Quand la guerre fait son cinéma…4/Le traître (1951)

Titre original : Decision before dawn.

Date de réalisation : 1951.

Réalisateur : Anatole Litvak.

L’histoire : Décembre 1944. Les Allemands, acculés à la défensive, battent en retraite vers l’intérieur du IIIème Reich. Au sein de la 7ème armée américaine qui combat en Alsace, le colonel Devlin (Gary Merrill) dirige une unité de renseignements spéciale qui recrute des prisonniers de guerre allemands dans les camps américains afin de les retourner et de les envoyer espionner leurs compatriotes. Le lieutenant Rennick (Richard Basehart), officier de transmissions blessé sur Omaha Beach, est affecté à cette unité. Perdu sur le chemin de son affectation, il tombe avec son chauffeur de jeep sur deux Allemands errants près d’une carcasse détruite d’un semi-chenillé Sdkfz 251. Les deux Allemands sont capturés et envoyés dans un camp de prisonniers. Rennick arrive finalement à destination et reçoit un briefing du colonel Devlin sur les missions de son unité. Il assiste bientôt à une séance de recrutement dans un camp de prisonniers. L’un des volontaires et le sergent Rudolf Barth (Hans Christian Blech), qui comme tous les autres, reçoit un nom de code : « Tigre » . Ce dernier, ancien employé de cirque, est un homme cynique et sans scrupules qui cherche uniquement à survivre. L’un des deux Allemands capturés par Rennick, le caporal Karl Maurer (Oskar Werner), infirmier de la Luftwaffe, se porte bientôt volontaire après qu’un de ses amis ait été exécuté par les autres prisonniers dans le camp après avoir formulé des propos défaitistes. Maurer reçoit le nom de code « Happy ». Les prisonniers allemands volontaires subissent un entraînement fourni par des Américains, et sont chaperonnés par Monique (Dominique Blanchar), une Française de la Résistance qui fait aussi partie de l’unité. Bientôt, le colonel Devlin se voit confier une mission importante : un général allemand cherche à faire défection et à passer avec son corps d’armée en Suisse. Devlin choisit d’expédier le lieutenant Rennick, un Américain, en raison de l’importance de la mission : il doit accompagner « Tigre », le seul Allemand qui dispose de contacts au sein de l’objectif, Mannheim, mais suspecté d’être un agent double car son camarade, contrairement à lui, n’est pas revenu de la dernière mission qu’ils ont effectué ensemble. Devlin envoie également « Happy », dont c’est la première mission : il doit localiser le QG du XI. Panzerkorps, une unité qui pourrait s’interposer sur la route du général défecteur. Le groupe monte dans le même avion avant d’être largué à deux endroits différents : Rennick et « Tigre » près de Mannheim et « Happy » près de Munich, en Bavière…


L’histoire (vraie) : Le film se base sur des faits parfaitement authentiques. Pendant la Seconde Guerre mondiale, l’armée américaine a effectivement utilisé de nombreux Allemands comme espions contre leurs compatriotes nazis, et pas seulement des militaires. Dans le cas de ces derniers, l’un des exemples les plus connus est Werner Drechsler. Sous-marinier servant à bord de l’U-118, il est capturé lorsque son U-Boot est coulé au large des Açores en 1943 par les appareils embarqués du porte-avions américain USS Bogue. Il accepte alors de servir les Alliés car son père a été interné en camp de concentration comme prisonnier politique. Les services de renseignement de l’US Navy placent Drechsler dans un camp de prisonniers allemands près de Fort Meade, dans le Maryland, où il fréquente d’autres prisonniers -sous-mariniers eux aussi- et cherche à leur sous-tirer des informations sur l’équipement technologique, les procédures et les tactiques employées, etc. Malheureusement pour lui, le 12 mars 1944, il est transféré par mégarde par l’US Army (malgré les avertissements de l’US Navy) dans un autre camp, Papago Park en Arizona, où se trouvent d’autres sous-mariniers allemands et notamment certains de ses camarades de l’U-118 qui se doutent de ses activités. Pendant qu’il est endormi, il est enlevé et jugé par une cour martiale sommaire qui le condamne à mort, quelques heures après son arrivée dans le camp -il est retrouvé pendu à un pommeau de douche. 7 prisonniers seront par la suite jugés et pendus le 28 juillet 1945 pour le meurtre de Drechsler. Il y eut de nombreux cas d’exécutions de prisonniers par leurs codétenus nazis fanatiques qui ne toléraient parfois aucune manifestation de tiédeur, y compris en captivité (d’ailleurs le phénomène est représenté dans le film par Litvak). Durant le conflit, l’OSS (Office of Strategic Services), l’ancêtre de la CIA, créé en juin 1942 et dissous en septembre 1945, va également s’atteler à utiliser des Allemands contre le IIIème Reich. Le 2677th Regiment OSS (Prov.) opère ainsi plus de 50 missions d’infiltration en Autriche, à partir de l’Italie, de l’Angleterre (via Dijon) et également par la Suisse et la Yougoslavie. Sur les 76 agents de l’OSS infiltrés en Autriche, un tiers est constitué de déserteurs qui se sont portés volontaires, des Autrichiens patriotes souhaitant servir la cause de leur pays. En Allemagne même, après le débarquement en Normandie de juin 1944, l’OSS dépêche plus de 200 espions. Le bureau de Londres du Secret Intelligence Branch (SI) est dirigé par William J. Casey, plus tard chef de la CIA sous Reagan. Il est chargé par les Alliés d’organiser l’opération « Faust » : le largage de 30 espions en Allemagne qui doivent organiser les ramifications d’un réseau amené à se développer. Plus de 100 missions sont organisées entre septembre 1944 et avril 1945. Les agents de l’OSS recrutent parmi les dissidents des Eglises, les vétérans de la guerre civile espagnole, les réfugiés politiques, les groupes syndicaux souterrains qui réalisent la collecte de renseignements pour les Alliés jusqu’à la défaite de l’Allemagne en mai 1945.

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Derrière l’histoire… : Decision before dawn est adapté d’un roman : Call it treason, de George Howe. Le film a été entièrement tourné en Europe, quelques années seulement après la fin de la guerre (1951). Résultat : la plupart des scènes en extérieur sont très réalistes, à la limite du documentaire, puisqu’elles ont lieu dans villes où apparaissent encore les stigmates des bombardements aériens -le réalisateur, Anatole Litvak, a aussi une mémoire particulière du conflit, puisqu’il est d’origine juive et ukrainienne. C’est ainsi qu’on voit les dômes des édifices de Munich environnés de fumée ou les ruines d’un opéra dans une scène fameuse de course-poursuite à la fin du film. On peut également noter que le film déploie quantité de matériels de guerre allemands authentiques (canons antichars Pak, canons de Flak 20 mm, camions, etc), contrairement à de nombreux autres films de guerre de cette période (et même si les Américains fournissent d’autres matériels : chars M24 Chaffee, etc). Le film se focalise, dans sa deuxième partie, sur le parcours de Happy, un prisonnier agissant par motif patriotique (sauver son pays) mais qui réalise au fil des jours et des dangers l’inanité de sa mission. Les caractères allemands du film échappent d’ailleurs grandement aux stéréotypes. La peinture des Américains est également nuancée : ils se servent des prisonniers allemands comme informateurs, ce dont ils leurs sont redevables, mais, en même temps, ils continuent à les voir comme des traîtres à leur patrie. Le film explore à fond le thème de la loyauté et de la trahison. L’acteur phare est évidemment Oskar Werner, qui joue le rôle de Happy, et qui le tient à merveille. On peut noter aussi l’apparition d’acteurs appelés à la célébrité : Klaus Kinski (qui joue un prisonnier allemand apeuré cherchant à se faire recruter par les Américains) et Gert Fröbe (un caporal à un des points de contrôle). Le reproche que l’on pourrait peut-être adresser au film est de s’inscrire dans un contexte de guerre froide : alors que les Américains occupent une partie de l’Allemagne, que le blocus de Berlin a déjà eu lieu, que la Corée est déchirée par la guerre, Litvak semble ici dresser une oeuvre qui éxonère l’Allemagne de son attitude pendant la Seconde Guerre mondiale et plaide pour l’incorporation de la RFA au sein de l’OTAN et du bloc occidental, de manière plus large. D’ailleurs la plupart des acteurs sont des soldats de l’armée américaine et celle-ci a visiblement octroyé un large soutien au réalisateur. Le discours implicite est donc assez partisan et aisément reconnaissable.


Pour en savoir plus :


Quelques critiques du film sur la toile :

http://www.thefilmpilgrim.com/reviews/decision-before-dawn-dvd-review/1236

http://www.dvdtalk.com/dvdsavant/s1994dawn.html

http://moviefarm.co.uk/2011/01/22/decision-before-dawn-1951/

http://staticmass.net/classic/decision-before-dawn/

Sur l’OSS et les opérations en Europe, et l’utilisation des Allemands contre le IIIème Reich :

Siegried BEER, « Target Central Europe: American Intelligence Efforts Regarding Nazi and Early Postwar Austria », Working Paper 97-1, University of Minnesota, Center for Austrian Studies, août 1997.

Jonathan S. GOULD, « The OSS and the London “Free Germans”. Strange Bedfellows », CSI Publications, Studies in Intelligence, volume 46, n°1, 2002.

https://www.cia.gov/library/center-for-the-study-of-intelligence/csi-publications/books-and-monographs/oss/foreword.htm

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