Chronique industrie – avril 2012 : « Les commandes, c’est pas seulement pour maintenir la BITD »

Le 14 février dernier, à l’occasion de la conférence « Défense-Aéronautique : quelle adaptation des stratégies des industriels », le général de corps aérien Jean-Robert Morizot (en remplacement du CEMA Édouard Guillaud) est intervenu sur le thème « quelles attentes des armées face aux industriels de la défense ? ».


De façon intéressante, son intervention, devant un public composé de représentants d’Airbus, Dassault, Thales, Safran et autres, n’a pas été tant orientée sur le type d’équipements nécessaires aux besoins opérationnels des armées qu’à la posture que ces dernières attendent de leurs fournisseurs, en cette période de tension budgétaire, mais également sur le plus long terme. Un discours sans langue de bois, de la part d’un intervenant visiblement soucieux de faire passer certains messages en public. Dommage que le délégué général à l’armement, Laurent Collet-Billon, ait dû quitter la conférence un peu plus tôt.

Entamant son discours par les questions fondamentales du « pourquoi, comment et contre qui doit-on utiliser un armement ? », le général Morizot a voulu souligner que

les commandes, c’est pas seulement pour maintenir la BITD

Il est ensuite revenu sur la durée des programmes, qui selon lui s’inscrivent dans un temps trop long par rapport aux trajectoires budgétaires, aux durées des législatures et par voie de conséquence aux projections opérationnelles. En lien avec la dimension temporelle, vient naturellement le « coût astronomique des programmes ». Qui pour autant, ne sont rien par rapport aux coûts de possession, qui sont « à la limite du raisonnable », d’autant plus que l’on a « utilisé tous les bouts de ficelle ». Il traduisait ainsi, selon ses propres mots, une réelle préoccupation du CEMA, pour lequel le « futur n’est pas rassurant ».

Tous ceux qui ont quelques vagues connaissances du cycle de vie d’un équipement militaire savent bien que le MCO (maintien en condition opérationnelle) est in fine le poste le plus dispendieux. Mais comme l’explique Jean-Robert Morizot,

la durée de vie des matériels ne doit pas être matière à une rente de situation pour les industriels

Or il est vrai que, dans de très nombreux secteurs d’activité, les fournisseurs font leur marge sur les moyens et longs termes, en profitant de la relative captivité de leurs clients, auxquels ils ont pourtant consenti de lourdes remises lors de l’acquisition initiale.

Autre reproche, la complexité des armements :

Les industriels poussent au développement de systèmes très sophistiqués, que l’on a énormément de mal à faire fonctionner correctement lorsqu’on les reçoit

Remarque intéressante, car d’après les industriels que je côtoie et qui sont de l’autre côté de la barrière, les militaires et la DGA sont réputés pour « aimer se faire plaisir » en matière de spécifications et pour se laisser aller au toujours plus technologique.

Autre aspect qui se dégage implicitement de la citation ci-dessus, les progrès à réaliser dans la maîtrise de la conduite des programmes et dans les pratiques d’ingénierie systèmes, sur l’ensemble du cycle de développement (de la gestion des exigences jusqu’à la qualification opérationnelle). Un point également soulevé par le DGA lors de sa propre intervention en introduction de la conférence : il est nécessaire de se hisser au niveau de l’état de l’art en termes de méthodes de travail, afin de franchir le « mur de la complexité » dans la conception des systèmes de systèmes. D’autant que comme l’ont révélé les RETEX de l’Opération Harmattan, notre boucle OODA est lacunaire et la connexion entre nos différents équipements (capteurs – C2) est imparfaite.

Les matériels doivent être utilisés par les soldats dans des situations souvent éprouvantes, on voit bien donc le danger de l’excès de complexité et de la « surspécification ». Mais les armées sont-elles prêtes pour autant, afin de raccourcir les délais et les coûts, à recourir à plus d’achat sur étagère ?

Il n’y a aucune réticence à l’achat sur étagère mais il convient d’en évaluer les conséquences.

Conséquences qui s’envisagent notamment à l’aune des besoins d’évolution des matériels, au vu de leur durée de vie et leurs nécessaires adaptations de finalités au cours de celle-ci. Mais également des besoins croissants d’interopérabilité, vue comme indispensable avec l’OTAN par le général Morizot, et plus particulièrement avec les Anglais et les Américains (ce qui n’est pas, il faut le relever, la même chose, car les Américains ont la fâcheuse habitude de n’être interopérables qu’avec eux-mêmes). On notera au passage que le recours au « off-the-shelf » et l’appui sur des standards partagés contribue à cette interopérabilité. Ceci indépendamment de toute logique de souveraineté économique et technologique, comme l’a montré le débat sur les drones MALE à l’automne 2011.

En résumé, le discours de Jean-Robert Morizot a eu pour mérite de mettre en lumière, de façon très explicite, les inquiétudes et les attentes du principal client de nos fleurons industriels de la défense, qui certes sont de plus en plus tentés par le civil et l’international, mais qui ne doivent pas oublier qu’ils sont un des maillons essentiels

JGP, Mon Blog Défense

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