Stratégie et politique étrangère américaine (7): la « doctrine » Obama

Written by Stephane Taillat on février 29, 2012 – 6:00 -

Lors de son élection en 2009, Barack Obama a soulevé de nombreuses attentes, surtout au sein des sociétés européennes, israéliennes ou arabo-musulmanes. Attendu comme le messie par certains, craint par d’autres attachés à la politique étrangère de George W Bush, le nouveau président américain a également du affronter l’opinion domestique, épuisée par une décennie de « guerre à la Terreur » et de « longue guerre ».


Dans le contexte électoral actuel, nombreux ont été ses opposants, mais aussi des journalistes ou des analystes, à critiquer l’approche du président et son souci pédagogique d’adapter les États-Unis aux évolutions quant à sa position géopolitique. Le reproche le plus courant concerne sa doctrine: tantôt accusé de ne pas en avoir, tantôt mis en demeure de ne pas affaiblir la puissance américaine face à la Chine, l’Iran ou la Russie, tantôt contesté pour être intervenu en Libye ou avoir laissé les Européens conduire cette affaire.

Aussi convient-il peut-être de faire le bilan de sa politique étrangère en tentant d’en comprendre la doctrine. Si la théorie s’intéresse aux présupposés d’une stratégie (Obama se veut un réaliste dans la lignée de George Bush sr par exemple), et la pratique l’articulation entre les fins, voies et moyens (Obama est davantage un pragmatique, prêt à adapter sa stratégie), la doctrine serait l’ensemble des principes et méthodes qui sous-tendent le comportement du Président en politique étrangère. En d’autres termes, on pourrait la découvrir comme une « feuille de route » que Barack Obama s’est donnée afin d’accomplir les objectifs politiques qu’il s’est fixé et de défendre sa vision des intérêts des États-Unis.

La présidence Obama en politique étrangère: les grandes lignes

Il est relativement aisé de saisir les grandes lignes de l’action du Président américain en politique étrangère, de même que de comprendre son style décisionnel. La décision de se poser en rupture avec son prédécesseur se lit par exemple dans les aspects rhétoriques: faire de l’Irak une guerre de « choix » en contrepartie de l’Afghanistan (une guerre de nécessité), chercher à restaurer le crédit des États-Unis dans le monde arabo-musulman, refuser l’interventionnisme systématique, dialoguer avec l’Iran, la Russie et la Chine, promouvoir l’option « zéro » en matière d’arsenal nucléaire.

De la même manière, son style collégial a visé la recherche de consensus autour de ses options préférées dans le processus de prise de décision, sans toujours aboutir à un succès total (révision stratégique sur l’Afghanistan en 2009). Sa manière de conduire les opérations en Afghanistan ou de lutter contre Al Qaïda a résolument tranché avec celle de Georges W. Bush: frappes de drones, opérations menées par les Forces Spéciales, « nouvelle dissuasion » dans les sphères informationnelles et cyber, guerres par « procuration » en Somalie, etc. D’un point de vue rhétorique, ce choix s’est justifié par l’ambitieux programme de réformes intérieures mené par l’Administration, qu’il s’agisse du HealthCare ou de la tentative d’enrayer les conséquences sociales de la crise financière. L’idée de faire du « Nation-Building à la maison » s’est progressivement imposée comme un thème central de sa campagne de réélection. Enfin, sa volonté affichée de mettre fin à l’unilatéralisme est notable: il ne s’agit pas pour autant d’une inflexion vers le multilatéralisme (quoique Barack Obama semble rechercher l’appui de l’ONU comme une condition indispensable à certaines actions), mais plutôt d’un « minilatéralisme », c’est-à-dire le développement de relations bilatérales avec certains alliés à qui transférer une partie du « fardeau sécuritaire ».

Néanmoins, sa politique étrangère a du composer avec l’héritage de l’administration précédente: gestion des retraits d’Irak puis d’Afghanistan (après un « surge » initial destiné à compenser les manques de la stratégie du Président Bush), négociations difficiles avec les élites politiques et militaires pakistanaises, poursuite de la lutte contre Al Qaïda (avec la mort de Ben Laden comme point d’orgue) et accroissement des mesures destinées à prévenir tout attentat terroriste sur le sol américain (avec la peur croissante manifestée au sujet des « Homegrown Terrorists« ). Sur le plan régional, l’endiguement de la supposée expansion chinoise, la militarisation de la politique étrangère américaine en Afrique, l’ambivalence des relations transatlantiques marquent également une continuité avec la période antérieure. Vis-à-vis des questions iraniennes et israélo-palestiniennes, les méthodes ont pu changer, mais les objectifs demeurent identiques. Pour la première, il s’agit d’éviter la poursuite du programme nucléaire iranien, ou bien de le différer, tout en empêchant une action préventive israélienne susceptible d’embraser la région. Pour la seconde, l’objectif établi par le Président Bush à Annapolis reste le même: aboutir à un règlement général et à la création d’un État palestinien. Pour autant, en dépit de sa fermeté vis à vis du programme d’implantations israéliennes en Cisjordanie, Barack Obama considère comme prioritaire l’alliance israélienne.

Y-a-t-il une « doctrine » Obama?

Cette question agite l’establishment politique et médiatique américain. Elle est cruciale car elle va au-delà d’un simple dialogue politique entre partis ou « écoles » opposés, normal en démocratie. En réalité, la question qui est sous-tendue est celle de la « grande stratégie ». Il s’agit essentiellement, pour un État, de déclarer ses intentions, ses objectifs, ses intérêts aux autres acteurs des relations internationales. Dans un temps que certains voient marqué au coin de « l’incertitude », une telle communication de la part des États-Unis, réputé l’acteur le plus puissant du système, est essentielle: elle rassure, bien entendu, mais elle participe aussi de la stabilité générale (ou non) dudit système. De plus, elle donne aux acteurs internes (bureaucratiques ou non) des indications sur la politique que suit leur gouvernement. Une « grande stratégie » définit les orientations générales de la politique étrangère.

Bien entendu, un tel document n’est pas simplement affaire de « transparence ». Il est nécessaire que les actes parlent pour eux-mêmes. De même, cela ne sous-entend nullement que la « bonne » stratégie sera suivie. En fait, pour un acteur tel que les États-Unis, même les erreurs stratégiques aux conséquences dramatiques n’ont pas produit dans le passé une inflexion notable de la trajectoire suivie par cet État. Pour autant, la proclamation d’une « grande stratégie » dans le contexte contemporain est essentiel dès lors que la puissance américaine est relativisée par le contexte international: elle permet de savoir si l’administration a pris ou non conscience de la nécessité qu’elle a de « changer ce qu’elle n’aime pas et d’aimer ce qu’elle ne peut changer« . En d’autres termes, le processus conduisant à l’élaboration et à la publication d’une telle stratégie concerne le rapport au réel et l’adéquation des enjeux et des intérêts à ce dernier.

Le Président Obama a franchi ce pas en publiant sa « feuille de route » stratégiqueen janvier 2012. En effet, on y retrouve les grandes orientations de la politique étrangère américaine destinées à « maintenir son leadership global ». Le document concerne les questions de Défense (rien sur l’énergie, l’environnement ou la « gouvernance ») mais donne une idée des intentions de l’Administration. Ainsi, le point essentiel de ce document est la volonté d’orienter vers l’Asie les intérêts et les efforts de l’appareil de Défense américain.

Néanmoins, du fait de la multiplicité des acteurs qui entrent en compte dans le processus d’élaboration stratégique, il est difficile de savoir dans quelle mesure ce document reflète les préférences et la « doctrine » du Président Obama. Il faut donc en revenir à une lecture historique de ses actes et de ses paroles pour tenter de les dégager. Ainsi, la première partie du mandat présidentiel a-t-elle consisté à s’adapter au nouveau contexte. Selon les mots de Hillary Clinton, il fallait découvrir un monde multipolaire composé de partenaires multiples. Ou, pour reprendre une autre grille de lecture: prendre conscience et vouloir que les États-Unis ne pouvaient « régler seuls les problèmes du monde mais que ces derniers ne devaient pas se régler sans eux ni contre eux » (Zaiki Laïdi). Malheureusement, cette doctrine a manqué de clarté stratégique, notamment à cause du mélange (et du hiatus parfois) entre les mots et les actes. D’autre part, la réaction attendue de la part des « partenaires » (et notamment des rivaux tels que la Chine et la Russie) a démontré la naïveté de cette approche qui ne prenait pas en compte les intérêts autres que ceux des États-Unis dans son calcul.

Ainsi, l’Administration a-t-elle choisie d’être plus active, notamment en affirmant sa volonté de faire appel à la force et non seulement des outils diplomatiques. On l’a vu en Libye, mais aussi dans le durcissement du ton puis des sanctions vis-à-vis de l’Iran. La notion de « smart power » adoptée par le gouvernement s’est ainsi affinée: non plus en pensant la distinction entre puissance « dure » et puissance « souple » en fonction des moyens (militaires ou non-militaires) mais en fonction des fins (contraindre ou influencer).

Bilan: une « doctrine » pragmatique fondée sur le réalisme

En réalité, la doctrine du Président Obama n’est réellement lisible que si l’on prend en compte son aspect adaptable et ses fondements intellectuels réalistes. En effet, il a été souligné que l’utilisation de stratégies fondées sur le « smart power »  semblait ne pas faire preuve de continuité (différences entre la Libye et la Syrie par exemple). De plus, il a été reproché par certains un certain attentisme, voire une attitude de retrait dans la gestion de certaines crises (comme la crise libyenne). On a pu parler de la doctrine d’Obama comme d’un leadership « à partir de l’arrière », laissant les alliés mener des actions ou reposant sur des moyens indirects.

C’est oublier que la distinction doit s’opérer selon la perception des intérêts par le Président et son Administration. Si ceux-ci perçoivent les intérêts en jeu comme vitaux pour les États-Unis, ils prendront la tête des opérations et auront tendance à accepter un usage direct ou indirect de la force. Si, au contraire, la perception des enjeux est marginale, il sera plus tentant de laisser faire les alliés, les partenaires ou les organisations intergouvernementales. De la même manière, ce réalisme se saisit dans la volonté de considérer les gouvernements des rivaux et potentiels adversaires comme des acteurs rationnels avec lesquels il est possible de négocier. Enfin, cette attitude intellectuelle se voit aussi dans la résistance de l’Administration aux pressions politiques en faveur d’une intervention en Syrie, que le Président ne perçoit certainement pas comme vitale.

Au fond, la « doctrine » Obama, quel que soit le jugement moral ou politique qu’on porte sur elle, est proche de cet adage: « Et quel est le roi qui part en guerre contre un autre roi, et qui ne commence pas par s’asseoir pour voir s’il peut, avec dix mille hommes, affronter l’autre qui vient l’attaquer avec vingt mille ?  S’il ne le peut pas, il envoie, pendant que l’autre est encore loin, une délégation pour demander la paix. »(Luc, 14, 31-32).

Stéphane Taillat


Share and Enjoy:
  • Digg
  • Sphinn
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Mixx
  • Google

Tags: , , , , , , , ,
Posted in Géopolitique, Politique, Stratégie, Stéphane Taillat/En Vérité, relations internationales | No Comments »

Leave a Comment

RSS