgré ces problèmes, l’Armée Rouge soutient, dans la douleur, le choc de Barbarossa. L’exploit du lieutenant Kolobanov n’est qu’un succès tactique de faible envergure, mais il s’inscrit dans cette série de contre-attaques lancées par Vatoutine aux abords de Léningrad et qui ralentissent considérablement l’avancée allemande sur la patrie du communisme. Les nazis ont grandement sous-estimé le potentiel de l’Armée Rouge et sa mobilisation économique qui démarre dès l’industrialisation lancée par Staline avec les plans quinquennaux, ce qui donne aux Soviétiques les moyens d’aligner un matériel formidable en quantité -si ce n’est en qualité. Et si l’on peut constater le manque de cadres formés, il n’en reste pas moins qu’on en trouve, en cherchant bien, y compris dans l’arme blindée : Kolobanov est un vétéran de la guerre d’Hiver, et tous les commandants d’armées blindées de 1945 à l’exception d’un seul ont commandé des unités blindées dans la tourmente de Barbarossa. Enfin, quant au matériel, ici le char KV-1, il est loin d’être dépareillé, surclassant même celui des Allemands, ne pouvant renverser le cours des opérations, mais impressionnant l’adversaire avant de montrer ses limites une fois la première phase de la guerre à l’est achevée. Les Allemands, comme avec le T-34, en tireront l’idée de renforcer à la fois le blindage et l’armement : ce seront le Tigre, puis le Panther. Les Soviétiques, quant à eux, font le choix inverse : privilégier un modèle de blindé relativement polyvalent, le T-34, qui ne devient véritablement inférieur aux chars allemands qu’avec l’entrée en lice du Tigre et du Panther, en 1943. Le KV-1 est ainsi sacrifié à l’aune de la redécouverte de l’art opératif par l’arme blindée soviétique, tout en servant pour des emplois annexes (régiments de soutien à l’infanterie, châssis pour les canons automoteurs). En ce sens, il illustre assez bien le renouveau de l’Armée Rouge sur les cendres de Barbarossa.

Pour aller plus loin :

Une introduction sur les chars KV-1 et KV-2 (qui malheureusement ne cite pas ses sources) :

Steven J. ZALOGA, KV-1 et 2 Heavy Tanks 1939-1945, New Vanguard 17, Osprey, 1995.

Un aperçu sur Barbarossa pour se mettre à jour sur le plan historiographique :

« Barbarossa, du triomphe au désastre », in Guerres et Histoire n°2, p.30-55.

Les opérations sur la partie nord du front de l’est en 1941, vues surtout du côté soviétique :

David M. GLANTZ, The Siege of Leningrad 1941-1944. 900 Days of Terror, Cassell, 2001, (p.13-48 pour les premiers mois de Barbarossa).

Sur l’histoire de Kolobanov :

http://tankfront.ru/snipers/ussr/kolobanov_zg.html

1On trouve un article sur Otto Carius dans le n°47 de Batailles et Blindés, l’une des plus éminentes du marché. Mais, une fois n’est pas coutume, le récit traditionnel germanocentré est contrebalancé par un aperçu du côté soviétique. Preuve que les acquis de l’historiographie font leur chemin…

2Expression empruntée à Liddell Hart.

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3 Responses

  1. Frédéric dit :

    Histoire impressionnante sur la solidité de l’acier soviétique.

    Cela montre une fois de plus que contrairement à la croyance populaire que les Panzers n’étaient à la pointe de la technologie au début de la 2e guerre mondiale.

    Les résultats de certains chars B1b durant la campagne de France se moquant des obus des chars allemands sont également à rappeler.

  2. Stephane Mantoux dit :

    C’est comparable, sachant toutefois que les Français finissent par perdre la campagne de France alors que les Soviétiques survivent et triomphent des nazis (lol) -avec l’aide alliée cependant.

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