Bassidj : des martyrs au contrôle social en Iran

Written by SD on septembre 14, 2010 – 7:54 -

J’ai eu la chance d’être invité à assister à une projection presse de Bassidji, au club Publicis sur les Champs-Elysées. Ce très bon documentaire de Mehran Tamadon, instructif et original, me sert de prétexte pour aborder certains sujets sur l’Iran et nous offre un voyage au cœur du pouvoir iranien.

Champ de bataille Iran par Hamed Saber (crédits)

Il ne s’agit pas vraiment du pouvoir strictement politique et institutionnel mais bien du pouvoir des idées. Celles qui mènent le monde, pour paraphraser Renan. Et, dans ce cas, elles mènent le noyau populaire de la Révolution islamique d’Iran.

Le synopsis du film

« Dans un désert, sur une colline, des hommes, des femmes en tchador et des enfants déambulent dans un vaste “musée” en plein air dressé en mémoire des martyrs de la guerre Iran-Irak. C’est le nouvel an iranien, nous sommes près de la frontière irakienne. Un homme me guide. Il est grand et charismatique et s’appelle Nader Malek-Kandi. Pendant près de trois ans, j’ai choisi de pénétrer au cœur du monde des défenseurs les plus extrêmes de la République islamique d’Iran (les bassidjis), pour mieux comprendre les paradigmes qui les animent. Nous venons du même pays, et pourtant, tout nous oppose : Iranien habitant en France, athée et enfant de militants communistes sous le Shah, j’ai tout pour heurter les convictions de ceux qui respectent les dogmes du régime. Un dialogue se noue pourtant. Mais entre les jeux de séduction et de rhétorique, les moments de sincérité et la réalité du système politique et religieux qu’ils défendent, jusqu’où nos convictions respectives sont-elles prêtes à s’assouplir pour comprendre qui est l’autre ? »

Tout en m’appuyant sur des éléments du reportage, je vais aborder quelques considérations sécuritaires et géopolitiques.

http://www.dailymotion.com/videoxeqpz7

Bassidj : de quoi s’agit-il ?

Bassidji, en persan, signifie « être mobilisé pour défendre une cause ». Les Bassidji, membres de la Force de mobilisation de la résistance, sont le socle identitaire et sécuritaire du régime chiite iranien. Cette force paramilitaire, rattachée aux Gardiens de la Révolution (pasdaran) fut fondée en 1979, par l’ayatollah Khomeini, pour fournir des volontaires (environ 500 000 pendant la guerre), souvent très jeunes (12-20 ans à l’époque), pour combattre l’ennemi irakien et consolider le régime.

Ces jeunesses de la Révolution islamique ont été transformées, en 1988, en milice en charge du contrôle social à l’intérieur du pays, notamment de la jeunesse. Les martyrs sont devenus le ciment civil de la Révolution. Les Bassidji seraient entre 5 et 10 millions, pour une population d’environ 70 millions d’habitants. C’est la troisième force « militaire » du pays après les pasdaran et l’armée régulière.

Le Bassidj est présent dans l’ensemble de l’Iran. Hiérarchisé et décentralisé, son organisation est zonale, de l’échelle du quartier à celle de la ville. Ses bases sont dans les mosquées ou à proximité, dans les universités, dans les administrations, etc.

Le contrôle social comme défense culturelle

L’Iran se considère, plutôt à juste titre, comme isolé du reste du monde. Trente ans d’embargos divers et variés ainsi qu’une marginalisation politique et diplomatique ont conduit les Iraniens vers un complexe d’encerclement. Comme le cite un personnage du documentaire, « la diplomatie, c’est la guerre avec le sourire ». Le cadre est fixé ! Le pouvoir est particulièrement vigilant dans le domaine de la culture…islamique. Les Bassidji ont un rôle clé dans ce contrôle des jeunes et des femmes. La répression de la révolution verte de juin 2009 a montré au monde leurs capacités de nuisance (le documentaire s’arrête malheureusement avant). Il faut aussi admettre que les Bassidji ont une capacité à fédérer une partie de la population, à l’aider financièrement, etc. C’est dans la gestion de ces contraires que réside la complexité du régime qui protège beaucoup et soumet énormément à la fois.

Outre le contrôle social, il faut noter que cette milice est régulièrement mise en avant comme une force asymétrique dissuasive, en cas d’occupation du sol iranien. A l’attention des Occidentaux, le général Mohammad Rezza Naqdi, commandant des forces Bassidji, avait déclaré fin juillet 2010 : « Bien que l’arrogance du monde et les ennemis du régime Islamique aient encerclé notre pays par leur présence militaire dans les pays voisins et aient l’intention de franchir les frontières iraniennes, l’existence des braves forces bassidji les a déjà découragés, par la bravoure et la puissance qui serait nécessaire pour transgresser les frontières iraniennes ». Cette mission est également culturelle pour éviter une invasion des idées occidentales et la discorde au sein de la nation iranienne, notamment parmi la jeunesse.

La guerre comme « véritable université »

La guerre Iran-Irak reste pour les Iraniens la défense sacrée. Bassidji (le documentaire) revient abondamment sur les martyrs de cette guerre qui sont toujours célébrés. Pour bien comprendre, il faut considérer que le traumatisme provenant de cette guerre est équivalent à celui de la Première guerre mondiale en France. Le film nous amène sur les champs de bataille reconstitués de ce conflit armé. Le sacrifice des martyrs est mis en perspective par rapport à l’Islam chiite et la politique. Les analogies avec la Première guerre mondiale (sans la dimension religieuse) sont saisissantes : guerre de tranchée qui « charrie les longues vagues des marées d’hommes », sacrifice des combattants, mortalité élevée, utilisation massive des artilleries et des gaz de combat, etc. « C’est la guerre qui a fait les hommes et des temps ce qu’ils sont » comme le relevait Jünger dans la guerre comme expérience intérieure. Cette expérience intérieure est d’abord celle du djihad intérieur, dans la défense sacrée. Une génération s’est forgée dans le sang et les larmes (encore assumées lors des commémorations des martyrs), lors de cette guerre devenue « une véritable université ». Elle dirige aujourd’hui le pays. La capacité à mourir (martyr) était la clé du succès de l’Iran. La société iranienne a changé depuis les années 1980 et il n’est pas évident qu’il y ait autant de candidats au sacrifice. Ceci, entre autres facteurs, me semble-t-il, explique pourquoi l’Iran poursuit son programme nucléaire. Maîtriser le nucléaire civil, c’est potentiellement ou réellement être capable d’élaborer une bombe atomique et donc être en mesure de sanctuariser le pays. La poursuite du programme nucléaire serait-elle la « ligne Maginot » de l’Iran ?

Pour dépasser le reportage, l’Iran : une puissance en reconstruction

L’Iran offre un modèle de reconstruction d’une puissance régionale qui appuie ses actions extérieures sur la lutte contre le sionisme et surtout contre les Etats-Unis. La Révolution islamique de 1979 est d’abord une réaction à l’occidentalisation forcée du pays, sous le régime pro-américain du Chah. Malgré ses efforts, l’Iran, de population majoritairement perse et chiite, n’a jamais totalement réussi à s’imposer au Moyen-Orient, majoritairement arabe et sunnite. Deux axes actuels de la politique régionale sont de rompre l’isolement géopolitique de l’Iran et de sanctuariser le pays face aux Etats-Unis et leurs alliés.

Depuis la marginalisation internationale du pays à la suite de la révolution de 1979 et de la guerre contre l’Iraq (1980-1988), l’Iran s’est installée dans une logique obsidionale qui a été confortée par le déploiement des États-Unis et de leurs alliés dans la région. Ces derniers ont renforcé leur dispositif, depuis 2001, à la frontière iranienne : implantation au Qatar, guerre d’Irak, guerre d’Afghanistan, « alliance stratégique » avec le Pakistan contre Al-Qaïda, renforcement de la marine américaine dans la région (5ème et 6ème flottes), bases de l’OTAN en Turquie, création d’une base française à Abu Dhabi…

L’Iran et les Etats-Unis n’ont pas les moyens politiques et militaires de s’affronter directement, avec des chances raisonnables de succès rapide. Ces deux pays ont donc des stratégies de confrontation indirecte s’appuyant sur des facteurs géopolitiques anciens. Au XXIème siècle, les conflits d’Iraq (2003), au Yémen entre le gouvernement de Sanaa et la rébellion zaydite du nord (2004), la guerre du Liban (2006), entre Israël et le Hezbollah, l’opération de Gaza (2009), entre le Israël et le Hamas, traduisent cet affrontement. Dans un camp, les Etats-Unis comptent sur leurs alliés égyptiens, israéliens, saoudiens ou jordaniens. Dans l’autre camp, l’alliance hybride (étatique et non-étatique) entre l’Iran, la Syrie, le Hezbollah et le Hamas s’impose comme un contrepoids à la puissance américaine. L’Iran développe donc des alliances, en soutenant des résistances islamiques chiites et sunnites, pour rompre son isolement géopolitique.

Stratégiquement encerclé et soumis à des sanctions économiques internationales, l’Iran a dû trouver des palliatifs à son déficit de puissance. Il a presque intégralement développé une industrie de défense autonome : avions de chasse, drones, missiles balistiques, satellites, frégate, radars, etc. Il est également soupçonné de vouloir se doter d’armes nucléaires. Signataire du traité de non prolifération nucléaire, l’Iran possède le droit de développer un programme nucléaire civil. Toutefois, le développement de missiles balistiques de portée de plus en plus grande laisse penser qu’un programme nucléaire civil cacherait des applications militaires. A cela s’ajoutent les déclarations régulières du président iranien Mahmoud Ahmadinejad, sur la destruction d’Israël. Elles lui permettent de s’imposer comme leader de l’antisionisme dans le monde musulman et de renforcer sa position dans le dossier « nucléaire », en usant de menaces durant les phases de négociation.

Le développement d’un programme nucléaire militaire iranien à son terme permettrait à l’Iran de peser face à deux de ses voisins dotés de la bombe atomique, le Pakistan et la Russie, et de se sanctuariser face à Israël et aux Etats-Unis, par la dissuasion. Cette situation, a priori régionalement et internationalement inacceptable, entrainerait un bouleversement géopolitique majeur du Moyen-Orient, voire une confrontation armée pour réduire la puissance iranienne. Un grand pas vers l’inconnu !

Pour finir et revenir aux Bassidji

Je conseille le film documentaire Bassidji (sortie dans les salles en France le 20 octobre 2010) à toutes les personnes intéressées par l’Islam, l’Iran, la condition féminine ou le phénomène « martyrs ». Malgré le manque de moyens qui n’en fait pas une production hollywoodienne, il retient l’attention pendant presque deux heures et suscite intérêt et réflexion. Encore une fois, on reste face à une des plus grandes difficultés de la vie, comprendre l’autre…

S.D., Pour Convaincre

Lire aussi :

Crédit photo : Hamed Saber

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No Comments to “Bassidj : des martyrs au contrôle social en Iran”

  1. Tweets that mention Bassidj : des martyrs au contrôle social en Iran | Alliance Geostrategique -- Topsy.com Says:

    [...] This post was mentioned on Twitter by nikesfeld and Entre midi, Tower’Sight. Tower’Sight said: Bassidj : des martyrs au contrôle social en Iran: J’ai eu la chance d’être invité à assister à une projection pres… http://bit.ly/9aZEBn [...]

  2. Etienne M Says:

    Très bon article, plutôt objectif ce qui est rare sur ce sujet.

    Je me permettrais deux petites remarques:

    Tout d’abord d’après ce que j’ai lu le traumatisme subit à la suite du conflit Iran-Irak serait comparable à celui de la défaite de 1940 pour les Français, ou encore (dans une moindre mesure certes, mais le nombre de morts reste énorme) à l’Holocauste pour les Juifs. Les Français et les Israéliens ont cherché à acquérir l’arme nucléaire afin d’être en mesure de se défendre seuls car après le mondial conflit ils eurent le sentiment qu’ils ne pouvaient compter que sur eux même pour assurer leur survie. Ce serait donc suivant le même principe que l’Iran chercherait à se doter d’une industrie nucléaire apte à produire (ce qui ne signifie pas qu’ils le feront nécessairement) rapidement l’arme de sanctuarisation. Ceci dû au fait qu’ils se sont retrouvés seuls à affronter l’Irak soutenue par l’Occident et les pays arabes dans les années 80s, ainsi que du fait de leur sentiment d’encerclement par des pays dotés de l’arme nucélaire (Pakistan, Russie, Israël, Vème flotte américaine). Il est donc intéressant de voir qu’Israël et l’Iran croient en la même logique de défense purement nationale et indépendante suite à un violent traumatisme.

    Enfin, j’aimerais rappeler que le Président iranien n’a pas appelé à la destruction de l’Etat israélien, mais il a déclaré que « le régime sioniste serait effacé des pages du temps » (si je me souviens bien de la traduction), ce qui est différent, il appelle à la fin d’un régime et non d’un Etat. Même si il a fait des remarques plus que limites sur l’Holocauste, il cherche toujours de façon très subtile à rester dans le légal, les Iraniens sont très forts pour ça à ce que j’ai cru comprendre, d’où la difficulté à cerner leur diplomatie.

    Voilà, sinon encore bravo pour cet article pertinent !

  3. SD Says:

    Bonjour,

    Merci de votre commentaire.
    Pour la référence à la guerre, je trouve personnellement que 14-18 est plus pertinente car l’Iran n’a été occupé que très partiellement par les Irakiens. La paix a ramené au statu quo ante.
    Concernant la destruction de l’Etat d’Israël, il s’agit de détruire l’Etat en tant que tel. Cela dépasse un peu la fin du régime démocratique israélien. L’Iran, comme d’autres pays du Moyen-Orient, considère « l’entité sioniste » (je cite) comme une force d’occupation de la Palestine (Israël + Cisjordanie + Gaza). Il existe une trop grande ambiguïté concernant le sort de la population juive, après la fin d’Israël souhaitée par l’Iran. Je le déplore comme vous (au regard de vos mots sur l’holocauste) et je pense que tous les peuples actuellement au Moyen-Orient (dont les Israéliens dont 20% sont arabes) ont leur place même s’il n’est pas forcément question que tout le monde s’aime.

    Pour la proximité entre Israël et l’Iran, il existe actuellement 3 puissances régionales au Moyen-Orient : la Turquie, Israël et l’Iran. Chacun joue ses intérêts nationaux en tant qu’Etat, ce qui amène à un équilibre géopolitique complexe.

    Le sujet est sensible, passionné et passionnant.

    Cordialement

  4. Etienne M Says:

    En effet la référence à la première guerre est plus pertinente en ce qui le choc ressenti mais l’analogie avec les cas français et israéliens permett de comprendre la volonté iranienne concernant le nucélaire.

    Pour ce qui est du débat sur les intentions iraniennes envers Israël, il est comme vous le dites si bien « sensible, passionné et passionant », c’est tout là le problème, il est dur de garder son objectivité. J’essaie tant bien que mal de rester objectif mais il est difficile d’oublier que des deux côtés nous avons à faire à des régimes semi-démocratiques (l’Iran, qu’on le veuille ou non, est, avec Israël le régime qui se rapproche le plus de la démocratie au Moyen-Orient, et Israël n’est pas aussi démocratique qu’on le dit puisqu’y subsiste la censure militaire et qu’elle occupe militairement des territoires qui ne sont pas le sien).
    De plus, l’obtention de l’arme nucléaire par l’Iran n’aurait pas de conséquences aussi dramatique qu’on le dit puisque les dirigeants sont considérés comme pragmatiques par les occidentaux, donc susceptible d’entrer dans le jeu de la dissuasion, tous les experts s’accordent sur ce point, même les Israéliens (en coulisse bien sûr, pas en public)

    Bref, beaucoup de choses à dire sur le sujet, et je pense que l’on en parle pas assez de manière approfondie et réfléchie en France, si ce n’est dans quelques instituts de recherches tels que la FRS, c’est bien dommage…

    PS: Je sais que je prends beaucoup la défense de l’Iran mais c’est par soucis d’équilibrer les points de vue puisqu’en France ce pays subit un acharnement médiatique et politique un peu trop poussé.

  5. sarukhan Says:

    Article intéressant, mais quand je lis qu’il y aurait entre 5 et 10 millions de bassidjis, j’ai comme un doute… Cela parait tellement énorme si on le rapporte à la population du pays.

  6. SD Says:

    @sarukhan
    Merci pour le commentaire.
    L’estimation du nombre de bassidji est large et correspond à l’ensemble des associations qui contribuent au régime. Cela ne signifie pas 5 à 10 millions de miliciens opérationnels en armes. Néanmoins, je suis preneur de chiffre/estimations plus justes.

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