Quand la guerre fait son cinéma…/5 La colline a des yeux

Sidney Lumet est mort il y a un peu plus d’un an, le 9 avril 2011, et avec lui est parti un géant du cinéma américain. Réalisateur prolifique, socialement engagé, il a tourné quelques monuments indépassables avec les plus grands : Marlon Brando, Al Pacino, Michael Caine, Treat Williams, Paul Newman, Henry Fonda, la liste est longue et impressionnante.

Tout au long de sa carrière, Lumet a traité de la justice, de l’injustice, des hommes, de leurs démons, de leur grandeur et de leurs tourments. Cet attachement à ses personnages donne à ses films– pas tous, il y a aussi quelques ratés alimentaires – une profondeur rarement atteinte dans le cinéma commercial.

En 1965, Sidney Lumet est donc déjà un cinéaste reconnu. Il a tourné avec Brando et Fonda, et a une belle expérience de réalisateur pour la télévision. En décidant d’adapter la pièce en partie autobiographique de Ray Rigby, The Hill (la colline), il reprend le flambeau laissé après 12 hommes en colère (12 angry men, 1957), mais en le plaçant dans le contexte particulier d’une prison militaire de l’armée britannique engagée en Afrique du Nord pendant la Deuxième guerre mondiale.

Si le film carcéral est un genre bien connu du cinéma (Brubaker, Luke la main froide, Les évadés, La ligne verte, Animal factory, etc.), on ne montre presque jamais les prisons militaires – à ne pas confondre avec les camps de prisonniers de guerre (La grande illusion, La Grande évasion, Les indomptables de Colditz, Le pont de la rivière Kwaï). Il faudra d’ailleurs que je revoie Le dernier château (Rod Lurie, 2001, avec Robert Redford), maintenant que j’y pense.

La colline des hommes perdus n’est pas un film antimilitariste. Pourquoi faudrait-il d’ailleurs penser que tous les films qui dénoncent la bêtise ou l’oppression sont antimilitaristes ? Mais c’est un film qui s’attache à décrire la bêtise et le sadisme de gardiens de prison dans l’univers si particulier de l’armée britannique. On est bien loin de l’héroïsme des Tommies vanté dans tant de productions depuis la fin de la guerre, vingt ans plus tôt.

http://www.youtube.com/watch?feature=player_embedded&v=GlWd_RvUzqw

L’intrigue développée ici est typique des pièces policières dont raffole le public anglo-saxon. Dans un univers clos et codifié (un camp de redressement pour militaires condamnés par la justice de l’armée), l’arrivée d’un groupe de nouveaux détenus, parmi lesquels une forte tête, Sean Connery, et celle d’un nouveau gardien, Ian Badry, vont casser l’équilibre qui régnait sur cette communauté si particulière. La mort d’un prisonnier, épuisé par la punition rituelle du camp (escalader une colline de sable sous le soleil du désert), déclenche tout.

L’affrontement qui en découle entre Connery et Badry est celui d’un homme libre et intègre, mais loin d’être un héros, contre l’incarnation de ce que le pouvoir sans limite peut faire sur un esprit pervers. Ian Badry incarne ainsi à merveille un sous-officier sadique, obsédé par le maintien de son pouvoir, et parfaitement déconnecté des enjeux qui l’entourent. Le sergent major Wilson, magistralement incarné par Harry Andrews, une des gueules mythiques du cinéma britannique de l’après-guerre, en devient presque sympathique – non, je plaisante – dans son souci de rétablir l’ordre, de protéger les uns et les autres et de protéger un ordre tout autant militaire que social.

Le film montre comment une machine, certes peu aimable, peut se dérégler dès lors que ses responsables ont démissionné. La figure du commandant de camp est ainsi pitoyable, et l’honneur de l’uniforme est, vaguement, sauvé par le tardif sursaut moral du médecin militaire (Sir Michael Redgrave). Par certains aspects, il rappelle d’ailleurs Ouragan sur le Caine (The Caine mutiny, Edward Dmytryk, 1954).

Et la guerre dans tout ça ? Elle est là, en filigrane. C’est elle qui a envoyé ces hommes en prison, elle qui a fait de ces hommes des lâches ou des déserteurs, elle qui a créé les règles appliquées dans le camp. On ne la verra pas, car elle n’est que le décor, le prétexte. Pourtant, le film parle aussi d’elle, en montrant que toutes les armées, même celles qui combattent l’Afrika Korps, ont des côtés plus sombres.

Que penser d’un système qui conditionne un homme pour en faire un soldat ? Le combattant d’une armée de masse est-il encore un citoyen libre ou un pion ? La question est cruellement posée par le personnage joué par Ossie Davis, et elle résonne longtemps, sans inutile candeur.

Abou Djaffar

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