Une entreprise française, c’est quoi ?

Written by JGP on avril 19, 2010 – 5:12 -

Un peu en marge du thème du mois (« Peuples en armes »), voici quelques remarques en vrac sur les entreprises et leur nationalité.


Dans l’article inaugurant le thème du mois d’avril de l’Alliance Géostratégique, SD précise que :

« Les forces mobilisées pour la guerre ne sont pas uniquement militaires. La mobilisation économique et sociale des populations européennes durant les deux guerres mondiales confirme la nécessité de prendre en compte le facteur « peuple » dans la guerre et plus largement dans les conflits. »

Même hors du contexte de la guerre, de par la structure de notre économie, les entreprises et leurs dirigeants ont une importance primordiale dans la stratégie de puissance du pays ; si l’on reste sur le périmètre de la défense, la bonne santé de la BID interne est un gage d’indépendance (du moins partielle) technologique et capacitaire.

Mais qu’est-ce qu’une entreprise française ?

Ou plutôt, qu’est-ce qui fait la nationalité d’une entreprise, non pas en termes purement juridiques mais dans un contexte de « guerre économique » (malgré toute son imperfection) ? Aujourd’hui, avec des économies largement interpénétrées et des marchés (des débouchés, du travail, des capitaux) de plus en plus décloisonnés, ce n’est pas forcément si facile de répondre à cette question simple en apparence. Je me rappelle qu’il y a quelques années je l’avais posée à un parlementaire français très impliqué dans l’intelligence économique, et qu’il avait été pour le moins imprécis dans sa réponse, renvoyant uniquement au sentiment patriotique des managers et propriétaires.


Plusieurs éléments sont en effet à prendre en compte :

  • la structure capitalistique : qui sont les propriétaires, étatiques ou privés ? A titre d’exemple, la part de capitaux étrangers dans le CAC40 est de l’ordre de 40%.

  • les dirigeants : qui gère l’entreprise et prend de fait la plupart des décisions structurantes (avec un contrôle hétérogène de la part des actionnaires, qui chez nous sont souvent représentés par des amis des dirigeants exécutifs) ?

  • les employés : qui conçoit, fabrique et commercialise ? Qui possède les compétences (techniques ou non) de fond ?

  • la localisation du siège social et des principaux sites de l’entreprise

L’identité des clients, des partenaires et des fournisseurs peuvent aussi avoir une influence sur les décisions stratégiques prises par l’entreprise et donc son « alignement » avec les préoccupations économiques (ou plus largement géopolitiques) de tel ou tel pays. Ainsi, pour prendre un exemple, un industriel de la défense qui dépend uniquement des commandes de la DGA n’est peut-être pas à considérer de la même manière que celui qui est très internationalisé et qui a par ailleurs de nombreux clients privés.


Pour autant on ne peut pas considérer comme françaises les seules entreprises :

  • dirigées par un Polytechnicien ou un Énarque

  • dont l’État français est un actionnaire significatif

  • dont le siège se trouve dans une tour de La Défense ou dans un hôtel particulier du VIIIème arrondissement de Paris

En ce qui concerne l’autonomie et la maîtrise, se focaliser sur la structure du capital n’est pas suffisant. Si en Russie le secteur de la défense a largement été nationalisé (cf. par exemple sur le marché des motoristes) les principaux defense contractors américains (Lockheed Martin, Boeing, Northrop Grumman, General Dynamics, Raytheon…) ont un capital flottant à plus de 95%. J’y inclus BAE Systems, le n°1 mondial du domaine, qui n’est plus vraiment britannique. A contrario, nos EADS, Finmeccanica ou Thales appartiennent à la fois en partie aux acteurs étatiques et à d’autres industriels dits « de référence ».

Les facteurs énoncés ci-dessus (forcément non-exhaustifs) sont bien sûr liés les uns aux autres. Ainsi une grande entreprise « à la française », au capital familial ou encore en partie possédée par l’État, offrira la plupart de ses postes de management aux anciens diplômés de nos meilleures Grandes Écoles (se référer au classement des Mines). Ces facteurs jouent quand il s’agit de considérer l’indépendance technologique, la croissance économique, l’approvisionnement énergétique, l’alignement avec les besoins de défense ou plus simplement la sauvegarde d’un bassin d’emplois. Et donc les décisions prises et les actions enclenchées par le pouvoir politique, pour atteindre un but précis. Que ce soit en termes de subvention, de législation (fiscale, commerciale…), d’ « action commerciale » (le Président de la République ayant un rôle de VRP à l’international, avec plus ou moins de réussite), de lobbying auprès d’instances de décisions supérieures, de politique éducative ou autre.

Il est par ailleurs évident – mais pas forcément souhaitable au niveau global – que la « proximité » des dirigeants et propriétaires d’entreprises avec les politiques a une influence non négligeable sur les décisions prises par ces derniers. Le patriotisme des uns et des autres, bien réel ou de façade, entre également en ligne de compte, mais d’une manière générale il ne faut pas s’y fier de façon exclusive. Comment savoir si « ce qui est bon pour Bouygues est bon pour la France » ?. S’il ne faut pas tomber dans la théorie du complot oligarchique, il ne faut pas non plus considérer que le fait d’être manager ou actionnaire d’un grand groupe rend naturellement patriote.

On n’est pas très loin de la vérité en disant que l’objectif principal des dirigeants est de maximiser la valeur pour l’actionnaire (la fameuse « shareholder value », qui malgré les discours éthiques a pris largement la mesure de la « stakeholder value »), en assurant la rentabilité maximale des capitaux engagés (d’où le rêve de certains de l’entreprise sans usine) et la pérennité de l’entreprise. Ceci peut paraître contradictoire, ou du moins non aligné, avec les objectifs des représentants de la Nation, surtout avec un capital éclaté, international et des sites de production en offshore.

Comment considérer une entreprise dont le management est français, qui paie des impôts en France, mais dont quasiment tous les employés (ou plus généralement la production, sous-traitée ou non) sont en Inde, ou à l’opposé une entreprise à capitaux étrangers mais qui emploie des milliers de personnes en France ? Les leviers dont disposent les décideurs politiques sont donc variables, de même que leur importance. On rappellera juste qu’aujourd’hui, et malgré le rapport très médiatisé de Stiglitz, l’évolution du PIB (« I » comme « intérieur », pas comme « national ») reste toutefois l’indicateur le plus suivi par les dirigeants et les commentateurs.

La « guerre économique » aux bornes d’une entreprise se comprend aisément. Au niveau d’un pays, dans un contexte largement privatisé et mondialisé, il y a déjà plus de place pour l’interprétation, notamment chez nous où l’attention se porte principalement, peut-être à tort, sur les plus grands groupes, souvent au détriment des PME, pourtant pourvoyeuses d’innovation et d’emplois.

JGP, Mon Blog Défense

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No Comments to “Une entreprise française, c’est quoi ?”

  1. SD Says:

    Très intéressant. La notion de nationalité pour les entreprises est très difficile à cerner pour les plus grandes qui évoluent dans un contexte mondialisé (capitaux, fournisseurs, clients, employés, etc.). Pour les PME (-250 employés) et surtout les microentreprises (-10 employés), la nationalité est plus évidente. Certaines ont un caractère stratégique dans les domaines de la défense et de l’innovation. Elles doivent être assistées par l’Etat dans le cadre de l’intelligence économique. Un exemple d’action : http://www.vie-publique.fr/documents-vp/extrait-carayon.pdf

  2. SD Says:

    Très intéressant. La notion de nationalité pour les entreprises est très difficile à cerner pour les plus grandes qui évoluent dans un contexte mondialisé (capitaux, fournisseurs, clients, employés, etc.). Pour les PME (-250 employés) et surtout les microentreprises (-10 employés), la nationalité est plus évidente. Certaines ont un caractère stratégique dans les domaines de la défense et de l’innovation. Elles doivent être assistées par l’Etat dans le cadre de l’intelligence économique. Un exemple d’action : http://www.vie-publique.fr/documents-vp/extrait-carayon.pdf

  3. JGP Says:

    Oui, j’ai plus axé l’article sur les grandes entreprises.

    Mais il faut bien voir qu’en France, ce sont souvent elles qui tirent l’ensemble (soit parce qu’elles sont prime contractors, soit parce qu’elles ont accès au consommateur final) et qui bénéficient le plus des différentes mesures (pôles de compétitivité y compris) prises par les pouvoirs publics.

    C’est un problème en soi, car comme tu le soulignes les PME et TPE sont une source de vitalité, d’innovation et de compétitivité. Dans le temps Bernard Carayon prenait d’ailleurs en exemple le Small Business Act à l’américaine. Il y a des efforts de rattrapage, comme par exemple l’initiative RAPID du ministère de la Défense : http://defense-jgp.blogspot.com/2009/05/rapid-une-initiative-en-faveur-des-pme.html

  4. JGP Says:

    Oui, j’ai plus axé l’article sur les grandes entreprises.

    Mais il faut bien voir qu’en France, ce sont souvent elles qui tirent l’ensemble (soit parce qu’elles sont prime contractors, soit parce qu’elles ont accès au consommateur final) et qui bénéficient le plus des différentes mesures (pôles de compétitivité y compris) prises par les pouvoirs publics.

    C’est un problème en soi, car comme tu le soulignes les PME et TPE sont une source de vitalité, d’innovation et de compétitivité. Dans le temps Bernard Carayon prenait d’ailleurs en exemple le Small Business Act à l’américaine. Il y a des efforts de rattrapage, comme par exemple l’initiative RAPID du ministère de la Défense : http://defense-jgp.blogspot.com/2009/05/rapid-une-initiative-en-faveur-des-pme.html

  5. SD Says:

    Je suis d’accord avec toi, pour les grandes entreprises qui sont le moteur en France. Le sujet des PME pourrait couvrir un ou plusieurs billets qui ne seraient pas axés sur la nationalité mais sur la stratégie.
    En tout cas, tu as posé clairement la problématique de la nationalité.

  6. SD Says:

    Je suis d’accord avec toi, pour les grandes entreprises qui sont le moteur en France. Le sujet des PME pourrait couvrir un ou plusieurs billets qui ne seraient pas axés sur la nationalité mais sur la stratégie.
    En tout cas, tu as posé clairement la problématique de la nationalité.

  7. RM Says:

    Tres interessant ce papier JGP.

    L annee derniere pendant un seminaire IHEDN nous avions travaille avec mon comite sur la question du « patrimoine economique europeen ».

    Il est interessant de voir que cette notion pourtant a priori fondamentale dans la gestion etatique des grandes industries et des technologies primordiales reste particulierement floue.

    La question de la nationalite de l entreprise se pose d autant plus que nous sommes dans ce contexte tres particulier qu est l Union europeenne.

    L exemple que tu as pris, celui d EADS est des meilleurs : comment partager des savoir faire et des technologies considerees comme relevant des secteurs strategiques tout en protegeant sa propre industrie ?

    EADS souleve la question du futur de l industrie europeenne de defense. Si dans la majorite des cas, les projets multilateraux aboutissent sur des resultats mitiges, EADS s en sort plutot bien.

    Peut etre qu un jour on ne se posera plus cette question de « nationalite de l entreprise ». Du moins pas en ces termes.

  8. RM Says:

    Tres interessant ce papier JGP.

    L annee derniere pendant un seminaire IHEDN nous avions travaille avec mon comite sur la question du « patrimoine economique europeen ».

    Il est interessant de voir que cette notion pourtant a priori fondamentale dans la gestion etatique des grandes industries et des technologies primordiales reste particulierement floue.

    La question de la nationalite de l entreprise se pose d autant plus que nous sommes dans ce contexte tres particulier qu est l Union europeenne.

    L exemple que tu as pris, celui d EADS est des meilleurs : comment partager des savoir faire et des technologies considerees comme relevant des secteurs strategiques tout en protegeant sa propre industrie ?

    EADS souleve la question du futur de l industrie europeenne de defense. Si dans la majorite des cas, les projets multilateraux aboutissent sur des resultats mitiges, EADS s en sort plutot bien.

    Peut etre qu un jour on ne se posera plus cette question de « nationalite de l entreprise ». Du moins pas en ces termes.

  9. RB Says:

    Article très intéressant mais qui ne concerne à mon avis que les entreprises appartenant, pour le dire vite, au monde du capitalisme actionnarial classique.

    Quid des entreprises relevant du capitalisme financier (banque d’investissement ou hedge-fund) ? Peut-on appliquer une grille de lecture nationale à ces entités juridiques ?

    Le cas de Goldman Sach est à ce propos révélateur.
    La banque est soupçonnée par les européens d’avoir aidé la Grèce à maquiller ses comptes et par les américains, d’avoir spéculé sur l’effondrement du marché immobilier US.
    Si ces faits s’avèrent exactes, est-ce à dire que dans un cas, une entreprise américaine de premier plan a sciemment porté une attaque économique contre l’Union Européenne ? Et que dans le second exemple, elle a non seulement provoqué la ruine d’un nombre incalculable de ménages américains, mais également une vague de récession et de licenciements… dans son propre pays ?

    Une preuve par l’absurde, qu’une lecture nationale de ce type d’entreprise ne fonctionne pas. Dans le cas des subprimes, le résultat obtenu est même tout à fait contraire aux intérêts nationaux américains.

    Chez nous, à moins grande échelle, Dexia « Le partenaire des collectivités locales » a littéralement empoisonné de très nombreuses communes avec des actifs toxiques. Et pourtant l’État français est le principale actionnaire de Dexia …

    Partons plutôt du principe que Goldman Sach et consorts, sont des entités mondialisées et apatrides, aux intérêts pouvant diverger fondamentalement de celui des états accueillant leurs sièges sociaux.

    Avec un tel pouvoir de nuisance, il me semble que la véritable question ne porte plus sur la nationalité, mais sur le contrôle.

  10. RB Says:

    Article très intéressant mais qui ne concerne à mon avis que les entreprises appartenant, pour le dire vite, au monde du capitalisme actionnarial classique.

    Quid des entreprises relevant du capitalisme financier (banque d’investissement ou hedge-fund) ? Peut-on appliquer une grille de lecture nationale à ces entités juridiques ?

    Le cas de Goldman Sach est à ce propos révélateur.
    La banque est soupçonnée par les européens d’avoir aidé la Grèce à maquiller ses comptes et par les américains, d’avoir spéculé sur l’effondrement du marché immobilier US.
    Si ces faits s’avèrent exactes, est-ce à dire que dans un cas, une entreprise américaine de premier plan a sciemment porté une attaque économique contre l’Union Européenne ? Et que dans le second exemple, elle a non seulement provoqué la ruine d’un nombre incalculable de ménages américains, mais également une vague de récession et de licenciements… dans son propre pays ?

    Une preuve par l’absurde, qu’une lecture nationale de ce type d’entreprise ne fonctionne pas. Dans le cas des subprimes, le résultat obtenu est même tout à fait contraire aux intérêts nationaux américains.

    Chez nous, à moins grande échelle, Dexia « Le partenaire des collectivités locales » a littéralement empoisonné de très nombreuses communes avec des actifs toxiques. Et pourtant l’État français est le principale actionnaire de Dexia …

    Partons plutôt du principe que Goldman Sach et consorts, sont des entités mondialisées et apatrides, aux intérêts pouvant diverger fondamentalement de celui des états accueillant leurs sièges sociaux.

    Avec un tel pouvoir de nuisance, il me semble que la véritable question ne porte plus sur la nationalité, mais sur le contrôle.

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