Adieu, veaux, vaches, phacochères…
Written by Abou Djaffar on février 12, 2012 – 2:25 -Quelqu’un a pensé à dire aux jihadistes qu’ils prennent des coups à cause d’un avion surnommé le phacochère ? Je suis pourtant certain que cette annonce remporterait un grand succès chez nos amis d’en face. Mais, on dirait bien que cette époque sera bientôt derrière nous, sauf si les chefs de l’US Air Force reviennent à la raison, ce qui n’est pas leur genre.
Dans le cadre d’un ambitieux plan d’économies de près de 500 milliards de dollars sur 10 ans, l’Administration Obama a annoncé, à la fin du mois de janvier, une série de mesures âprement discutées aux États-Unis. Parmi celles-ci figurent la dissolution de 7 escadrons de chasseurs de l’US Air Force, (Fighters Squadrons, héritiers des Tactical Fighters Squadrons), 1 de F-16 de l’ANG, 1 de F-15 (sans doute un escadron d’entraînement affecté à l’Oregon Air National Guard) et surtout 5 de A-10. La perte prochaine d’un bon paquet de ces admirables camions à bombes a provoqué un véritable tollé, chacun déplorant la disparition d’un avion au physique pour le moins particulier mais si attachant au profit du JSF F-35 Lightning II, un appareil en cours de développement, qui vient d’ailleurs d’entrer en service au sein d’une unité d’entraînement des Marines, la VMFAT-501 basée à Eglin AFB, et qui doit, à terme, devenir un appareil également mis en œuvre par la Navy et l’Air Force.
Le F-35 est en effet ce qu’on appelle couramment dans les armées une usine à gaz, censé répondre aux besoins des trois armes autorisées à posséder des jets de combat, et déjà vendu à bon nombre d’alliés de l’Empire – afin de remplacer à terme le F-16 Fighting Falcon, actuel appareil standard de ses clients. Nous sommes quelques uns à nous souvenir que les programmes aéronautiques communs aux États-Unis se déroulent rarement comme prévu, et que plusieurs appareils de grande qualité ont fini leur carrière en accomplissant des tâches pour lesquelles ils n’avaient pas été conçus. Du F-111, imposé à la Navy par Robert McNamara puis rejeté et inspirateur du programme du F-14 Tomcat, au YF-17 rejeté par l’ Air Force mais finalement acquis par la Navy et les Marines en tant que F/A-18 Hornet, en passant par le B-1 annulé par Jimmy Carter et réactivé par Ronald Reagan en tant que B-1B Lancer et passé de bombardier stratégique à avion d’appui tactique, il faut reconnaître que les États-Unis, soucieux de conserver leur industrie aéronautique militaire, conçoivent de superbes appareils aux destinées souvent agitées (j’aurais pu vous parler du RA-5C Vigilante, du F-101 Voodoo ou du F-105 Thunderchief, mais passons, foin de la nostalgie).
Élaboré à partir de l’expérience vietnamienne et conçu afin de pouvoir combattre en Centre-Europe, le A-10 Thunderbolt II – dont le concurrent malheureux, le YA-9, a fortement inspiré le Su-25 – n’a jamais combattu dans cet environnement pour le moins hostile. Dans les Balkans ou en Irak, il a frappé des armées que la puissance des frappes stratégiques et la densité des attaques électroniques avaient rendues inopérantes. En Afghanistan, il a été employé contre une insurrection peu armée et a ironiquement repris le flambeau, 40 ans après le Vietnam qui a conduit à sa naissance, des Skyraider, Phantom II et autres Super Sabre que l’Air Force engageaient alors pour réduire le Viêt-Cong et l’ANV – et que j’évoquais ici).
Il faut dire que le A-10 est un avion assez rustique, littéralement construit autour d’un terrifiant canon de 30mm, bâti, comme le Skyraider, afin de transporter une grande variété de charges et assez solide pour encaisser des impacts, sans parler de sa vitesse et de sa maniabilité à basse altitude.
Dans les années 80, les pilotes américains qui désiraient voler dans un appareil voisin de ceux de la fin de la Seconde Guerre mondiale, choisissaient ainsi le A-10, un avion sans radar et sans grand chose, d’ailleurs, de ce qui équipaient les F-15E Strike Eagle et autres F-16C/D. En France, nous avions le Jaguar, mais c’est une autre histoire.
La guerre contre l’Irak, en 1991, marqua le retrait par la Navy de ses propres avions d’attaque « anciens », comme le A-6 Intruder ou le A-7 Corsair II, au profit du F/A-18, mais l’Air Force, malgré, déjà, de fortes tentations, résista et ne liquida pas ses A-10, dont elle rebaptisa une partie OA-10 et auxquels elle confia, théoriquement, des missions de contrôle aérien avancé (FAC), comme le faisaient au Vietnam, nouvelle ironie, les OA-37 Dragonfly ou les OV-10 Bronco. Le A-10 était à nouveau menacé lorsque les interventions en Afghanistan (2001) puis en Irak (2003) lui donnèrent un coup de jeune. À partir de 2005, les appareils survivants passèrent d’ailleurs au standard C (A-10C, cf. ici) tandis que leur réputation allait en grandissant en raison de leur puissance de feu.
http://www.dailymotion.com/videox42cqi
En réalité, le A-10 incarne une certaine vision de la guerre américaine, et on ne s’étonnera pas des engagements politiques de certains ses défenseurs. Le Thunderbolt est en effet une arme rare, sans nul doute le monoplace d’appui le plus puissant actuellement en service. Il répond ainsi à la doctrine américaine qui veut que toute opposition soit intégralement détruite, et plusieurs observateurs ont suggéré, plus ou moins sérieusement, que les escadrons dissous soient transférés à l’Army – sous-entendu : qui saurait s’en servir, elle.
Les défenseurs du A-10 sont d’autant plus virulents que le F-35 est évidemment soupçonné d’être celui qui le remplacera. Or, le F-35 est justement le type d’appareil qui fait bondir outre-Atlantique : cher, (trop ?) complexe, (trop ?) polyvalent, il représente le genre de programme imposé par le politique aux armées et donc, in fine, une Administration fédérale incompétente et déconnectée (air connu) qu’il est de bon ton de conspuer. Pourtant, les décideurs ont eux aussi de bonnes raisons, comme l’expliquait l’amiral Winnefeld, chef d’état-major interarmes adjoint :
Is the F-35 going to be as good a close-air support platform as an A-10? I don’t think anybody believes that, but is the A-10 going to be the air-to-air platform that the F-35 is going to be? So again, the Air Force is trying to get as much multimission capability into the limited number of platforms it’s going to have. (Cf. Defense News)
Le choix actuel du F-35, et le refus, désormais, de posséder des avions trop spécialisés, répondent donc à la cruelle prise de conscience des limites de l’Empire et de son déclin. Le temps où les ponts d’envol de porte-avions ou les tarmacs des bases regorgeaient d’appareil d’interdiction, d’appui tactique, d’attaque légère, d’attaque moyenne, d’appui, de chasse, d’interception, de reconnaissance ou de guerre électronique s’estompe. Sur les porte-avions impériaux, des Hornet, des Super Hornet et des Growler (des Super Hornet de guerre électronique…). Sur les bases, des F-16 et des F-15. Et pi c’est tout.
Alors, évidemment, les râleurs comme moi vous diront que le retrait partiel du A-10, qui est lié au départ d’Irak et d’Afghanistan, symbolise la fin d’une certaine idée du combat, quand les pilotes d’appui devaient discerner à l’œil nu, dans une mêlée, qui était dans quel camp et quand on pouvait lire le code de dérive d’un chasseur depuis le sol. Dans les années 70, un pilote avait même fait s’envoler le bloc-notes d’un journaliste qui se demandait si le A-10, de l’envergure d’un B-25, quand même, était si maniable… Les râleurs comme moi vous diront aussi que le A-10 ne laisse pas tant sa place au F-35 qu’aux drones armés et à une certaine rationalité industrielle, comme c’est brillamment exposé ici, et tant pis s’il faut y voir une nouvelle manifestation du refus de tuer trop directement.
Je vois cependant une autre logique à tout cela, alors que certains beaux esprits découvrent, grâce, si j’ose dire, à la crise syrienne, que les affrontements de blocs ne sont pas morts. L’Empire a récemment et ouvertement indiqué qu’il allait orienter son effort de défense vers le Pacifique, et donc vers la Chine. Dans ce cas, non seulement les réformes en cours visant à maintenir, malgré les difficultés, 11 porte-avions sont logiques – et les économies liées au retrait du A-10 aussi, mais en plus l’obstination à construire le F-35 peut être aussi viser à garantir une certaine avance technologique, même si le F-22 est déjà un demi-échec et que les avionneurs américains vendent, avec le F-16 et le F-15, des chasseurs quadragénaires.
La doctrine se dessine donc : faire la course en tête face aux puissances désormais émergées, ne plus s’engager directement, gérer en douceur avec les drones et montrer ses muscles avec le mythique Global Strike Command.
Le A-10, dans ce contexte, est aussi séduisant et dépassé que Carlito Brigante sortant de Rykers Island.
Tags: A-10, phacochère, US Air Force
Posted in Abou Djaffar, Armement, Militaire | 8 Comments »


















février 12th, 2012 at 6:05
Le A-10 est une vrai »bête de guerre » mais il convient de rappeller à ses admirateurs – dont je suis – que le dernier à était construit en 1984 (on peut me rétorqué que c’est une grosse majorité de la flotte de combat de l’USAF qui est trentenaire…).
Par contre le »Global Strike Command » emploie des bombardiers à capacitées nucléaires et des ICBM, pas vraiment en pointe pour le »CAS ».
février 13th, 2012 at 5:08
Concernant l’usage des bombardlers lourds pour le soutien des combattants au sol, je pense que les B-1B de l’ACC qui sont désormait totalement tournée sur le conventionnel est un meilleur exemple car pouvant désormait faire quasiment toute la gamme des frappes aériennes du tactique au stratégique.
février 13th, 2012 at 11:13
Et c’est bien pour cela que les B-1B sont affectés à l’ACC et pas au GSC.
février 13th, 2012 at 11:18
Et les Super Tucano de l’USAF alors ?
février 13th, 2012 at 11:24
Leur achat semble remis en cause, hélas.
février 13th, 2012 at 6:06
Il va tout de même rester plus de 200 A10C en ligne.
Certes, la réduction est d’importance, mais elle est logique et on continuera de voir cette gueule de tueur là où ça chauffera (en compagnie du AC-130U Spectre avec qui, parait-il, l’animal s’entend à merveille)
février 18th, 2012 at 8:11
Cet avion était présent lors d’une fête aérienne sur la base de Creil au début des années 80. j’ai donc eu l’occasion de l’approcher et de le voir évoluer avec ses armements. c’était très impressionnant, je n’aurai pas vraiment voulu être en face. Sacrée Gueule de tueur.
Bonne soirée
Alain
février 24th, 2012 at 10:21
Notons que si une centaine d’A-10 partent en retraite, Boeing livrera 233 A-10 avec des ailes toutes neuves (en collaboration avec l’industrie sud-coréenne) entre aujourd’hui et 2018 et que l’on prévoie qu’ils resteront en service jusqu’en 2040 :
http://www.aviationnews.eu/2012/02/16/boeing-and-us-air-force-mark-delivery-of-1st-re-winged-a-10-thunderbolt-ii/