Au commencement était la guerre…11/From the Halls of Montezuma… to the sands of Vietnam (1)

Le film We were soldiers (2002) de Randall Wallace, avec Mel Gibson, a popularisé l’idée selon laquelle la 1st Cavalry Division, unité de l’US Army, aurait livré le premier grand combat de la guerre du Viêtnam, en novembre 1965. Cela est vrai dans le sens où les hommes de la division à l’emblème du cheval affrontent des unités de l’armée régulière nord-viêtnamienne (NVA, North Vietnamese Army, en anglais). Pourtant, ce sont les Marines de la III Marine Amphibious Force qui livrent le premier combat d’envergure de la guerre du Viêtnam, non pas contre la NVA mais contre le Vietcong, la branche armée du Front National de Libération, créé en 1960 et soutenu par Hanoï. Ce premier affrontement d’envergure, c’est l’opération Starlite, du 17 au 24 août 1965, déclenchée officiellement par les Marines pour mettre un terme à la menace que constitue le 1er régiment vietcong sur la nouvelle base aérienne de Chu Lai. L’opération Starlite n’a pas reçu le même traitement historiographique que la bataille de Ia Drang, qui l’a un peu éclipsée. Elle a trouvé son historien avec l’ancien Marine Otto Lehrack, qui a signé le seul ouvrage en anglais, relativement complet, sur la question. Récemment, le blog L’écho du champ de bataille abordait l’opération Starlite, reprenant l’idée selon laquelle les Marines ne font que réagir à la supposée menace du 1er régiment vietcong contre Chu Lai. Pourtant, est-ce vraiment le cas ?

Le prisme que constitue notre vision souvent américanocentrée du conflit -en raison des sources disponibles- ne conduit-elle pas à adopter un peu trop vite le point de vue de l’USMC ? Qu’en est-il si l’on prend en compte, aussi, le point de vue du Vietcong ? Cette étude en deux parties vise à comprendre comment les Marines se sont retrouvés sur le terrain, au nord du Sud-Viêtnam, comment s’est déroulée leur rencontre initiale avec le Vietcong, mais aussi comment celui-ci s’était installé dans la région et comment il réagit à l’arrivée des Américains. Enfin, il s’agit de tirer les enseignements de l’opération Starlite, l’un des premiers engagements d’envergure du conflit.

Les Marines en première ligne : l’escalade de l’engagement américain

Les Américains sont en fait présents, alors, depuis un certain nombre d’années dans ce pays, bien avant le début de la guerre du Viêtnam. On se rappelle que l’OSS (Office of Strategic Services), l’ancêtre direct de la CIA, aide Hô Chi Minh, Giap et leur mouvement, le Vietminh, durant l’occupation japonaise -alors que leur « armée », en 1944, se résume à une quarantaine d’hommes tout au plus. Avec la guerre froide et le conflit en Corée (1950-1953), les Américains soutiennent aussi financièrement, et avec du matériel, l’armée française en Indochine, à partir de 1950. Après la défaite française de 1954 et la partition du Viêtnam, Washington se range derrière Diem, qui tient le Sud : les conseillers militaires américains du Military Assistance and Advisory Group (MAAG) aident à former l’ARVN (Army of The Republic of Vietnam), l’ossature du nouveau régime. Les premiers morts américains sont d’ailleurs des conseillers militaires tués le 8 juillet 1959 dans un attentat à la bombe. En février 1964, les Américains et les Sud-Viêtnamiens, dans la directive OPLAN34A, mettent également au point une guerre secrète contre le Nord (sabotage, infiltration de commandos pour détruire des installations le long du littoral, etc). Parallèlement, l’effort des conseillers militaires est renforcé avec la création en 1962 du MACV (Military Assistance Command, Vietnam) dirigé par le général Harkins puis, à partir de juin 1964, par le général William Westmoreland, qui reste à ce poste jusqu’en 1968.

Si les Américains renforcent leur présence, c’est que la situation militaire du Sud-Viêtnam ne cesse de se dégrader. Dans un premier temps, Diem a mené la vie dure aux maquis survivants du Vietminh qui avaient subsisté au Sud, entre 1956 et 1959 : ceux-ci sortent décimés des combats contre l’ARVN. En 1959, Hanoï décide de relancer la guerre révolutionnaire au Sud en réanimant ce qui devient, en 1960, le Front National de Libération (baptisé aussi Vietcong), l’instance qui va mener la luttre contre Diem. Le Vietcong reprend l’initiative et renverse la situation, ce qui conduit indirectement, avec d’autres facteurs, à la chute et à la mise à mort de Diem suite à un coup d’Etat, en novembre 1963. L’instabilité politique chronique qui se développe alors au Sud-Viêtnam (pas moins de 9 gouvernements différents jusqu’en février 1965) encourage le Vietcong, soutenu par le Nord, à amplifier ses opérations. Dès la fin de 1964, celui-ci opère dans certains secteurs à l’échelle du régiment, ce qui ne s’était jusqu’alors pas produit. Le 31 octobre 1964, il attaque la base aérienne de Bien Hoa, près de Saïgon, et frappe la veille de Noël dans la capitale même, tuant et blessant de nombreux Américains.

L’incident du golfe du Tonkin en août 1964 a fourni le prétexte qu’attendait le président Johnson pour monter d’un cran dans l’escalade du conflit. Les frappes aériennes engagées sur le Nord-Viêtnam et visant à le décourager de soutenir le Vietcong n’aboutissent, pourtant, à aucun résulat. Le Vietcong montre sa détermination en attaquant, le 7 février 1965, la base aérienne de Pleiku. En représailles, le président Johnson ordonne de lancer l’opération Flaming Dart : des appareils de l’US Navy basés sur les porte-avions croisant dans le golfe du Tonkin et des F-100 de l’US Air Force installés à Da Nang bombardent des cibles au Nord-Viêtnam. Prétextant la crainte d’un raid d’appareils nord-viêtnamiens contre Da Nang, devenue la principale base aérienne pour les avions américains frappant le Nord, Westmoreland obtient le débarquement du 1st Light Antiaircraft Missile Battalion (LAAM) des Marines les 8 et 9 février 1965, dont les missiles Hawk sont censés protéger la base. Surtout, il s’agit de montrer au Nord-Viêtnam, encore une fois, la détermination des Etats-Unis à ne pas rester les bras croisés devant le soutien apporté au Vietcong. Ce qui n’empêche pas celui-ci de frapper à nouveau, le 10 février, un cantonnement américain à Qui Nhon. Le président Johnson lance alors une nouvelle frappe, l’opération Flaming Dart II (12 février). Alors que le Sud est encore sous le coup d’une énième tentative de coup d’Etat militaire, il décide également de démarrer l’opération Rolling Thunder, une campagne de bombardements intensifs sur le Nord-Viêtnam -elle se prolongera jusqu’en 1968.

Le 8 mars, le 3rd Battalion du 9th Marines débarque à son tour sur les plages à côté de Da Nang pour assurer la sécurité de la base, aux côtés du 1st Battalion, 3rd Marines, quant à lui aérotransporté directement sur la piste par des C-130. Initialement, les Marines doivent se contenter de protéger la base de Da Nang : les opérations en dehors du périmètre relèvent toujours de l’ARVN. Le 10 avril, deux bataillons supplémentaires sont débarqués : le 2nd Battalion, 3rd Marines et le 3rd Battalion, 4th Marines. Deux compagnies du second bataillon vont immédiatement s’installer pour défendre la piste de Phu Bai, à 10 km au sud de Hué. Fin avril, la 9th Marine Expeditionnary Brigade (MEB), qui a conduit les premières opérations, comprend déjà 9 000 hommes et un groupe aérien de 4 escadrilles. Mais le Nord-Viêtnam relève le gant et commence à infiltrer de plus en plus d’unités régulières au Sud. En conséquence, dès le 6 avril, la mission des Marines, redéfinie par le président Johnson, devient beaucoup plus offensive. Westmoreland traduit ces nouvelles directives pour les Marines dans un plan en quatre phases : établir des bases défensives, conduire des reconnaissances en profondeur sur les routes de passage de l’ennemi, mener des opérations offensives comme force de réaction en coordination avec l’ARVN, et intensifier les opérations pour fixer et détruire le Vietcong dans la région autour de Da Nang. Les premiers contacts et les premières pertes contre le Vietcong ont lieu le 22 avril près de Da Nang et le 24 avril à Phu Bai, deux jours après le début des opérations offensives. Le général Lewis W. Walt, vétéran de la Seconde Guerre mondiale où il a remporté 2 Navy Crosses, et de la Corée, prend le commandement au 7 mai de ce qui devient la III Marine Amphibious Force (MAF). Les termes « expéditionnaire » et « corps » ont été mis de côté pour ne pas rappeler aux Sud-Viêtnamiens le vocabulaire français de la guerre d’Indochine… Cette nouvelle dénomination met ainsi sous les ordes du général Walt la quasi totalité de la 3rd Marine Division, presque entièrement déployée au Viêtnam, et le 1st Marine Aircraft Wing.

De fait, les Marines étaient déjà présents dès avant 1965 parmi le contingent de conseillers militaires. Le Marime Medium Helicopter Squadron (HMM) 362 du lieutenant-colonel Archie Clapp opère au Sud-Viêtnam depuis le 15 avril 1962 pour appuyer l’ARVN. Début 1965, la Task Force SHUFLY, comme elle est dénommée, comprend deux escadrilles (l’escadrille HMM-163 est arrivée en septembre 1962 et s’est installée à Da Nang). Le 1st Marine Air Wing, avec des appareils à voilure fixe, arrive à son tour pour fournir le soutien aérien rapproché des Marines. Comme la base de Da Nang est trop étroite pour accueillir le flot d’appareils américains qui s’accumule, les Marines demandent à établir une nouvelle piste à 70 km au sud, sur un site repéré par une autre figure de légende de l’USMC, le général Krulak, qui l’a baptisée Chulai (traduction de son propre nom en chinois). Le 7 mai 1965, le 2nd Battalion, 4th Marines débarque pour sécuriser l’endroit et permettre aux 10th Battalion des Seabees (génie naval) de commencer les travaux de construction. Commandé par le lieutenant-colonel Fisher, le 2nd Battalion du 4th Marines est une unité solide dont les hommes s’entraînent et se connaissent depuis deux ans. Le 12 mai, le 3rd Battalion, 3rd Marines débarque à son tour pour renforcer la sécurité de la nouvelle base de Chu Lai. Dès le 1er juin, les appareils à voilure fixe du corps des Marines commencent à se poser sur la nouvelle base de Chu Lai : parmi eux, l’escadrille VMA-225, une force d’élite du corps des Marines entraînée à l’utilisation des bombes nucléaires tactiques. Des problèmes logistiques (ravitaillement en bombes modernes, en particulier) et techniques (infiltration du sable, pas de catapulte pour le lancement des appareils, d’où le recours à des fusées de décollage) se posent rapidement.

Le déploiement massif des Marines dans le nord du Sud-Viêtnam correspond à un changement de stratégie de la part du général Westmoreland. En juin 1965, en effet, les services de renseignement américain détectent la présence de la 325ème division nord-viêtnamienne, et la mise en route de la 308ème. Westmoreland reçoit l’assurance d’un renfort de 44 bataillons supplémentaires. En juin, il fait mener par la 173rd Airborne Brigade, la première grande unité constituée de l’US Army déployée au Viêtnam, les premières opérations « search and destroy » autour de Saïgon. Le 14 juin, il autorise les Marines à mener leurs propres opérations « search and destroy » dans leur zone de responsabilité tactique. Westmoreland se détache clairement du parti pris initial qui a consisté à créer des « enclaves » sur la côte ; mais, en même temps, le pouvoir politique américain le bride dans un effort pour déclencher une guerre tous azimuts contre le Nord-Viêtnam, qui reste en fait le principal adversaire. En conséquence, il passe à une logique de guerre d’attrition, pour éliminer le maximum de soldats ennemis. On lui a souvent reproché de négliger la solution de la « pacification » mise en oeuvre par les Marines dans la zone tactique du Ier corps, au nord du Sud-Viêtnam, mais la guerre d’attrition est l’une des seules options qui lui semble viable, au même titre que la pacification. Le général Walt, qui constate quant à lui que 150 000 Viêtnamiens vivent autour de la base de Da Nang, a déjà lancé le programme des CAP (Combined Action Platoons) : des sections se divisent en escouades qui encadrent les troupes des Forces Populaires (une milice locale) sud-viêtnamiennes d’un hameau donné. Le système est notamment développé par le 3rd Battalion du 4th Marines autour de Phu Bai. Pendant ce temps, Westmoreland utilise les nouvelles troupes qui lui ont été octroyées en faisant débarquer, le 1er juillet, le 3rd Battalion du 7th Marines à Qui Nonh, dans la province de Binh Dinh, qui fait partie de la zone tactique du IIème corps, et où il compte installer une base logistique. C’est un tournant important pour les Marines car le 7th Marines fait partie de la 1st Division basée en Californie : l’engagement de cette unité marque un renforcement supplémentaire de l’USMC au Viêtnam.

Le conflit se poursuit néanmoins. Ce même 1er juillet, une unité vietcong appuyée par des sapeurs nord-viêtnamiens s’infiltre dans la base de Da Nang et détruit plusieurs appareils au sol. Cet événement provoque un choc chez le commandement américain : Walt obtient l’envoi des dernières unités de la 3rd Marine Division, qui arrivent dès le 6 juillet. Les Marines lancent leurs propres patrouilles à partir du 12 juillet, en particulier dans la zone au sud de Da Nang, le long de la rivière Cau Do, considérée comme une place forte du Vietcong. La compagnie B du 1st Battalion, 9th Marines, perd 3 tués et 4 blessés dès le premier jour dans le hameau de Duong Son (1), à deux kilomètres au sud de la rivière ; il faut l’intervention du soutien aérien rapproché pour la dégager. Le même jour, une patrouille de 18 hommes de la compagnie A, 3rd Reconnaissance Battalion, tombe sous le feu d’une centaine de Vietcongs à 20 km au sud-ouest de la base de Da Nang. Le 3 août, la compagnie D du 1st Battalion, 9th Marines, bute sur un véritable hameau fortifié, à Cam Ne, juste au sud de la rivière Cau Do. Pris à partie par des tirs, les Marines incendient une partie des habitations. Un reporter de CBS, Morley Safer, qui accompagne la patrouille, filme toute la scène, retransmise à la télévision américaine peu après. Ce reportage donne une vision peu amène des Marines, réalisant un « zippo raid » dans un village vide de défenseurs, selon le reporter. Cette émission donne le ton de la couverture médiatique propre à la guerre du Viêtnam. En conséquence de l’accroissement des engagements et des pertes, Westmoreland lève toutes les restrictions d’engagement qui tenaient jusqu’ici pour les Marines : désormais, Walt peut mener les opérations comme il l’entend, à partir du 6 août.

Au Viêtnam, les Marines vont pouvoir tester pour la première fois le nouveau concept d’aéromobilité et leur réflexion doctrinale sur l’emploi des hélicoptères. Les Marines ont utilisé les hélicoptères pendant la guerre de Corée (1950-1953). En 1954, le livre Cavalry in the Sky décrit, justement, les opérations héliportées de Marines en Corée. Dès 1955, un plan de création d’une division aéromobile est envisagée, mais ne sera jamais mené à bien faute de financement adéquat. Néanmoins, le concept de l’enveloppement vertical dans le champ de bataille est associé à l’assaut amphibie tel qu’il a été perfectionné pendant la Seconde Guerre mondiale et en Corée. Cela a pour conséquence, par exemple, de ne pas avoir recours à des hélicoptères de combat, l’appui-feu étant assuré par des avions basés sur des porte-avions ou par l’artillerie navale. La bête de somme de l’USMC est alors le Sikorsky UH-34, monté par 4 hommes et qui peut transporter 7 Marines armés ou 10 Viêtnamiens. Les 12 et 13 août, 24 hélicoptères du Marine Air Group (MAG) 16 participent au premier assaut héliporté de nuit du Viêtnam. 14 appareils de l’escadrille 361, 6 de l’escadrille 161 et 4 autres du Marine Observation Squadron 2 (VMO-2) débarquent 245 Marines à l’aide de fusées éclairantes dans la vallée de Ca De Song, près de Da Nang.

Le 1er régiment vietcong, l’adversaire des Marines

La zone frontalière entre les provinces viêtnamiennes de Quang Tin et Quang Ngai est à proximité de la base de Chulai, construite par les Marines. A peu de distance coule la rivière Tra Bong. La zone située au sud de cette rivière est une place forte du Vietcong. Mais c’est également une région importante dans l’histoire du Viêtnam puisque c’est à partir d’ici que la dynastie Nguyen a entamé sa progression vers le sud pour unifier le pays. Les habitants de cette région ont toujours combattu les envahisseurs étrangers. En 1948 d’ailleurs, Hô Chi Minh baptise ce secteur « zone libre » de toute influence française et du gouverenement de Bao Dai. La politique des « hameaux stratégiques » mise en place par Diem pour briser la résistance de la population offre un terreau de recrutement idéal pour le Vietcong.

Comme on l’a dit, le Nord-Viêtnam relance la guérilla au Sud par une résolution prise en 1959 lors de la réunion du comité central du Parti Communiste. Cela débouche sur la création du Front National de Libération le 20 décembre 1960. En 1961 et 1962, les anciennes unités vietminh opérant au Sud, repliées au Nord après 1954, commencent à être infiltrées chez l’adversaire. Ces unités remettent à jour les caches d’armes enterrées et recrutent de nouveaux combattants. Le Vietcong commence à tenir un discours plutôt nationaliste que communiste aux paysans sans terres et exécute les chefs de village qui ne lui sont pas favorable.

Le 20 novembre 1962, le 1er régiment vietcong, composé de 3 bataillons, est créé dans la Région Militaire V, la zone des provinces de Quang Nam et Quang Ngai au Sud-Viêtnam. Pour tromper l’ennemi, il est dénommé dans les conversations radio « 1er site de construction » . Ces soldats ne sont pas des miliciens mais bien des militaires professionnels, et les cadres sont souvent des vétérans de la guerre d’Indochine. Unité régulière du Vietcong, le 1er régiment prend aussi à sa charge la formation des forces provinciales de la province de Quang Ngai. Les communistes du Nord renforcent bientôt le régiment avec un quatrième bataillon levé parmi les natifs du Sud sous contrôle de Hanoï. Dinh The Pham illustre bien les cadres de l’unité : adjoint de l’officier politique du 40ème bataillon, né en 1928, il a combattu les Japonais, puis a fait toute la guerre d’Indochine, tirant sur les hauteurs les canons qui bombardent Dien Bien Phu. Il s’est porté volontaire pour retourner au Sud. A l’été 1965, les réguliers nord-viêtnamiens ne forment qu’à peine 10% des unités du Vietcong. Les promotions internes sont rapides en raison des pertes importantes et de la croissance continue de l’armée.

Les 3 bataillons du régiment (40ème, 60ème et 90ème) passent la majeure partie de 1963 et 1964 à s’entraîner, s’armer et s’organiser, tout en menant des actions de faible envergure contre l’ARVN. A la mi-1964, l’activité du régiment se fait plus précise, profitant de l’instabilité politique consécutive à l’assassinat de Diem. En juillet, le 60ème bataillon prend une embuscade une compagnie du génie de l’ARVN et détruit la plupart de son matériel. En août, le 90ème bataillon attaque une colonne de transports de troupes et en détruit plusieurs. En octobre, le 40ème bataillon emporte le camp d’une compagnie de l’ARVN à Tam Ky, détruisant au passage deux Howitzers de 105 mm. Début 1965, les attaques à l’échelle du bataillon se multiplient. Ce n’est que le 19 avril que survient la première opération au niveau régimentaire : un râtissage entre le marché de Vinh Huy et le pont Ong Trieu, pendant lequel 151 soldats de l’ARVN sont tués ou blessés, 5 véhicules détruits et 51 armes capturées. Le 1er régiment vietcong bénéficie ensuite d’une période de 6 semaines de repos, pendant laquelle il absorbe également le 45ème bataillon d’armes lourdes. Il cible ensuite le 51ème régiment de l’ARVN, son principal adversaire dans les provinces de Quang Ngai et Quant Tin. Ce régiment fait partie de la 2ème division de l’ARVN du général Hoang Xuan Lam, qui a à sa charge la partie sud de la zone tactique du Ier corps. Le général Lam est un commandant particulièrement agressif et ses unités font des incursiosn de plus en plus fréquentes en territoire vietcong, tout comme le commandant du 51ème régiment, le lieutenant-colonel Nguyen Tho Lap.

La reconnaissance initiale avant l’attaque est effectuée par des équipes de sapeurs. Les sapeurs sont des équipes de 3 ou 4 hommes spécialement entraînés pour cette mission. Après de nombreuses reconnaissances, le 1er régiment vietcong attaque le 1er bataillon du 51ème régiment dans la nuit du 28 au 29 mai 1965, autour de Ba Gia. Une compagnie gardant un pont à 1,5 km au sud de Ba Gia est attaquée en premier. Une autre, qui menait une opération de nettoyage à l’est, l’est également ensuite. La colonne de secours de 5 véhicules menée par le commandant du 1er bataillon est prise en embuscade par les 60ème et 90ème bataillons vietcong. 3 conseillers militaires américains figurent parmi les 300 disparus que compte le 1er bataillon à l’aube. Le 29 mai, le 39ème bataillon de Rangers, le 2ème bataillon du 51ème régiment et le 3ème bataillon de Marines sud-viêtnamien sont affectés aux opérations. Le 39ème bataillon de Rangers se retrouve encerclé et décimé, ses officiers sont tués de même que le capitaine Christopher O’Sullivan, un autre conseiller militaire américain. Il est réduit à l’effectif d’une compagnie. Le 3ème bataillon de Marines sud-viêtnamien est frappé pendant la nuit et compte 60 pertes. Quant au 1er bataillon du 51ème régiment, sur les 500 hommes qu’il comptait au départ, 392 sont tués ou disparus, 446 armes individuelles et 90 armes collectives ont été perdues. Le Vietcong a également subi des pertes assez lourdes. Le 40ème bataillon attaque avec 4 compagnies. La 361ème, qui pratique la tactique de la vague humaine, perd l’intégralité de ses 95 hommes et officiers à l’exception de Mien, l’officier politique. Les trois commandants de compagnie du bataillon sont tués au combat. Une des raisons du massacre de la 361ème compagnie réside dans le fait que les sapeurs avaient indiqué que la position visée était tenue par une section, alors qu’elle l’était par une compagnie. Les 220 prisonniers de l’ARVN sont soumis à une endoctrination féroce dans un camp à l’écart. Entre 4h30 et 21h30, ils sont astreints à un entraînement militaire varié : creuser des tranchées, construire des obstacles, attaquer avec des charges satchels, prendre d’assaut des maisons, se défendre contre l’artillerie et l’aviation, se camoufler… on connaît cette activité grâce à ceux qui parviennent, plus tard, à s’échapper, comme Duong Van Phouc, membre du 1er bataillon du 51ème régiment, incorporé au 40ème bataillon pour combler les pertes de Ba Gia, et qui profite de la confusion durant l’opération Starlite pour se rendre à l’ARVN le 22 août.

Cité et décoré d’une bannière honorifique, le 1er régiment vietcong se considère alors comme l’élite de son armée. Cinq semaines plus tard, le 5 juillet à 3h du matin, le régiment prend d’assaut en vagues humaines les positions du 1er bataillon du 51ème régiment. 40 hommes en réchappent sur les 257 qui étaient présents. Parmi les morts figurent aussi deux Américains, le capitaine Einsenbraun et le sergent Henry Musa. Le Vietcong capture aussi 2 Howitzers 105 et plusieurs centaines d’obus, qui ne seront pas utilisés. Les hélicoptères américains ont effectué plus d’une centaine de sorties les 5 et 6 juillet en soutien de l’ARVN ; l’un des hélicoptères a été abattu, tuant le copilote. Une fois encore, les pertes du Vietcong ont été sévères : la 361ème compagnie, renommée 364ème, du 40ème bataillon, perd encore tous ses hommes sauf un et, encore une fois, l’officier politique. Début août, le régiment se met au repos : les 40ème et 60ème bataillons et le QG régimentaire sont dans la zone côtière de Van Tuong, les deux autres bataillons sont à 15 km au sud, à l’intérieur des terres. Le commandant du régiment est Le Huu Tru, qui était à la tête du 803ème régiment de la 324ème division vietminh à Dien Bien Phu. Son officier politique est Nguyen Dinh Trong, qui occupait la même fonction à Da Nang pendant la guerre d’Indochine. Après chaque opération majeure, le Vietcong réunit ses cadres pour discuter des plans futurs. Les unités sont alors laissées sous les ordres des officiers politiques. Début août 1965, Le Huu Tru, son adjoint et les commandants de bataillon convergent pour une réunion secrète dans les hauts-plateaux à l’ouest de Chu Lai. Les deux bataillons installés à Van Tuong ont mis à profit leur période de repos pour construire des positions défensives, des tunnels et pour se camoufler correctement. L’art du camouflage est devenu une des spécialité majeure, d’ailleurs, du Vietcong.

Vers l’opération Starlite

Après la bataille de Ba Gia, la 2ème division de l’ARVN cherche en vain le 1er régiment vietcong. Les quelques informations recueillies sont cependant transmises à la section de renseignement de la 3rd Marine Division dirigée par le major Williamson. Le colonel Dulacki, officier renseignement (G2) du général Walt, établit quant à lui que le 1er régiment vietcong fait mouvement à l’est, vers Chu Lai, alors que l’ARVN et le groupe de conseillers de l’US Army du Ier Corps en doutent fortement. C’est pourquoi le 4th Marines lance, les 6 et 7 août, l’opération Thunderbolt, avec le 51ème régiment de l’ARVN : une fouille de la région jusqu’à 7 km au sud de la rivière Tra Bong, à l’ouest de la route n°1. Les Marines ne trouvent que peu d’indices d’une activité vietcong, mais souffrent en revanche fortement de la chaleur. En revanche, le capitaine Morris, commandant de la compagnie M du 3rd Battalion, 3rd Marines accroche le Vietcong lors de patrouilles au sud de la rivière les 15 et 16 août. Les Marines comprennent que cette fois, ils n’ont pas rencontré des miliciens : les cadavres portent des uniformes khakis et l’un des morts est équipé d’un RPG, une arme alors relativement peu fréquente. D’autres sont équipés d’AK-47 de fabrication chinoise. Le même jour, le 1st Marine Radio Battalion localise ce qu’il pense être le QG du 1er régiment vietcong près de Van Tuong. Enfin, le commandant de l’ARVN dans la région du Ier corps, le général Chanh Thi, apporte des informations de première main au général Walt. Un défecteur a en effet été recueilli par l’ARVN. Vo Thao a été enlevé par le Vietcong durant le Têt 1965. Après quelques semaines d’entraînement, on l’affecte au 40ème bataillon du 1er régiment. Il a des membres de sa famille des deux côtés, dans l’ARVN et chez le Vietcong. Quand son supérieur lui refuse une permission pour rendre visite à sa famille, il se confectionne de faux papiers et déserte. Il révèle que le 1er régiment, massé dans la péninsule de Van Tuong, au sud de la rivière Tra Bong, se prépare à attaquer la base de Chulai avec 2 000 hommes, pendant que la milice locale distraira les Marines par des actions de moindre envergure. Le général Thi est convaincu de l’authenticité des renseignements ; Walt lui demande de garder le secret. En fait, les informations sont partiellement exactes. A Van Tuong se trouvent les 40ème et 60ème bataillons et des éléments du 45ème bataillon d’armes lourdes, mais comme on l’a dit, les autres unités sont à 15 km plus au sud. Aucune attaque régimentaire n’est envisagée : les commandants ont décidé de limiter les offensives contre les Marines à des raids de sapeurs. La réunion des commandants d’unités vise justement à déterminer comment attirer les Américains hors de leurs bases et réduire l’effet de leur puissance de feu et de leur mobilité.

Le 16 août, Walt réunit à Chu Lai son adjoint, le général Karch, le colonel James McClanahan, commandant du 4th Marines et le colonel Peatross, patron du Regimental Landing Team 7. Il leur annonce qu’il a décidé de contrer l’attaque du Vietcong en passant à l’offensive de manière préventive. Il désigne Peatross pour diriger l’opération. Celui-ci aura à sa disposition deux bataillons de Marines, le 2nd Battalion, 4th Marines, et le 3rd Battalion, 3rd Marines, en plus du sien, du 7th Marines. Il se trouve que Peatross connaît bien les deux officiers commandants ces deux bataillons, Muir et Fisher. Peatross demande également à l’amiral Sharp, commandant en chef du Pacifique (CINCPAC), de lui accorder la réserve à flot des Marines (Special Landing Force), le 3rd Battalion, 7th Marines, qui se trouve alors aux Philippines. Le Regimental Landing Team 7 de Peatross s’est particulièrement entraîné à l’utilisation des hélicoptères, qui sera testée pour la première fois à grande échelle au Viêtnam.

La conception de l’opération, établie en un temps record, fonctionne bien car tous les officiers impliqués se connaissent. Peatross, Muir et Fisher ont déjà travaillé ensemble. De même, le commandant des forces de l’US Navy impliquées, le capitaine Kinney, a eu l’occasion de collaborer avec eux pendant l’opération d’entraînement Silver Lance, en Californie, 5 mois plus tôt. Un assaut entièrement héliporté est exclu, faute d’appareils suffisants, et car il faudrait de toute façon des moyens amphibies pour débarquer le matériel lourd et la logistique. De même, un assaut terrestre est impossible en raison du manque de camions et de routes : un déplacement à pied éliminerait l’effet de surprise. Il est donc décidé de combiner l’assaut amphibie et héliporté. En fin de journée le 16 août, les commandants de bataillons, Peatross, le capitaine Ramsey, officier opérations (S3) et le major Andy Comer réalisent une reconnaissance au-dessus du secteur avec le UH-1 personnel du général Walt.

Le Vietcong n’est pas dupe de ces reconnaissances. Il s’attend à une attaque sur la péninsule de Van Tuong, et il suit de près les mouvements sur la base de Chulai grâce à son réseau d’informateurs. Les officiers politiques commandant l’unité en l’absence du chef de régiment estiment donc bien l’objectif américain, mais sous-estiment la capacité de réaction des Marines et les moyens utilisés. Ils se posent néanmoins la question de faire venir à marche forcée le 90ème bataillon et le reste du 45ème bataillon d’armes lourdes, cantonnant 15 km au sud. Finalement, ils décident d’y renoncer et de mettre en alerte renforcée les 40ème et 60ème bataillons. Pour le Vietcong, l’attaque américaine peut venir de trois directions : de la rivière Tra Bong, à partir de la route n°1, ou par hélicoptère. Il néglige la possibilité amphibie et en vient aussi à écarter celle héliportée. En conséquence, il se prépare à une attaque terrestre venant du nord ou de l’ouest.

Au matin du 17 août, Peatross tient une nouvelle conférence sous une tente, sur la plage près de Chu Lai. Deux plages ont été examinées par les Underwater Demolition Team de la Navy en mai, quand les Marines ont débarqué à Chulai. Peatross choisit celle à proximité du petit village de pêcheurs d’An Cuong (1) : c’est Green Beach. Les zones d’atterrissages pour les hélicoptères (Landing Zones) sont choisies bien à l’intérieur des terres, pour pouvoir bénéficier du soutien naval et de l’appui-feu aérien, dans des zones peu habitées. Elles s’étalent sur 2 km. Le lieutenant-colonel Lloyd Childers, commandant le HHM-361, n’est pas convié à la réunion. Il ne sait pas que le 7th Marines, et Peatross, chapeautent l’opération. En conséquence il pense que c’est le 4th Marines, basé à Chu Lai, qui dirigera la manoeuvre. Les hélicoptères ne connaissent donc pas les fréquences du 7th Marines et sont obligés de passer par le poste de commandement du 4th Marines, ce qui aura des répercussions non négligeables pendant la bataille. Le but de la manoeuvre est de faire converger les bataillons héliporté et débarqué en début d’après-midi, pour laisser au Vietcong une seule échappatoire : le nord, où l’attendra une compagnie en position de blocage, installée la nuit précédente. C’est l’application concrète de la doctrine amphibie du corps des Marines, à la différence qu’y est introduit, cette fois-ci, un élément héliporté. Le soutien naval sera fourni par le croiseur USS Galveston (CLG-3) et les destroyers USS Orleck (DD 886) et USS Pritchett (DD 561). Le colonel Peatross et son QG embarquent à bord de l’USS Bayfield (APA 33). Le QG du 3rd Battalion, 3rd Marines, choisi pour l’assaut amphibie, et les compagnies I et K, montent sur l’USS Cabildo (LSD 16) ; la compagnie L grimpe sur l’USS Vernon County (LST 1161). Des chars classiques et lance-flammes des 1st et 3rd Tank Battalions, et des Ontos du 1st Anti-Tank Battalion embarquent quant à eux sur des LCU.

Pour en savoir plus :

L’histoire officielle des Marines, sur la période des conseillers militaires avant 1964.

Captain Robert H. Whitlow, U.S. MARINES IN VIETNAM THE ADVISORY & COMBAT ASSISTANCE ERA 1954-1964, HISTORY AND MUSEUMS DIVISION HEADQUARTERS, U.S. MARINE CORPS WASHINGTON, D.C., 1977.

L’histoire officielle des Marines, pour l’engagement de l’USMC au Viêtnam en 1965.

Jack Shulimson et Major Charles M. Johnson, U.S. MARINES IN VIETNAM THE LANDING AND THE BUILDUP, 1965, HISTORY AND MUSEUMS DIVISION HEADQUARTERS, U.S. MARINE CORPS WASHINGTON, D.C.,1978.

L’ouvrage de référence sur l’opération Starlite et son contexte.

Otto J. LEHRACK, The First Battle. Operation Starlite and the Beginning of the Blood Debt in Vietnam, Casemate, 2004, 212 p.

Un récit détaillé des opérations des Marines au Viêtnam, surtout basé sur l’histoire officielle.

Edward F. MURPHY, Semper Fi Vietnam. From Da Nang to the DMZ Marine Corps Campaigns, 1965-1975, Ballantine Books, 1997, 396 p.

L’historique de la 1st Marine Division au Viêtnam, avec des pages consacrées à ses origines, ses combats dans le Pacifique et en Corée.

Simon DUNSTAN, 1st Marine Division in Vietnam, Spearhead, Zenith Press, 2008, 128 p.

Un ouvrage des éditions Osprey consacré à la III Marine Amphibious Force.

Ed GILBERT, The US Marine Corps in the Vietnam War. III Marine Amphibious Force 1965-1975, Battle Orders 19, Osprey, 2006, 96 p.

Le Vietminh aligne une armée régulière de 330 000 combattants mi-1954, au moment de Dien Bien Phu… ce qui donne l’ampleur du chemin parcouru en dix ans.

Pour plus de détails sur l’arrivée des Marines au Sud-Viêtnam, voir mon article « L’engagement des Marines au Viêtnam : de février 1965 à Starlite », http://alliancegeostrategique.org/2010/09/15/engagement-des-marines-au-vietnam-de-fevrier-1965-a-starlite/

Voir Captain Robert H. Whitlow, U.S. MARINES IN VIETNAM THE ADVISORY & COMBAT ASSISTANCE ERA 1954-1964, HISTORY AND MUSEUMS DIVISION HEADQUARTERS, U.S. MARINE CORPS WASHINGTON, D.C. 1977.

Deux de ses bataillons sont déjà arrivés, le reste suit.

Comme ce bataillon constitue la réserve à flot (Special Landing Force) des Marines engagés au Viêtnam, il est relevé après le débarquement par le 2nd Battalion, 7th Marines.

Pour différencier les nombreux villages et hameaux homonymes du Sud-Viêtnam, les Américains adoptent rapidement un système de numérotation.

Voir mon article : « Les « Morts Vivants » à Cam Ne. Le premier « zippo raid » de la guerre du Viêtnam », http://alliancegeostrategique.org/2011/07/11/les-%c2%ab%c2%a0morts-vivants%c2%a0%c2%bb-a-cam-ne-le-premier-%c2%ab%c2%a0zippo-raid%c2%a0%c2%bb-de-la-guerre-du-vietnam/

En guise de sanction, les sapeurs concernés sont jetés en prison et se voient retirer leurs armes.

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