L’impératif de l’engagement en Afghanistan

Written by AGS on juin 24, 2010 – 9:00 -

Le lieutenant-colonel Gray des forces armées suédoises, actuellement au Collège interarmées de défense (promotion Maréchal Lyautey) nous expose son point de vue sur le conflit qui fait rage en Afghanistan.


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Pourquoi l’engagement militaire en Afghanistan est crucial pour les démocraties.

Le conflit en Afghanistan est entré dans une nouvelle phase. Avec la stratégie de contre- insurrection du général Stanley A. McChrystal commandant les forces de l’OTAN, sanctionnée par le « commander in chief » président Obama qui vient d’accorder les renforts nécessaires pour sa mise en œuvre, c’est un véritable changement de cap qui est envisagé. Cette initiative s’inscrit dans la finalité d’une riposte contre le retour en force des Talibans. Les enjeux sont cruciaux et le général lui-même le décrit comme une dernière chance pour la victoire. D’autant plus que cette victoire va couter très cher dans les domaines humains et financiers, fait bien connu dans les pays contributeurs. Cette prise en compte se traduit par l’hésitation de plusieurs capitales européennes à s’engager davantage et durablement, hésitation qui risque d’avoir des conséquences graves.

Du fait des réalités du terrain, une nouvelle stratégie était indispensable, pourvu que les pays engagés dans la mission souhaitent une résolution du conflit et une stabilisation de la région. Si ce fait semble acquis au niveau stratégique, il ne l’est pas nécessairement au niveau politique. Les enjeux et les coûts doivent être justifiés et expliqués aux contribuables. Les opinions publiques sont en effet de plus en plus réticentes devant l’engagement dans la durée de l’OTAN en Afghanistan. Leurs raisons sont parfois pertinentes, les enjeux n’étant pas suffisamment considérés, voire même ignorés. Néanmoins il est impératif que nous sortions victorieux de cette guerre contre des adversaires qui menacent le cœur même de nos sociétés démocratiques même si cette victoire ne peut finalement être obtenue que par les afghans eux mêmes.

La guerre classique telle qu’appréhendée jusqu’alors a évolué. Elle est transformée par des nouvelles caractéristiques. En effet, elle est aujourd’hui essentiellement intra-étatique et asymétrique, elle se déroule au milieu des populations et enfin, le respect du droit des conflits armés y est souvent moindre. En parallèle l’Occident développe une véritable aversion pour la guerre, allant même jusqu’à dénier l’usage du terme guerre pour la décrire. Pourtant il s’agit de guerres pires que la guerre comme le souligne le général Desportes dans La guerre probable. Le durcissement des conflits contemporains a rétabli la nature brutale de la guerre dans nos perceptions. Malgré les espoirs d’une guerre à « zéro mort » grâce au développement de la technologie, nous nous trouvons en plein milieu d’une guerre qui fait des nombreuses victimes dans nos rangs. Autrement dit c’est le retour de la Guerre avec, face à nous, des acteurs dont l’objectif n’est pas une victoire militaire décisive mais plutôt un effritement de la volonté politique tout en montrant une indifférence totale aux pertes civiles et au droit de la guerre. Il ne faut jamais oublier que notre doctrine ne comprend pas le ciblage des civils quand les Afghans civils représentent des cibles légitimes aux yeux de nos adversaires. Nous prenons des mesures d’extrême prudence afin d’éviter des pertes civiles par dommages collatéraux, augmentant ainsi les risques pour nos troupes, alors que les Talibans n’hésitent pas à tuer des civils si cela peut servir leurs intérêts.

Cependant dans les Etats de droit, la judiciarisation de la société, illustrée par les plaintes déposées par les familles de soldats français tués dans l’embuscade d’Uzbin montre la méconnaissance contemporaine de la nature de la guerre par les citoyens. Après la deuxième Guerre mondiale la classe moyenne cultivée, qui domine les sociétés démocratiques, n’est plus tout à fait prête à accepter ni les méthodes brutales nécessaires à la victoire, ni les pertes liées à ce refus même de la violence. Ce point faible des sociétés démocratiques est exploité par les Talibans, pour qui mourir de la main de l’ennemi est un honneur et procure le salut éternel. Voila l’asymétrie parfaite qui bénéficie à l’adversaire et risque de créer une situation d’échec sans que les objectifs politiques soient atteints. Les Etats de l’Union Européenne ont évalué que leurs citoyens seront mieux protégés en allant contrer les menaces telles que le fondamentalisme et le terrorisme là où elles naissent et se préparent. C’est pourquoi, malgré les risques et conséquences nous chercherions à maintenir notre résilience car le premier devoir d’un État est de protéger ses citoyens. Les conséquences de l’impatience et de la tentation du désengagement sont trop périlleuses pour être négligées.

Par ailleurs nous devrions surtout nous engager parce il n’y a pas aujourd’hui d’alternative. Le partage du pouvoir avec les Talibans ou le retrait que proposent certains critiques ne sont pas des options viables. La négociation est envisageable qu’à partir d’une position de supériorité ou on n’est pas. Des concessions politiques prématurées ou naïves provoqueraient des risques stratégiques comme nous l’avons déjà vu au Pakistan. Après avoir négocié un accord permettant aux Talibans de gouverner selon leurs propres méthodes dans la vallée de Swat, le gouvernement central à Islamabad s’est trouvé face à des forces insurgées ayant progressé jusqu’à une centaine de kilomètres de la capitale. Le fondamentalisme se nourrit du pouvoir car il est expansif par nature. Comme disait le président de conseil Guy Mollet « tout ce que font les dictateurs, ils l’écrivent au préalable ». Traduit dans le contexte d’aujourd’hui, il s’agit du Califat Islamique souhaité par les groupements islamistes fondamentalistes, y compris les Talibans. Ne soyons pas naïfs ou « munichois. » vis-à-vis ce désir de créer une base de pouvoir, basé sur la loi islamique et n’oublions pas que lorsqu’ils étaient au pouvoir, les Talibans ont instauré l’un des régimes les plus répressifs au monde, lié à Al-Qaïda,  dans lequel les femmes étaient reléguées à un rang inférieur. L’absence de l’analyse des motivations et objectifs, notamment politiques, des islamistes fondamentalistes dans le débat est frappante. Le terrorisme et le djihad pratiqués ne se font pas pour eux-mêmes. Il y a une vision claire derrière la rhétorique, dans les faits une déclaration de guerre informelle contre les sociétés démocratiques et l’ordre du monde que souhaitent ces dernières. Peu importe les raisons pour lesquelles nous n’analysons pas l’objectif politique des Talibans et d’Al-Qaïda aussi profondément que le nôtre, il n’en demeure pas moins que nier le leur et ne lui opposer que des moyens est une erreur qui pourrait être fatale.

Il faut donc faire le choix entre un risque élevé à court terme visant à réduire la menace ou éviter l’affrontement et risquer des conséquences beaucoup plus graves dans l’avenir. Ce choix est déjà trop tardif. Notre principal espoir réside dans le fait que les Talibans sont toujours plus détestés que nos forces et que l’opinion publique, malgré ses préoccupations, ne manifeste pas encore une phobie des pertes comme le craignent les politiques, mais plutôt une peur des défaites inutiles. Cette conscience sous-tend le souhait d’engager nos forces avec plus d’unité dans l’effort, sans nous accorder le luxe de vaciller. En empruntant les mots du General William C. Westmoreland, commandant des forces américaines en Vietnam 1964-68 : « Ceci représente une leçon capitale pour les démocraties. Aucune nation ne devrait confier le fardeau de la guerre à ses seules forces armées. Peu importe que la guerre soit totale ou limitée ; une nation doit être complètement dévouée à ses objectifs, ferme dans sa résolution, et prête au sacrifice de plus d’une seule composante de sa société. »


Richard Gray, Collège Interarmées de Défense


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  1. Marcus Says:

    Excellente synthèse du présent de la Coalition en Afghanistan, et des choix politiques à faire à très brève échéance… A commencer par nommer guerre une opex qui n’est en rien une mission de maintien de la paix!
    La population européenne (et même française) pourrait en comprendre les enjeux, si ses politiques voulaient bien les leurs expliquer. Ceux là même qui sont exposés dans cet article.
    Mais de grâce! Ne faisons pas de l’égalité de la femme une des raisons de notre participation… C’est inexacte et insultant.
    Pour celà, peut-être que nos dirigeants seraient bien inspirés de relire les discours de de Gaulle et Churchill, de s’en imprégner et de s’en servir. Rien ne vaut la vérité pour fédérer et unir une nation, a forciori une coalition. Dans leur réelle brutalité, l’exposé des faits, la vérité, peuvent être les ferments de la volonté.
    Les discours lénifiants, bien pensants, qui ne choquent pas, jamais.
    Bien sûr, tous les hommes politiques ne peuvent être des leaders, des hommes d’Etat, et c’est bien ce qui nous manque en Europe aujourd’hui.

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L’impératif de l’engagement en Afghanistan

Written by AGS on juin 24, 2010 – 9:00 -

Le lieutenant-colonel Gray des forces armées suédoises, actuellement au Collège interarmées de défense (promotion Maréchal Lyautey) nous expose son point de vue sur le conflit qui fait rage en Afghanistan.


022210-uniform-full-garde-nationale5

Pourquoi l’engagement militaire en Afghanistan est crucial pour les démocraties.

Le conflit en Afghanistan est entré dans une nouvelle phase. Avec la stratégie de contre- insurrection du général Stanley A. McChrystal commandant les forces de l’OTAN, sanctionnée par le « commander in chief » président Obama qui vient d’accorder les renforts nécessaires pour sa mise en œuvre, c’est un véritable changement de cap qui est envisagé. Cette initiative s’inscrit dans la finalité d’une riposte contre le retour en force des Talibans. Les enjeux sont cruciaux et le général lui-même le décrit comme une dernière chance pour la victoire. D’autant plus que cette victoire va couter très cher dans les domaines humains et financiers, fait bien connu dans les pays contributeurs. Cette prise en compte se traduit par l’hésitation de plusieurs capitales européennes à s’engager davantage et durablement, hésitation qui risque d’avoir des conséquences graves.

Du fait des réalités du terrain, une nouvelle stratégie était indispensable, pourvu que les pays engagés dans la mission souhaitent une résolution du conflit et une stabilisation de la région. Si ce fait semble acquis au niveau stratégique, il ne l’est pas nécessairement au niveau politique. Les enjeux et les coûts doivent être justifiés et expliqués aux contribuables. Les opinions publiques sont en effet de plus en plus réticentes devant l’engagement dans la durée de l’OTAN en Afghanistan. Leurs raisons sont parfois pertinentes, les enjeux n’étant pas suffisamment considérés, voire même ignorés. Néanmoins il est impératif que nous sortions victorieux de cette guerre contre des adversaires qui menacent le cœur même de nos sociétés démocratiques même si cette victoire ne peut finalement être obtenue que par les afghans eux mêmes.

La guerre classique telle qu’appréhendée jusqu’alors a évolué. Elle est transformée par des nouvelles caractéristiques. En effet, elle est aujourd’hui essentiellement intra-étatique et asymétrique, elle se déroule au milieu des populations et enfin, le respect du droit des conflits armés y est souvent moindre. En parallèle l’Occident développe une véritable aversion pour la guerre, allant même jusqu’à dénier l’usage du terme guerre pour la décrire. Pourtant il s’agit de guerres pires que la guerre comme le souligne le général Desportes dans La guerre probable. Le durcissement des conflits contemporains a rétabli la nature brutale de la guerre dans nos perceptions. Malgré les espoirs d’une guerre à « zéro mort » grâce au développement de la technologie, nous nous trouvons en plein milieu d’une guerre qui fait des nombreuses victimes dans nos rangs. Autrement dit c’est le retour de la Guerre avec, face à nous, des acteurs dont l’objectif n’est pas une victoire militaire décisive mais plutôt un effritement de la volonté politique tout en montrant une indifférence totale aux pertes civiles et au droit de la guerre. Il ne faut jamais oublier que notre doctrine ne comprend pas le ciblage des civils quand les Afghans civils représentent des cibles légitimes aux yeux de nos adversaires. Nous prenons des mesures d’extrême prudence afin d’éviter des pertes civiles par dommages collatéraux, augmentant ainsi les risques pour nos troupes, alors que les Talibans n’hésitent pas à tuer des civils si cela peut servir leurs intérêts.

Cependant dans les Etats de droit, la judiciarisation de la société, illustrée par les plaintes déposées par les familles de soldats français tués dans l’embuscade d’Uzbin montre la méconnaissance contemporaine de la nature de la guerre par les citoyens. Après la deuxième Guerre mondiale la classe moyenne cultivée, qui domine les sociétés démocratiques, n’est plus tout à fait prête à accepter ni les méthodes brutales nécessaires à la victoire, ni les pertes liées à ce refus même de la violence. Ce point faible des sociétés démocratiques est exploité par les Talibans, pour qui mourir de la main de l’ennemi est un honneur et procure le salut éternel. Voila l’asymétrie parfaite qui bénéficie à l’adversaire et risque de créer une situation d’échec sans que les objectifs politiques soient atteints. Les Etats de l’Union Européenne ont évalué que leurs citoyens seront mieux protégés en allant contrer les menaces telles que le fondamentalisme et le terrorisme là où elles naissent et se préparent. C’est pourquoi, malgré les risques et conséquences nous chercherions à maintenir notre résilience car le premier devoir d’un État est de protéger ses citoyens. Les conséquences de l’impatience et de la tentation du désengagement sont trop périlleuses pour être négligées.

Par ailleurs nous devrions surtout nous engager parce il n’y a pas aujourd’hui d’alternative. Le partage du pouvoir avec les Talibans ou le retrait que proposent certains critiques ne sont pas des options viables. La négociation est envisageable qu’à partir d’une position de supériorité ou on n’est pas. Des concessions politiques prématurées ou naïves provoqueraient des risques stratégiques comme nous l’avons déjà vu au Pakistan. Après avoir négocié un accord permettant aux Talibans de gouverner selon leurs propres méthodes dans la vallée de Swat, le gouvernement central à Islamabad s’est trouvé face à des forces insurgées ayant progressé jusqu’à une centaine de kilomètres de la capitale. Le fondamentalisme se nourrit du pouvoir car il est expansif par nature. Comme disait le président de conseil Guy Mollet « tout ce que font les dictateurs, ils l’écrivent au préalable ». Traduit dans le contexte d’aujourd’hui, il s’agit du Califat Islamique souhaité par les groupements islamistes fondamentalistes, y compris les Talibans. Ne soyons pas naïfs ou « munichois. » vis-à-vis ce désir de créer une base de pouvoir, basé sur la loi islamique et n’oublions pas que lorsqu’ils étaient au pouvoir, les Talibans ont instauré l’un des régimes les plus répressifs au monde, lié à Al-Qaïda,  dans lequel les femmes étaient reléguées à un rang inférieur. L’absence de l’analyse des motivations et objectifs, notamment politiques, des islamistes fondamentalistes dans le débat est frappante. Le terrorisme et le djihad pratiqués ne se font pas pour eux-mêmes. Il y a une vision claire derrière la rhétorique, dans les faits une déclaration de guerre informelle contre les sociétés démocratiques et l’ordre du monde que souhaitent ces dernières. Peu importe les raisons pour lesquelles nous n’analysons pas l’objectif politique des Talibans et d’Al-Qaïda aussi profondément que le nôtre, il n’en demeure pas moins que nier le leur et ne lui opposer que des moyens est une erreur qui pourrait être fatale.

Il faut donc faire le choix entre un risque élevé à court terme visant à réduire la menace ou éviter l’affrontement et risquer des conséquences beaucoup plus graves dans l’avenir. Ce choix est déjà trop tardif. Notre principal espoir réside dans le fait que les Talibans sont toujours plus détestés que nos forces et que l’opinion publique, malgré ses préoccupations, ne manifeste pas encore une phobie des pertes comme le craignent les politiques, mais plutôt une peur des défaites inutiles. Cette conscience sous-tend le souhait d’engager nos forces avec plus d’unité dans l’effort, sans nous accorder le luxe de vaciller. En empruntant les mots du General William C. Westmoreland, commandant des forces américaines en Vietnam 1964-68 : « Ceci représente une leçon capitale pour les démocraties. Aucune nation ne devrait confier le fardeau de la guerre à ses seules forces armées. Peu importe que la guerre soit totale ou limitée ; une nation doit être complètement dévouée à ses objectifs, ferme dans sa résolution, et prête au sacrifice de plus d’une seule composante de sa société. »


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    Excellente synthèse du présent de la Coalition en Afghanistan, et des choix politiques à faire à très brève échéance… A commencer par nommer guerre une opex qui n’est en rien une mission de maintien de la paix!
    La population européenne (et même française) pourrait en comprendre les enjeux, si ses politiques voulaient bien les leurs expliquer. Ceux là même qui sont exposés dans cet article.
    Mais de grâce! Ne faisons pas de l’égalité de la femme une des raisons de notre participation… C’est inexacte et insultant.
    Pour celà, peut-être que nos dirigeants seraient bien inspirés de relire les discours de de Gaulle et Churchill, de s’en imprégner et de s’en servir. Rien ne vaut la vérité pour fédérer et unir une nation, a forciori une coalition. Dans leur réelle brutalité, l’exposé des faits, la vérité, peuvent être les ferments de la volonté.
    Les discours lénifiants, bien pensants, qui ne choquent pas, jamais.
    Bien sûr, tous les hommes politiques ne peuvent être des leaders, des hommes d’Etat, et c’est bien ce qui nous manque en Europe aujourd’hui.

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