Rééditer Fortitude à l’ère de l’Internet
Written by SD on février 11, 2012 – 7:50 -Les principes des opérations de déception qui pourraient être préparées et conduites actuellement ont peu évolué depuis quelques siècles. L’essor récent des technologies de l’information ne change pas fondamentalement cela. L’étude de l’opération Fortitude montre que si les moyens et les objectifs peuvent être différents, les voies restent analogues. Le point le plus sensible des opérations de déception, au niveau stratégique ou opératif, s’avère l’intégration politico-militaire.
En 1101, Robert II de Normandie, dit Robert Courteheuse[1], de retour des croisades, est en guerre avec son frère Henri. Il mène une opération de déception à grande échelle qui lui permet de traverser la Manche, en juillet 1101, grâce à 200 navires, 270 cavaliers et des unités d’infanterie. Malgré une défaite diplomatique ultérieure, ce franchissement reste un exemple historique de déception réussie, pour préparer un débarquement. Plus de huit siècles plus tard, les Alliés vont planifier et conduire une opération, en sens inverse, avec des objectifs et des moyens relativement différents. Les principes paraissent similaires. Ils s’appuient sur le contre-renseignement, de fausses concentrations de forces et des opérations menées dans la profondeur de future zone d’opérations[2]. L’essor des technologies numériques, leur démocratisation et l’émergence d’une « société de la transparence » [3], laissent penser à certains que ce type d’opérations n’est plus possible. Même s’il faut convenir que les déceptions sont risquées et difficiles à mettre en œuvre, elles peuvent être préparées et conduites dans des conditions analogues. Après avoir décrit les opérations alliées de déception en appui d’Overlord, il est nécessaire d’exposer leurs principes généraux et d’examiner ce qui pourrait être reproduit.
Fortitude south, de quoi s’agit-il ?
En avril 1941, Winston Churchill créé la London controlling section, une organisation ultra-secrète en charge, au niveau stratégique, de la conception, de la coordination et de l’exécution des opérations de déception, spéciales et clandestines. Ces différentes opérations sont soumises au contrôle politique au plus haut niveau[4]. En 1944, les opérations Vendetta et Ironside ont pour but de fixer les forces allemandes dans le sud de la France. La plus connue, liée au débarquement de Normandie, est sans nul doute Fortitude south, sous-opération de Bodyguard. En février 1943, le Chief of staff to supreme allied commander définit les objectifs de Fortitude – affinés ultérieurement par le Supreme Headquarters Allied Expeditionary Force [5]. Il s’agit notamment de faire croire aux Allemands à un débarquement au nord de la Seine, dans le but d’atteindre la Ruhr au plus vite. Une vingtaine de divisions allemandes, dont trois blindées, doivent être fixées pour éviter un transfert opératif vers la Normandie ou un mouvement stratégique vers leur front de l’Est affaibli par la défaite de Stalingrad. L’action la plus emblématique est la création et la simulation du First United States Army Group (FUSAG), sous le commandement de Patton, considéré par la Wehrmacht comme l’un des meilleurs généraux américains. Pour se convaincre de l’immensité de la tâche, le FUSAG représente le volume de l’US Marines Corps ou le double de forces projetables françaises actuelles. Les moyens utilisés sont aussi hétéroclites qu’impressionnants. Il s’agit de plusieurs bataillons de transmissions, de milliers de faux chars ou de canons, de centaines de péniches de débarquement factices, de deux cent soixante-dix navires, de plus de cinquante escadrilles de faux Spitfire et P51 Mustang, de cantonnements militaires, etc. Il faut aussi citer le faux port pétrolier de Douvres, vaste de 5 km2 comprenant des quais, des pipe-lines, des dépôts, des défenses antiaériennes[6]. Ce matériel doit être mis en scène et animé, pour leurrer la guerre électronique, les reconnaissances aériennes et les agents des Allemands. Les forces combattantes étant prioritairement affectées au débarquement, il est fait appel à des milliers de membres de la Territorial Army, hommes ou femmes, et à des militaires en retraite. Ce personnel assura le déplacement des véhicules, le trafic radio, la génération de fumée, l’éclairage des installations. Il faut noter l’implication des plus hautes autorités politiques et militaires. Le roi Georges VI, les généraux Einsenhower et Montgomery visitent le port fictif de Douvres. Cette aide nécessaire n’est pas suffisante. Au moins une quinzaine d’agents majeurs sont retournés. Des milliers de comptes-rendus erronés de capteurs de terrain parviennent aux Allemands. Pour parfaire l’ensemble, plusieurs milliers de km2 sont déclarés zone interdite ou restreinte de circulation pour la population, les médias sont censurés sans difficulté majeure de leur part, des rumeurs sont lancées dans la presse, les communications téléphoniques civiles sont écoutées, les réseaux diplomatiques non alliés sont intoxiqués. Des mesures militaires sont également prises, avant et après le débarquement : raids aériens de diversion dans le Pas-de-Calais, brouillage des moyens d’écoute allemands, renforcement de la sécurité des informations dans les états-majors alliés, utilisation des résistances françaises et belges soutenues par le Special operations executive, etc. Vue du camp allemand, la situation reste toujours cohérente mais fausse.
En somme, les opérations conduites dans le cadre de Fortitude South n’ont pu être menées qu’avec des moyens conséquents et des trésors d’imagination dont il convient de tirer les principales caractéristiques de succès.
Fortitude South : un succès historique
La réussite de Fortitude s’appuie sur un contre-renseignement dynamique, intégré et mis en œuvre de manière globale.
Les opérations de déception concernent tous les types de capteurs de renseignement allemands, qu’ils soient humains, électromagnétiques ou d’imagerie et qu’ils appartiennent à l’Abwehr[7], au Forschungsamt[8] ou à la Gestapo. L’animation est permanente. La qualité de celle-ci est due à l’imagination et à la compétence des ingénieurs américains et anglais, ainsi qu’à l’utilisation et la transposition des techniques du monde du spectacle comme le cinéma. Elle concerne tous les acteurs du soldat aux dirigeants politiques, la population du sud de l’Angleterre et l’ensemble des services étatiques des Alliés. Tout manquement, en particulier toute violation du secret, est puni extrêmement sévèrement.
Toutes ces mesures auraient sûrement eu peu de succès dans la durée sans un processus solide d’évaluation des effets (assessment). Cette approche dynamique permet de pallier les imperfections du dispositif simulé et de corriger les erreurs inévitables des acteurs de la déception. A de nombreuses reprises, des membres des services allemands ont eu des doutes quant au débarquement dans le Pas-de-Calais, comme action principale. Ces doutes ont souvent été connus des Alliés qui disposaient d’excellents renseignements grâce aux écoutes, aux reconnaissances aériennes, aux agents alliés infiltrés et à la Résistance française. Néanmoins, la somme de fausses informations ultérieures affluant dans les chaînes de renseignement allemandes, notamment provenant d’agents retournés par les alliés, permettait de minimiser ces doutes, tout en « confirmant » de faux renseignements !
Les actions de Fortitude South étaient intégrées au plus tôt, dans les plans de l’action principale. Ce fut une grande force. Une décorrellation aurait certainement induit des doutes plus importants parmi les services allemands avec des conséquences opérationnelles sur la position des réserves blindées du théâtre. Des moyens significatifs leurs furent attribués au détriment de l’action principale. Les actions de déception, dès la conception, ont été pensées comme des compléments des efforts de préparation, d’exécution et d’exploitation du débarquement en Normandie[9]. Leur réussite était primordiale pour fixer les forces allemandes au nord de la Seine, en attendant d’avoir un rapport de force favorable sur le continent. En effet, il était très difficile de neutraliser ces forces stationnées derrière un mur de l’Atlantique – extrêmement dense dans cette zone, et des plages souvent peu propices à un débarquement de vive force, comme l’a montré l’échec de l’opération Jubilee, le 19 août 1942, à Dieppe.
Ce type d’opérations de déception est-il toujours possible ?
Certains pensent que les technologies de l’information comme Internet ou la téléphonie mobile interdisent ce type d’opérations de déception. Il n’en est sans doute rien. Le monde informationnel de la Seconde guerre mondiale n’est pas dénué de moyens de télécommunications à longue distance parfois aussi performant qu’actuellement : téléphonie fixe internationale, télégraphie, courriers, radio H.F. permettant des communications longues distances, etc. Actuellement, la technologie a certes démocratisé les télécommunications à longue distance mais il ne faut jamais oublier que les terminaux dépendent de réseaux souvent centralisés et contrôlés. Il est possible, avec l’aide volontaire ou non des opérateurs de téléphonie mobile ou des fournisseurs d’accès Internet, de filtrer ou de couper presque l’ensemble des communications internationales, dans la durée. Cela peut poser quelques problèmes même s’il est impossible, hier comme aujourd’hui, d’isoler totalement une zone. L’approche dynamique de la déception et sa globalité permettent non pas d’éviter que de vraies informations filtrent, mais de faire en sorte que seules les fausses informations soient crues. Internet s’avère un formidable vecteur pour « intoxiquer » un adversaire ou convaincre une opinion étrangère[10], comme le montrent les opérations d’information du Hezbollah (2006) ou du Hamas (2009). Pour ce qui concerne le camouflage, certaines armées mettent toujours en œuvre des leurres, de fortune ou fabriqués industriellement. Il s’agit par exemple de l’armée russe[11]. L’étude de leur utilisation par l’armée serbe lors de la campagne aérienne de l’OTAN, au printemps 1999, peut convaincre les sceptiques de leur efficacité. En outre, le savoir-faire militaire dans le domaine de la déception est généralement soit connu, soit relativement facilement assimilable. La principale difficulté à la réédition d’une opération similaire à Fortitude réside dans la mobilisation de la population et des dirigeants politiques. En effet, ces derniers – qui décident de l’avenir des nations – devraient imposer des restrictions de liberté à une partie de leur population nationale[12] et aux communautés étrangères présentes sur le territoire – ce qui est plus difficile a priori dans les pays démocratiques. Ceci pourrait être envisagé dans le cadre d’une guerre totale, conduite jusqu’à la capitulation de l’adversaire, mais difficilement dans le cadre d’un conflit limité n’engageant pas la survie de la nation -dans ce cas la sauvegarde des libertés publiques et privées doit impérativement rester la priorité. En définitive, pour rééditer Fortitude, les innovations techniques voire tactiques seraient moins contraignantes que les conditions politiques de la mise en œuvre. La déception, dans l’art de la guerre, reste la « continuation de la politique par d’autres moyens »[13]. Est-ce étonnant ?
S.D. Lignes stratégiques
PS : Ce billet, rédigé initialement fin 2010, a été partiellement confirmé par la fermeture de réseaux nationaux durant le printemps arabe, notamment en Egypte (ce n’était bien sûr pas une guerre totale). Ceci n’étonnera pas non plus ceux qui ont subi les filtres des derniers jours de Ben Ali, de tel régime africain ou d’une Chine, grande alliée d’une Corée du nord toujours aussi démocratique…
[1] Fils aîné de Guillaume le Conquérant.
[2] DEUVE Jean, Histoire secrète des stratagèmes de la Seconde guerre mondiale, éditions Nouveau monde, février 2008, 331 pages.
[3] PIQUARD Alexandre, WikiLeaks : une transparence qui fait débat, Lemonde.fr, 30.11.10 à 19h39, mis à jour le 30.11.10 à 21h03.
[4] Souvent le président Roosevelt et le Premier ministre Churchill
[5] Le plan initial de Bodyguard date du 20 janvier 1944. Cette opération regroupait plusieurs opérations de déception menées dans le cadre des débarquements prévus en Europe de l’Ouest.
[6] Op.cit. 2
[7] Service interarmées de renseignement et de contre-espionnage
[8] Service de recherche chargé (non exclusivement) des écoutes.
[9] SMITH Douglas V., Military deception and operational art, Naval war college, Mai 1992.
[10] Manœuvre extérieure décrite par le général Beaufre.
[11] Selon l’agence RIA NOVOSTI (fr.rian.ru/photolents/20100830/187321459.html, 15/12/2010 : 18h40), l’armée russe se dote de matériel militaire gonflable, fourni par la fabrique de ballons et de trampolines de Khotkovo : les imitations de missiles, d’avions, de chars et de systèmes antiaériens.
[12] Elle doit adhérer au projet pour une efficacité élevée.
[13] CLAUSEWITZ Carl. De la guerre, Les éditions de minuit. 1998. 759 pages.
Tags: cyber, déception, espionnage, fortitude, internet, Militaire, Renseignement, télécoms
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février 18th, 2012 at 12:05
Bonjour,
En terme de déception récente, on peut nommer les serbes au Kosovo lors de l’opération « Allied Force ». En effet, malgré un nombre de sorties aériennes importantes, les alliées n’ont détruit que très peu d’armes lourdes. Les serbes ont parfaitement su se servir de leurres mais aussi de la météo pour cacher leur Arsenal.
Cordialement
Alain