La guerre irrégulière du taliban virtuel

Written by Charles Bwele on août 27, 2010 – 12:20 -

Si le rôle de l’insurgé taliban dans un jeu vidéo relevait d’une quelconque immoralité, pourquoi n’en serait-il pas de même pour le rôle du sniper américain ou du pilote de chasse européen ?


medalofhonor_taliban_ea_1

Medal of Honor


Le secrétaire britannique à la défense Liam Fox s’était déclaré « dégoûté et en colère » à propos de la dernière version du jeu Medal of Honor (Electronic Arts). Il aurait souhaité que ce jeu soit interdit de vente au Royaume-Uni car il trouve « choquant qu’on puisse recréer les actes des talibans ».


En effet, ce jeu vidéo – réservé aux plus de 18 ans, à paraître à la mi-octobre 2010 – a été développé avec la contribution de l’US Army et de la Medal of Honor Society (réunissant les vétérans américains décorés de la médaille d’honneur) et a déjà obtenu toutes les certifications nécessaires à sa commercialisation chez la perfide Albion. Par ailleurs, le ministre britannique de la culture Ed Vaizey, fervent allié de l’industrie du jeu vidéo, ne partage pas du tout l’avis de son confrère de la défense.


Depuis les années 1990, les jeux vidéo stratégiques ou tactiques ont abondamment puisé ou caricaturé les actualités géostratégiques et militaires.


Si Liam Fox avait été en fonction lors de la sortie du très populaire Command & Conquer – Generals (Electronic Arts) en 2003, il aurait probablement sonné l’alerte rouge : le joueur peut endosser le rôle du GLA, une organisation nébuleuse évoquant à la fois Al-Qaïda, les Talibans et le Hezbollah, décrite par l’éditeur du jeu comme « la faction la plus ingénieuse et la plus débrouillarde » face à la Chine et aux États-Unis. Motards kamikazes, camions-suicides, tracteurs chimiques, engins explosifs improvisés et missiles SCUD chimiques sont quelques armes favorites du GLA.


En outre, le manuel d’instructions fournit de précieuses indications tactiques au joueur GLA, savamment inspirées des récentes guerres hybrides ou irrégulières :


« Laissez votre ennemi s’emparer de votre base tôt dans la partie. Il croira alors vous avoir facilement rayé de la carte. Pendant ce temps, dans un endroit secret, vous massez vos forces pour préparer une attaque furtive. […] Les bâtiments de la GLA ne demandent pas de source d’énergie extérieure, et chaque bâtiment repose sur une grotte depuis laquelle la structure sera reconstruite si la grotte n’est pas détruite en même temps que le bâtiment. Même si les mécréants sont assez chanceux pour détruire un de vos bâtiments, ils auront tout intérêt à terminer le travail. Sinon, vos guerriers utiliseront le réseau de tunnels pour reconstruire rapidement votre base. […] Stationnez des lance-roquettes et jalonnez les rues de pièges explosifs. En effet, ces explosifs bon marché mais mortels sont quasiment indécelables par les véhicules ennemis. […] Mettez des terroristes dans des véhicules civils aux abords de la cité pour rapidement les transformer en bombes en puissance. »


Durant leurs combats virtuels, les adeptes de C&C – Generals (paru lors de la seconde guerre d’Irak) craignaient déjà la guerre asymétrique du GLA. Le scénario mi-figue mi-raisin de ce jeu dépeint la Chine comme un ennemi usant d’innombrables malices technologiques et dotée d’une incessante surproduction militaire.


Conformément à la réalité, l’Amérique dispose de moyens miltaires certes sophistiqués (chasseurs Raptor, hélicoptères Chinook, véhicules Humvee, soldats Rangers, etc) mais onéreux et plutôt longs à déployer. Consécutivement, le joueur « américain » est livré à une  insécurité permanente et à la crainte perpétuelle d’une cuisante défaite. D’où la nécéssité de se surpasser en matières tactique et logistique afin de ne pas être submergé par ses rivaux : l’un conventionnel en surnombre, l’autre irrégulier et hautement résilient. Tout doit être mis en oeuvre pour empêcher ses ennemis de fabriquer ou d’utiliser leurs armes ultimes (missiles nucléaires, SCUD chimiques) quitte à recourir à la sienne le plus tôt possible et à les « achever » avec l’arsenal conventionnel. Ici, l’arme ultime est clairement une arme d’emploi et non de dissuasion.


En plus d’un merveilleux équilibre entre graphisme, tactique et jouabilité, l’immense succès de C&C – Generals réside amplement dans ces multiples facteurs.


L’industrie du jeu vidéo n’en est pas à sa première extrémité. Dans Call of Duty – Modern Warfare 2 (Activision), le joueur endosse le rôle d’un agent de la CIA infiltrant une faction terroriste russe et joignant une de leurs opérations afin de sauvegarder sa couverture. L’opération en question consiste à assassiner froidement des civils dans un aéroport. Un jeu qui ne manque pas de blend


Question à 100 grammes d’anthrax : pourquoi ces jeux vidéo qui « n’y vont pas de main morte » et figurent aujourd’hui parmi les classiques du genre n’ont point suscité autant de tollé ? Le joueur britannique endossant le rôle de l’insurgé taliban ou du terroriste russe engagera-t-il plus tard une féroce lutte armée contre la couronne ? Si tel était le cas, le MI-5 serait déjà en état d’alerte permanente : selon plusieurs sondages, plus d’un tiers des britanniques avoue s’adonner régulièrement à ces loisirs qui font couler beaucoup d’adrénaline réelle et de sang virtuel.


Dans la dernière édition du sulfureux Medal of Honor, le joueur taliban peut utiliser les corps de soldats alliés comme couverture contre des tirs ennemis et activer des engins explosifs improvisés (IED) avec un téléphone mobile. Selon Amanda Taggart, porte-parole d’Electronics Arts, « chaque conflit a deux versants. Nous donnons aux joueurs la possiblilité de jouer dans les deux camps. Dans le mode multijoueurs de Medal of Honor, quelqu’un doit bien incarner les talibans. »


Nul doute qu’Electronic Arts qui n’en demandait pas tant appréciera ce « marketing polémique » tombant presque à point nommé.


L’accoutumance à une forme de violence technicisée, filtrée par les médias et scénarisée par un prisme peu ou prou patriotique, rend-t-elle une arme hi-tech plus acceptable qu’une autre plus rudimentaire, et ce, dans le réel comme dans le virtuel ? Une mort infligée lors d’une campagne en ligne par un soldat américain ou européen serait-elle plus éthique ou plus élégante que celle infligée par un insurgé taliban ? S’il ne s’agissait que de violence à l’écran, pourquoi des films de guerre comportant de très nombreux plans à peine soutenables (exemples : Il Faut Sauver Le Soldat Ryan, Nous Étions Soldats, Démineurs) remporteraient des récompenses sans faire autant de remous ?


Dans quelques années, cette controverse fera tout simplement pouffer de rire. De par leur fonction à la fois ludique, éducative et expérimentale – expliquée dans mon article Militainment ou l’appel virtuel du devoir, les jeux vidéo et les simulations militaires pratiquées par les armées occidentales intégreront certainement des factions usant de méthodes terroristes, asymétriques et/ou hybrides, comme elles ont autrefois intégré des modèles d’armées allemandes, russes, chinoises et irakiennes.


Au final, n’est-ce pas la mise en scène subjective de rustiques combattants enturbannés égalant ou l’emportant sur des armées occidentales ultra-modernes qui gênent tant l’actuel secrétaire britannique à la défense ?


Plus probablement car le Royaume-Uni a très souvent su mener des guerres et les gagner : Waterloo, la bataille d’Angleterre, l’Afrique du nord, la World War II, les Malouines, la première guerre du Golfe, les Balkans… Pour une success story militaire plus que centenaire, les déboires de la Royal Army et/ou de ses alliés en Irak et en Afghanistan sont une nouveauté d’autant plus désagréable qu’elle est virtuellement reconstituée, jouée et rejouée par un si grand nombre de sujets de Sa Majesté.


Un jeu vidéo aurait-il révélé, à tout hasard, « la blessure narcissique de guerre » d’une armée ou d’une nation ?


Charles Bwele, Électrosphère

En savoir plus :


  1. Daily Mail : ‘Tasteless’: Defence Secretary’s fury at Taliban video game where players shoot dead British soldiers

  2. Le Monde : « Medal of Honor », un jeu antipatriotique ?

  3. The Guardian : Liam Fox calls for Medal of Honor ban

  4. Develop Online : EA boss: MOH won’t submit to ‘Taliban’ outcry

  5. Alliance Géostratégique : Militainment ou l’appel virtuel du devoir (Charles Bwele)

Share and Enjoy:
  • Digg
  • Sphinn
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Mixx
  • Google

Posted in Uncategorized | No Comments »

Leave a Comment

RSS