Chine : le retour de la guerre du peuple

Written by JGP on avril 4, 2010 – 6:36 -

La guerre du peuple est un concept théorisé par Mao Zedong selon trois phases devant mener à la victoire :


  • attaques très localisées des insurgés clandestins contre le pouvoir en place, dans une zone reculée où ce dernier est faible, diffusion de propagande devant susciter l’adhésion populaire, avec pour objectif l’établissement d’une base (place forte) révolutionnaire

  • extension géographique et montée en puissance des attaques sous forme de guérilla (mettant à profit la mobilité, évitant la confrontation trop directe), avec si possible contrôle de certaines zones

  • combat conventionnel, permettant d’encercler et de prendre des villes et finalement de renverser le gouvernement

Le tout s’appuyant naturellement, notamment dans les dernières étapes, sur une mobilisation massive et nombreuse du peuple en armes. Cette guerre du peuple était la base de la stratégie de la guerre contre le Japon ainsi que contre une hypothétique invasion russe. Le résultat en fut, au moment de la guerre civile chinoise, une Armée Populaire de Libération forte de plusieurs millions d’hommes, principalement des paysans : la quantité, mais finalement peu de qualité.

A partir des années 1950, au début grâce à l’URSS, l’APL connaît une certaine modernisation. Deng Xiaoping, en 1979, après la guerre contre le Vietnam au résultat peu glorieux, annonce que dorénavant, le paradigme sera celui de la guerre du peuple, mais dans des conditions « modernes ». 1979 est l’année de lancement officiel des Quatre Modernisations, annoncées dès 1963 par Zhou Enlai, qui incluent le périmètre de la défense nationale. Avec l’effondrement de l’Union Soviétique et la montée en puissance de Taiwan (soutenu par les États-Unis) comme ennemi stratégique, le concept de guerre du peuple connaît un certain essoufflement.


Il s’agit désormais de s’appuyer sur une armée resserrée, professionnalisée, dans laquelle la technologie, sur laquelle de lourds investissements sont consentis, joue un plus grand rôle. Et le budget militaire chinois, en augmentation constante depuis plus d’une décennie, peut en témoigner.


Cependant, les évènements montrent que pour la Chine, la défense et la sécurité ne sont pas l’affaire de quelques (à l’échelle du pays) professionnels bien équipés. L’influence du concept de « guerre hors limites » mis en avant en 1999 par les colonels Qiao Liang et Wang Xiangsui (je renvoie ici pour plus de détails aux fiches de lectures de Pour Convaincre) se fait sentir dans le Livre Blanc de la défense chinoise publié en janvier 2009. Toutes les dimensions de l’action, militaires et non-militaires, doivent être investies pour s’assurer la victoire. La guerre asymétrique (la Chine se vivant comme dans une situation de faible au fort) doit revêtir de nouvelles formes, ce qui passe par l’interpénétration des mondes de la défense et du civil, ce dernier devant apporter son écot.


En premier lieu, ceci implique le renforcement des capacités industrielles et de R&D propres, à même de garantir l’autonomie technologique et capacitaire (ou du moins d’y tendre). La baisse des importations de matériel russe, en partie voulues par les deux parties, va dans ce sens, de même que l’embargo européen depuis Tiananmen, ou également, face à la pression américaine, la baisse des échanges avec Israël et l’Afrique du Sud. L’économie civile en fort développement doit donc, en exploitant la dualité (dans les communications, les transports, l’espace, l’aéronautique…), se mettre au service d’objectifs de défense. D’autant que les forces armées gardent le contrôle direct d’un nombre impressionnant d’entreprises, rendant difficile l’estimation exacte du budget de défense. Cependant, la Chine reste tout de même aujourd’hui l’un des plus gros importateurs d’armements.


Ce n’est pas tout : la Chine compte, à côté de l’APL, d’importantes forces paramilitaires. Si la PAP (People’s Armed Police), forte (officiellement) de plusieurs centaines de milliers de membres, peut être comparée à une gendarmerie (à ne pas confondre avec la Public Security Police « civile »), il ne faut pas oublier la milice, composée de près de 10 millions d’hommes et qui est contrôlée par le PCC. Elle a pour principales tâches l’assistance au maintien de l’ordre ou la préparation de l’effort de guerre. Le dernier Livre Blanc préconise, outre une réduction de ce nombre (de façon à rendre la milice plus technologique et plus urbaine), la création d’unités de miliciens au sein d’entreprises privées du secteur high-tech, afin de faciliter les passerelles entre civil et militaire.


Enfin, cela a déjà été abordé ici (voir Une cyberguerre froide dans la Cité Interdite de Charles Bwele), la Chine est passée maître dans la cyberguerre et semble pour cet objectif mobiliser toutes les ressources disponibles. La frontière entre internautes et hackers patriotes, militaires spécialistes de l’informatique ou même civils instrumentalisés est parfois difficile à distinguer de l’extérieur, et Beijing en joue énormément. Il en va ainsi des rumeurs persistantes à propos d’une « 50 Cent Army », qui serait constituée de particuliers chargés de relayer, contre rémunération (d’où son nom), les positions officielles chinoises sur les forums de discussion et autres plates-formes Web 2.0, combattant toute velléité contestataire. Elle existerait depuis 2005, compterait plusieurs centaines de milliers de membres selon certaines sources et aurait même envahi le cyberespace anglophone, universalité de l’Internet oblige. Bref, sans l’inventer, les dirigeants chinois porteraient l’astroturfing à un niveau jamais atteint (pour plus de détails, se référer au billet 50 Cent Army contre Netizens).


On le voit donc en conclusion, loin d’avoir été abandonnée, la guerre du peuple a été modernisée et adaptée au contexte actuel ainsi qu’aux objectifs stratégiques de la Chine, soucieuse d’affirmer sa puissance tout en conservant le plus longtemps possible l’état de « non guerre », comme pour appliquer l’un des préceptes majeurs de Sun Zi.


JGP, Mon Blog Défense


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No Comments to “Chine : le retour de la guerre du peuple”

  1. Péril Jeune Says:

    Bonsoir,

    La France n’a-t-elle pas à apprendre de cette méthode chinoise liant soft et hard power ? Cette volonté politique qui permet de mener à bien de grands projets et de s’affirmer sur la scène mondiale ne doit-elle pas donner des idées à l’Union Européenne (charge à elle de l’adapter à l’impératif démocratique) ?

  2. SD Says:

    Bonsoir
    La guerre populaire dans le cyberespace semble être une réalité même si elle est mal évaluée. Les bataillons « cachés » de cybernautes ne sont pas comptabilisés dans les comptes de l’APL mais sont un réel facteur de puissance.
    Pour les démocraties, le principal problème n’est pas de disposer de suffisamment de matière grise formée mais bien de cadrer ces activités qui relèvent rapidement de la cybercriminalité. L’avenir est sans doute aux partenariats public-privé et à l’utilisation de réservistes qualifiés.
    Cordialement
    SD

  3. JGP Says:

    Sur le lien entre industries de défense et civile, il y a effectivement à faire chez nous, de même que sur la sensibilisation des citoyens à l’importance de ces sujets de défense.

    L’autoritarisme chinois, qui permet beaucoup de choses, notamment en instrumentalisant le nationalisme de sa population, n’est pas transposable en Europe ou en France (encore heureux !).

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