De Hong-Kong au Pirée, de la guerre pour l’économie à la guerre économique ?

L’économie et la guerre ont souvent été liées. L’accès aux ressources s’avère un enjeu permanent des organisations humaines depuis l’apparition des premiers groupes d’hommes organisés, durant la préhistoire. Les terres agricoles, les métaux, les combustibles, les zones de pêche, les populations pour leur force de production, représentent autant d’exemples de l’étroitesse des liens entre la guerre et l’économie, deux continuations de la politique par d’autres moyens…

Parfois, dans l’histoire, l’économique devient prépondérant sur le militaire. Le bullionisme et le mercantilisme ont contribué à créer les empires espagnol et britannique aux XVIème et XVIIème siècles. Dans ces doctrines, l’État s’est affirmé comme une puissance permettant de renforcer l’économie. Gaston Bouthoul nous éclaire sur la guerre dans ses aspects économiques. Selon lui, la guerre se prépare d’abord économiquement, « dès que l’on dépasse le stade de la razzia primitive » : approvisionnement, recrutement des combattants, soldes, recherche dans le domaine de l’armement, budgets, etc. Lorsque la guerre éclate, c’est le temps de la bascule entre le stade « du stockage des hommes et des ressources » et celui de leur « consommation », ajoute Bouthoul. Outre l’affrontement de volonté, la guerre est aussi un transfert de richesses et une extraordinaire destruction de ressources. Ceci reste connu mais la guerre est parfois au service de l’économie.

La première guerre de l’opium reste édifiante à ce sujet. Le traité de Nankin, traumatisme dont le souvenir est encore vif en Chine en est le résultat. Dans un contexte de crise commerciale entre la Chine et l’Angleterre sur le commerce de l’opium, l’empereur Daoguang charge Lin-Tse-Su, commissaire impérial du Guangdong (Canton), de mettre fin à l’usage de l’opium [1], par un édit rendu public le 3 janvier 1839. En mars 1839, après quelques actions contre le trafic d’opium, il assigne à résidence les 275 étrangers, sans vivres et sans communications avec l’extérieur dont le capitaine Elliot, superintendant représentant du gouvernement anglais, puis les expulse vers Macao. L’empereur leur ferme définitivement les portes en janvier 1840. Après des débats tumultueux, le parlement britannique décide d’envoyer un corps expéditionnaire à Canton, l’Eastern expedition [2] pour faire plier la Chine. En mars 1840, une flotte est mise sur pied dans les ports indiens : 29 voiles, dont 1 vaisseau de ligne et 3 grands vapeurs, 10.000 hommes de troupes de débarquement. La force interarmées amphibie, pour reprendre une terminologie actuelle, se regroupe à Singapour en mai. Une deuxième flotte, formée à partir des ports britanniques et du Cap, commandée par l’amiral Elliot, parent du surintendant britannique à Canton, renforce la première expédition de 4.000 hommes de troupe. La suite est connue. Les forces britanniques soumettent les Chinois en deux années, après de nombreux combats marqués par une manœuvre combinée judicieuse des unités terrestres et maritimes. La surprise stratégique est presque totale pour cet empire qui se voyait supérieur aux autres, dans de nombreux domaines. Le 29 août 1842, le traité de Nankin est signé et marquera l’ouverture forcée du marché chinois, le début d’un siècle et demi d’un affaiblissement de la puissance chinoise dans tous les domaines. La puissance maritime britannique, loin de ses bases, lui impose de fait le commerce de l’opium.

Je vous livre quelques réflexions :

- les manoeuvres interarmées (que je n’ai pas détaillées) existent de longue date.

- la déficience du renseignement stratégique et le refus d’équiper des armées avec une technologie mature sont des facteurs importants de défaite.

- la guerre économique peut avoir une composante militaire, tout comme la guerre menée par les militaires est liée aux ressources économiques amies et ennemies.

- une puissance économique défaite militairement peut décliner rapidement et durablement, sans que la marché ne semble vouloir être un régulateur naturel.

- après un siècle et demi, la puissance défaite militairement dans un but économique pour les Anglais (pas de colonisation au-delà de quelques comptoirs et des règles économiques injustes) revient au premier plan par l’économie et développe son armée pour consolider sa puissance retrouvée.

- cette même puissance, grâce à l’effondrement financier grec et un hard power pas toujours assumé, se paie dans l’Union européenne, au Pirée, ce qu’au XIXème siècle on aurait appelé un comptoir…

On me dira que la guerre économique n’existe pas… Si l’on dépasse la sémantique, les faits sont là !

S.D. Lignes stratégiques

[1] CALLERY Joseph-Marie et IVAN Melchior, L’insurrection en chine depuis son origine jusqu’à la prise de Nankin, Librairie nouvelle, 1853, 274 pages, page 12.

[2] Lieutenant OUCHTERLONY John, Chinese war: an account of all the operations of the British forces. Saunders and Otley. 1844, 522 pages.

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