Empire romain et renseignement

Written by AGS on février 20, 2011 – 4:56 -

Spécialiste du secteur IT depuis une vingtaine d’années et de la sécurité de l’information depuis une dizaine d’années, EH est aussi l’auteur du blog Si vis pacem para bellum qui a pour ambition de diffuser, partager et communiquer sur les risques et les menaces liées aux technologies de l’information, au cyberespace ainsi qu’à la protection du patrimoine informationnel et des nouvelles technologies. Il s’intéresse également au monde militaire et à la géopolitique.

Asseoir une puissance militaire, économique et politique ne relève pas uniquement du nombre de fantassins ou de l’avance technologique. Pour l’avoir oublié, les attentats du 11 septembre 2001 sont venus cruellement rappeler aux États-Unis et au reste du monde qu’iI faut préalablement être bien informé afin d’apprendre à mieux connaître son ennemi, sa façon de penser, mesurer ses forces et ses faiblesses, le désinformer au besoin, etc.

Ce principe est parfaitement illustré par les opérations militaires actuelles en Irak, en Afghanistan et, dans une moindre mesure au Pakistan : un rapport de forces a priori très déséquilibré n’est pas suffisant pour l’emporter sur le terrain. Le parallèle qui peut être fait entre les États-Unis, superpuissance mondiale depuis plus d’un demi-siècle et l’Empire romain il y a deux millénaires, semble suffisamment pertinent pour s’y intéresser.

L’Empire romain à son apogée

L’expression est utilisée pour décrire l’État romain pendant et après l’époque du premier empereur, Auguste. L’expansion romaine commence à l’époque de la République, vieille de 500 ans (509 av. J.-C. – 27 av. J.-C.), à laquelle succède l’Empire romain qui atteint son apogée sous l’empereur Trajan. À ce pic territorial, l’Empire romain contrôle approximativement 6 500 000 km2 de territoire.

Renseignement et espionnage dans la Rome antique, l’ouvrage de référence

En 2005 est publié l’ouvrage historique de référence sur le sujet : Renseignement et espionnage dans la Rome antique, du Colonel Rose Mary Sheldon. Chercheuse et historienne, RM Sheldon va montrer comment le renseignement va passer d’une activité embryonnaire et entachée d’amateurisme aux origines de Rome (recours aux renseignements fournis par des transfuges ou des prisonniers de guerre torturés) pour devenir une activité organisée, très élaborée et surtout efficace à partir du règne de l’empereur Auguste (27 av. J.-C), successeur de Jules César, jusqu’à celui de Dioclétien (3è siècle ap. J.-C).

Les Romains n’ont au départ ni le goût, ni le savoir-faire en matière d’espionnage. Pour eux, la guerre est avant tout affaire de force, non de ruse qu’ils laissent à leurs ennemis. Ils ont pourtant une caractéristique qui participe de leur puissance : l’apprentissage par l’erreur. Ces erreurs, (relativement) peu nombreuses mais cuisantes, qu’elles soient de l’ordre de la défaillance du renseignement ou de l’utilisation inadéquate de renseignements disponibles, vont leur servir : les deux campagnes de César en Bretagne, celle de Crassus qui envahit le royaume des Parthes en n’ayant aucune idée de ce qu’il va rencontrer, Varus contre les Germains ou, inversement, l’invasion réussie de l’Italie par Hannibal (qui disposait d’un service d’espionnage pour récolter de l’information mais aussi pour désinformer). Militairement, on doit également souligner les qualités d’observation (reconnaissance dans la profondeur) de Scipion l’Africain.

Sans chercher à en institutionnaliser les principes, les empereurs successifs ont su tirer profit d’activités structurées de renseignement. Sous l’Empire, Auguste prend les choses en main et le renseignement se professionnalise. Cela n’empêche pas toujours les défaites, comme celle du Teutobourg où les Romains étaient avertis du retournement d’Arminius… mais avaient ignoré l’information.

Des frumentarii aux agentes in rebus

Quelle que soit l’époque, toute armée a besoin en premier lieu de connaître la localisation des unités ennemies. Ce qui implique de connaître la topographie, les routes de communication, la taille des unités ennemies, leurs équipements ainsi que les objectifs stratégiques comme les greniers à blé ou les fermes.

Les échecs cuisants subis à l’époque républicaine, contre les Gaulois, les Samnites, les Carthaginois ou les Parthes, convainquirent Auguste et ses successeurs de mettre en place un service de renseignement qui, en réalité, fut tourné bien plus vers la sécurité intérieure que vers les opérations extérieures. L’Empire finit donc par spécialiser des hommes dans ce type de mission, les frumentarii. Issus des légions, ils sont officiellement chargés de l’approvisionnement en blé. Ce ne sont cependant pas des espions au sens traditionnel du terme car leurs missions sont multiples : bureau de poste, collecte des impôts, voire dans certaines périodes, l’assassinat politique.

À la fin du IIIe siècle, Dioclétien créa les agentes in rebus («ceux qui sont chargés des affaires»), et rendit le système plus efficace encore. Les princes chrétiens qui lui succédèrent les pérennisèrent en les utilisant jusque dans les affaires religieuses.

Conclusion

Les activités de renseignement font partie intégrante de l’art de gouverner et, sans elles, les Romains n’auraient pas pu édifier et protéger leur empire. Même s’il ne séparaient pas les différentes fonctions du renseignement entre activités civiles et militaires, une grande partie de leurs activités de renseignement ressemblaient aux nôtres. L’éventail des activités concernées est assez large: collecte de renseignements, contre-espionnage, infiltration, opérations clandestines, utilisation (limitée) de codes et de chiffres. Toutes ont laissé des traces littéraires, épigraphiques mais aussi archéologiques.

Il est néanmoins vain de vouloir balayer un sujet aussi vaste en quelques paragraphes. Pour autant, les questions soulevées par le parallèle qui peut être fait entre l’époque romaine et l’époque actuelle sont pertinentes voire troublantes: les méthodes de renseignement ont radicalement changé avec l’avènement de la technologie moderne mais les principes restent étonnamment similaires et immuables. Du point de vue politique, les interrogations plongent leurs racines dans le monde gréco-romain : quelle place ont les services de renseignement dans une démocratie et une république ? Enfin, de la République romaine à l’Amérique du XXIe siècle, ce n’est jamais la technologie ou la force qui font le bon stratège, c’est d’abord le renseignement.

E.H., Si vis pacem para bellum

Sources :

http://fr.wikipedia.org/wiki/Empire_romain
http://en.wikipedia.org/wiki/Frumentarii
http://www.nonfiction.fr/article-3250-espions_sur_le_tibre.htm
http://www.lesbelleslettres.com/livre/?GCOI=22510100061800
http://www.bortzmeyer.org/rome-espionnage.html
http://www.scienceshumaines.com/renseignement-et-espionnage-dans-la-rome-antique-jean-vincent-holeindre_fr_25126.html
http://www.histoire.presse.fr/content/2_articles/article?id=12011

Carte :

La Documentation française

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Posted in Auteurs et blogs invités, Histoire, Renseignement | 4 Comments »

4 Comments to “Empire romain et renseignement”

  1. A. Hubault Says:

    Merci pour cet article éclairant sur le monde romain, qui ouvre un peu les perspectives sur les frumentarii dont mon vieux professeur d’histoire romaine il y a quelques années n’avait pas fait part de ce rôle « d’agent ». Selectivité ou ignorance de ce dernier, voilà l’oubli réparer.

    J’ai une question : les romaines faisaient-ils une distinction entre renseignement intérieur et extérieur, des agents différents s’en occupaient-ils..?
    Un deuxième article (sur votre blog ou sur AGS) qui approterait de plus grands éclairages, ou une bibliographie indicative m’interesserait énormément, merci !

  2. Mustapha Says:

    Une précision de taille, on peut difficilement comparer les USA avec l’empire romain. L’hyperpuissance US n’a été possible que grace à deux éléments déterminants. La première le soutien des grandes institutions bancaires que sont la famille Rothschild, Rockefeller, Morgan, Carnegie, Lazards, Worms etc…
    Le deuxième facteur déterminant celui là c’est le fait que les grandes nations européennes se sont déchirées dans des guerres qui les ont usées, ruinées, vidées, au XIX et XX° siècle. Affaiblies elles ont toutes abandonnées bon grés malgrés, aux USA.

    Rome c’était le génie, la force, la culture, l’énergie de ses habitants. Hanibal avait vaincu militairement Rome, mais pas l’esprit « Romain ». Et c’est ce dernier qui a permi la Pax Romana. Puisqu’il a non seuleument avalé Carthage, mais a été le coup de fouet nesséçaire qui manquaient à Rome, pour prendre le controle de tout le bassin méditeranéen.

    Rien à voir avec la frêle architecture des Rotshchild, qui peut s’écrouler du jour au lendemain.

    Sinon une reflexion quand même par rapport à vos derniers articles, je remarque que les dernières insurections -je n’aime pas employer le terme de « révolution », si cher à l’archipel des pravdas d’occzident, dont la chaine Al Jazeerah est une des nombreuses composantes – populaires n’ont pas vraiement affecter Washington, malgrés ce que vous avez dit sur l’absence de prévisions. Je constate même le contraire, ils ont toujours voulu se débarrasser de la gérontocratie que representaient Ben Ali, Moubarak, Saleh, Khadafi, le souverain Seoud, etc..
    D’ailleurs le régime mafieux egyptien s’est engagé à respecter le traité de paix qu’il a signé avec les USA et Israèl, contre la volonté du peuple.
    D’autre part en Jordanie l’abjecte monarchie est toujours en place au coté d’Israèl dans sa répression contre les palestiniens. J’ai surtout l’impression que ces insurrections populaires si elles ne sont pas suivies de faits déterminants, arrangeront, consolideront l’encrage des populations du monde arabe, dans un nouvel esclavagisme à la solde d’Israèl.

    En conclusion, je ne suis pas certain que les services occidentaux soient vraiment pris de court par les évenements, contrairement à ce qu’on veut nous faire croire.
    En ce sens que ces insurrections étaient hautement prévisibles, et surtout quand on voit le résultat, on ne peut que constater que les USA sont les grands gagnants.

  3. Sportet Says:

    @A. Hubault.
    Merci pour votre commentaire. Pour tenter de répondre à votre question, il semble en effet que le pouvoir Romain faisait la distinction entre la sécurité intérieure et extérieure, quelques empereurs ayant été « remplacés » via des assassinats par des proches. Pourquoi pas un 2ème article mais je vous recommande l’ouvrage de référence (Renseignement et espionnage dans la Rome antique du Colonel Rose Mary Sheldon) dont je parle dans l’article ou dans mon billet du jour (sur mon blog).

    @Mustapha
    Merci pour votre intervention, surtout les 3 premiers paragraphes qui comportent des éléments certains de réflexion. Pour le reste, vos propos me semblent suffisamment orientés voire manichéens pour réfléchir à leur pertinence vis à vis d’un article qui recherche simplement l’éclairage de l’actualité via un pan d’histoire. Et donc qui ne fait pas de politique ! :)

  4. Mustapha Says:

    @Sportet:
    Pour ce qui concerne le dernier paragraphe de mon paragraphe, je fais réf. aux derniers articles qu’à publier Mr Bwele.

    Cordialement.
    :-)

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