Vers une mort programmée des blogs et webzines stratégiques ?

Written by Charles Bwele on septembre 2, 2010 – 8:30 -

Le Net deviendra-t-il un média unidirectionnel aux seules mains d’oligopoles à l’instar de la presse, de la radio et de la télévision ? Qu’adviendrait-il de la blogosphère stratégique francophone si la neutralité de l’internet prenait fin ?


internet_non-neutre

Pour peu que les opérateurs télécoms, les fournisseurs d’accès internet (FAI) ou les infomédiaires discriminent « un peu trop fortement » la réception, l’émission et/ou la teneur des contenus numériques, la neutralité de l’internet serait gravement menacée, l’innovation technologique accuserait le coup, « l’e-conomie » gratuite et l’information ouverte fondraient comme neige au soleil.


Cette perspective prendra très probablement forme avec l’alliance de l’opérateur télécoms Verizon et de l’infomédiaire Google. Les deux firmes privilégieront et discrimineront de facto d’immenses séries de contenus grâce à maints procédés : tarification, filtrage, blocage ou accès préférentiel à certains sites internet…


Comme tout opérateur télécoms, Verizon est confronté à une explosion du trafic de l’internet mobile et doit nécessairement réaliser de colossaux investissements en infrastructures et en services qu’il faut ensuite rentabiliser. D’où la démarche consistant à favoriser des  contenus propriétaires (payants ou financés par la publicité), et à forger des alliances avec des fournisseurs de contenus plus aptes à générer des revenus réguliers : infomédiaires, sites commerciaux, télévision/radio numérique, services de géolocation…


Une donne identique ou comparable prévaut chez la plupart des opérateurs européens de téléphonie mobile qui pratiquent un « filtrage plus ou moins indolore » de certaines applications comme la vidéo en ligne, le peer-to-peer et la téléphonie sur IP. Au-delà des seules visées commerciales, ce filtrage controversé évite néanmoins de sérieux engorgements des réseaux mobiles.


Par ailleurs, les prévisions technologiques et mercatiques sont unanimes sur un point : le téléphone mobile ou le smartphone est aujourd’hui un véritable ordinateur de poche et sera le premier outil de connexion à l’internet d’ici 2015, et ce, sur tous les continents. Pour les opérateurs télécoms, toute la difficulté consiste à garantir une qualité de service équitable et à constamment investir en infrastructures afin de contenir une croissance quasi exponentielle du trafic internet.


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Toutefois, Google n’est pas qu’un infomédiaire parmi tant d’autres : au fil des ans, il est devenu l’un des centres de gravité de la toile, immédiatement secondé par Yahoo! et par Microsoft. Pour l’immense majorité des internautes et des contenus en ligne, les moteurs de recherche et les services du « trio GYM » offrent une visibilité et une accessibilité sans pareil. Par ailleurs, la firme de Mountain View dispose d’un autre atout-maître : sa plate-forme Android de téléphonie/internet mobile connaît un succès aussi solide que fracassant et a littéralement damé le pion à ses concurrents iPhone (Apple) et Blackberry (RIM). Ainsi, Google dispose de toutes les cartes pour mener le jeu on air et online.


Rien d’étonnant à ce qu’un nombre croissant de blogueurs, de webzines, de start-up et « d’intellectuels de technologie » tirent la sonnette d’alarme, craignant vivement que son alliance avec Verizon fasse tâche d’huile auprès des opérateurs télécoms et des petits ou grands infomédiaires de par le monde. Des géants de la toile tels que Facebook, Amazon et eBay, membres de l’Open Internet Coalition (OIC) qui doivent tout à un réseau neutre, ont critiqué cette alliance ou affiché leurs distances avec Google… également membre de l’OIC.


Pourquoi l’alliance Google-Verizon crée-t-elle plus de tollé que la spectaculaire fusion AOL-Time-Warner – qui fut ensuite un cuisant échec – une décennie plus tôt ? Entretemps, le visage de la toile a considérablement changé. Actuellement, plus de 60% des contenus sur l’internet sont fournis par les utilisateurs notamment grâce au fameux « Web 2.0 » : blogs, podcasts, médias participatifs, partage photo/vidéo en ligne, réseaux sociaux…


D’où les récentes notions de « consommauteurs » ou « consommacteurs » en français, et de « prosumers » (producers + consumers) en anglais.


Ces myriades de consommateurs-fournisseurs individuels de contenus – essentiellement gratuits – bénéficieront-ils d’une accessibilité et d’une visibilité peu ou prou équitable au sein d’un internet dominé par quelques grands groupes e-médiatiques (réunissant opérateurs télécoms, FAI, infomédiaires et divers fournisseurs de contenus/services) ? Ces concentrations propres à l’ère informationnelle promettent-elles un modèle technico-économique du Net conforme à celui de la presse, de la radio et de la télévision c-à-d un média unidirectionnel ou faussement omnidirectionnel sous coupe réglée ?


Image de prévisualisation YouTube


Selon le sénateur américain Al Franken (Parti Démocrate, Minnesota) et autrefois créateur de contenus à NBC :


« Aujourd’hui, on peut accéder à un blog aussi rapidement qu’au Wall Street Journal, et s’il est bon, il peut recevoir autant de trafic qu’un groupe de presse. Mais si de grosses entreprises peuvent payer pour un accès plus rapide et prioritaire à l’internet, le blog n’a plus aucune chance, et les grosses entreprises savent que quand elle paient pour l’accès, elles gagnent. Elles veulent un traitement privilégié sur internet, à l’image du traitement privilégié qu’elle reçoivent ailleurs.

[...]

Google et Verizon ont également rédigé leur proposition de façon à permettre aux fournisseurs d’accès de commercialiser un internet à deux vitesses, y compris sur l’internet qui n’est pas mobile, ils ont laissé la porte grande ouverte pour ce qu’ils appellent des « services gérés », et veulent que le régulateur n’ait pas son mot à dire à ce sujet. Tout fournisseur d’accès pourrait décider d’ouvrir un voie express pour internet réservé à certains contenus et certaines applications, et si l’autorité de régulation y trouvaient quelque chose à dire, la seule marge de manœuvre accordée par Google et Verizon est de lui autoriser à publier un rapport.

[...]

C’est pourquoi je pense qu’empêcher la concentration des médias est l’un des grands chapitres de la lutte pour un internet libre et ouvert, et c’est pourquoi je suis opposé à la fusion entre NBC, Comcast et Universal. Parce que quand la même entreprise contrôle les contenus et les tuyaux qui nous amène les contenus, nous avons un problème. Si Comcast est autorisé à fusionner avec NBC, il ne faudra pas longtemps avant que Verizon ou AT&T annoncent qu’il leur faudrait racheter Disney, ABC ou CBS-Viacom. Et vous vous retrouverez avec une poignée d’entreprises contrôlant une vaste part des programmes et des services d’accès à internet, et elles auront leurs main sur toute l’information à laquelle nous aurons accès. C’est très dangereux. Toutes ces entreprises auront intérêt à ne pas trop se concurrencer, et cela aussi est extrêmement dangereux. »


Côté français, le secrétariat d’Etat à l’économie numérique estime que « si la neutralité du Net est souhaitable, elle n’interdit pas certaines dérogations comme de faire payer le consommateur en échange d’une garantie de qualité de services à la manière d’une recommandé postal [...] Des limitations techniques peuvent légitimer l’interdiction de certains services sur l’internet mobile.  »


C’est ici que les blogs et webzines stratégiques de langue française ont du souci à se faire. En effet, la très maigre place accordée aux enjeux stratégiques (géopolitique, défense, sécurité, renseignement, énergie, cybersécurité, etc) dans les médias classiques a de quoi laisser sur sa faim.


Dans un futur conditionnel plutôt proche, pourra-t-on lire et réactualiser Alliance Géostratégique, Ultima Ratio, Zone Militaire, DSI, Diploweb ou n’importe quel blog/webzine stratégique via son smartphone à toute heure ? L’accès à leurs contenus sera-t-il fixé à 22h-7h en semaine et à 20h-12h le week-end par votre opérateur de téléphonie mobile ?


On le voit, la neutralité de l’internet est la condition sine qua non d’une blogosphère stratégique francophone digne de ce nom.


Charles Bwele, Électrosphère

En savoir plus :


  1. Rue89 : Qu’appelle-t-on la « neutralité du Net » ?

  2. NewYork Times : Google and Verizon Near Deal on Web Pay Tiers

  3. Le Monde : Google accusé de s’être « vendu aux opérateurs mobiles »

  4. Wired : Here’s The Real Google/Verizon Story: A Tale of Two Internets

  5. Le Monde : Internet mobile : la neutralité du réseau menacée

  6. Le Monde : Neutralité du Net : Facebook critique Google et Verizon

  7. Readwriteweb.fr : Le rapport gouvernemental sur le Neutralité du Net : une honte

  8. Readwriteweb.fr : Pourquoi la Neutralité du Net est essentielle pour l’innovation et les startups

  9. Libération : Libération : « Neutralité du Net » : l’Etat veut bien d’un coup de canif ou deux

  10. Readwriteweb.fr : Al Franken : « la neutralité du net est l’équivalent contemporain du droit à la liberté d’expression »

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No Comments to “Vers une mort programmée des blogs et webzines stratégiques ?”

  1. Tweets that mention Vers une mort programmée des blogs et webzines stratégiques ? | Alliance Geostrategique -- Topsy.com Says:

    [...] This post was mentioned on Twitter by nikesfeld and Tower’Sight, Entre midi. Entre midi said: Vers une mort programmée des blogs et webzines stratégiques ? http://tinyurl.com/2esjkx3 [...]

  2. Yannick Harrel Says:

    Bonjour,

    Il m’est avis qu’effectivement c’est une vraie mise en coupe réglée de la toile qui se met en place. Avec l’assentiment d’instances gouvernementales qui y trouvent leur intérêt envers un média qu’elles ont du mal à appréhender. Et aussi la lâche complicité de la presse classique qui a trop souvent considéré le net comme une source d’information rivale. Au fond, cette évolution préconisée trouve de réels défenseurs parmi ceux qui sentent leur position ébranlée par l’immixtion de la révolution Internet.

    Et concernant plus particulièrement la sphère géostratégique, il est évidemment clair que celle-ci a très à craindre d’une telle volonté d’opérer des réseaux à choix préférentiels (on se doute que ce qui générera le plus de trafic aura prioritairement un droit d’accès contre monnaie sonnante et trébuchante, et l’on subodore déjà que ce seront des contenus rarement portés vers la plus-value intellectuelle).

    Pour ma part, c’est clairement une menace sur l’économie numérique qui se dessine. Et Google d’oublier (par ailleurs partenaire de l’Open Internet Coalition comme le rappelle l’auteur) qu’il ne doit sa fortune et sa gloire qu’à ce principe de neutralité du net.

    Dernier mot d »espoir : certains pays comme l’Islande se refusent à cette vision prospective et se déclarent prêts à devenir de véritables pays refuges (ex. de l’Icelandic Modern Media Initiative). L’on imagine déjà les pressions et tensions géopolitiques à venir sur de tels pays…

    Cordialement

  3. tomate Says:

    Bonjour !

    Je vous remercie pour cet article, et les liens associés ( dont certains m’étaient déjà connus, par ailleurs… mais qu’il est toujours intéressant de se replonger).
    N’étant pas spécialiste de la question, je pose la suivante :
    En prenant l’hypothèse la plus désavantageuse à une échéance de …5 ans. Admettons que tout soit légiférée en conséquence….
    CELA SIGNIFIE T’IL, pour autant la mort, de la blogosphère ALLIANCE STRATEGIQUE ?
    Pour être très clair, Existe t’il , à ce jour , un moyen de passer  » DERRIERE » ?

    Je vous remercie de vos réponses, réflexions, liens … et éventuellement, options existantes actuelles…

  4. Electrosphère Says:

    @ Yannick,
    @ Tomate,

    Au cas où la neutralité de l’internet s’amoindrirait au fur et à mesure, il est évident que la blogosphère en général, et peut-être stratégique de langue française en particulier, ne bénéficierait que d’une priorité minimale dans des tuyaux « non-neutres ».

    « Passer par derrière », cela implique un internet à deux vitesses ou à deux dimensions : celui officiel, et celui « underground », en quelque sorte.

    Or, c’est précisément la coexistence en toute égalité des plate-formes commerciales, gratuites, culturelles, ludiques et autres qui fait précisément tout l’intérêt du net et du Web 2.0.

    Néanmoins, la vision de Verizon-Google planche peut-être sur une vision statique du net, dont l’évolution dans les prochaines décénnies pourraient très bien les surprendre. Le Web 2.0 qui a pris de court de nombreuses firmes, en est un exemple.

    Les grands groupes « e-médiatiques » de demain oseront-ils se passer de l’immense valeur ajoutée prodiguée par les « consommauteurs » dans la quasi-totalité des médias numériques ?

    La plus grosse lueur d’espoir réside donc dans le fait que quelques clics produisent beaucoup plus d’effet de levier sur le plan informationnel qu’une machine à presse, une télécommande ou un tuner FM.

    Cordialement

  5. SD Says:

    Bonjour,
    Internet comme espace libre ou presque d’Etat et sans frontière (ce que je déplore personnellement car c’est une source de conflictualité)… a été laissé au marché depuis longtemps. Les grosses boites veulent maintenant fixer les règles selon leur intérêt (c’est-à-dire leur portefeuille !)
    Le web prendrait-il un chemin analogue à celui de la radio libre dans les années 80 en France ? Certains pro-liberté d’hier sont les grands « cybercapitalistes » d’aujourd’hui… « Fallait pas » les croire…
    Cordialement

  6. JGP Says:

    Dans le cadre de ce débat, voir l’article du patron de Wired « The Web Is Dead. Long Live the Internet » (http://www.wired.com/magazine/2010/08/ff_webrip/5/) où il dit notamment ceci : « The delirious chaos of the open Web was an adolescent phase subsidized by industrial giants groping their way in a new world. Now they’re doing what industrialists do best — finding choke points. And by the looks of it, we’re loving it. »

    Sinon SD, je ne suis pas tout à fait d’accord sur le « sans frontière ». La Chine, le Vietnam, les paris en ligne ou…Hadopi sont là pour le rappeler.

  7. SD Says:

    « sans frontière », oui, mais pas une totale zone de non-droit. Un peu difficile à expliquer simplement en quelques lignes.
    Au mieux, il y a parfois des zones frontières et des régimes de juridiction pour les individus et les matériels mais ils atteignent vite leur limites dans le cyberespace (circulation des données notamment). Les limites de souveraineté sont le plus souvent peu claires.
    Un exemple : un cyberpirate basé en Afrique de l’Ouest, d’une nationalité asiatique, qui utilise des serveurs en Amérique pour attaquer des serveurs militaires en Europe de l’Ouest.
    Bon courage pour les poursuites juridiques ou décider si c’est une agression ou non qui mérite de déclencher l’article 5 de l’OTAN.
    Cordialement

  8. JGP Says:

    Ah mais effectivement les frontières et leurs modalités ne correspondent pas totalement à celles qui prévalent dans d’autres contextes (plus « réels »). Cependant, même en terme de gouvernance (par exemple sur le DNS), elles existent.

  9. SD Says:

    La France ou la Chine dans le cyberespace. Difficile de dire ou cela commence et ou cela s’arrête. En termes de gouvernance, oui mais les frontières entre Etats permettent d’associer une souveraineté.
    Pour les DNS, je suis partiellement d’accord. D’ailleurs, nous avons tous les deux des blogs en .com hébergés en Californie (blogger). Il existe bien d’autres extensions à caractère général et non national.
    Actuellement, il n’y a pas d’identifiant des individus sur le web, peu de « territoire » définis, pas d’institution web dans tous les pays. La plus grande partie du web est Terra nullius, ce qui posera tôt ou tard des conflits entre Etats.

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