« L’Islam peut aussi s’approprier le projet européen », interview de Menekse Tokyay autour de la Turquie
Written by JGP on mars 5, 2010 – 8:30 -A l’occasion du thème de mars consacré à la Turquie, Alliance Géostratégique a recueilli l’avis de différentes personnes sur les relations entre ce pays et l’Union Européenne, notamment dans la perspective de son adhésion. Menekşe Tokyay, doctorante à l’Institut de l’Union Européenne de l’Université de Marmara ouvre aujourd’hui le bal.

Pouvez-vous nous retracer brièvement l’historique de la candidature turque à l’Union Européenne ?
En 1959, la Turquie présente sa demande d’association à la Communauté économique européenne (CEE). Puis, l’accord d’association entre la Turquie et la CEE, surnommé l’ « accord d’Ankara », est signé en Septembre 1963 et inclut dès le départ la perspective d’adhésion à la Communauté pourvu que la Turquie accepte intégralement les obligations nécessaires découlant de l’accord.
A la suite des crises intérieures politiques qui ont duré des décennies et qui bloqué le développement démocratique du pays, la Turquie dépose officiellement sa candidature en 1987, tandis que la Commission européenne rend un avis négatif provisoire sur l’ouverture des négociations d’adhésion avec le pays, sous prétexte de l’immaturité de son contexte politique et économique. Cet avis est ensuite adopté en 1990 par le Conseil des ministres.
En tant que pays associé depuis 1963, la Turquie a été officiellement reconnue comme candidate pour l’adhésion en décembre 1999 lors du sommet européen d’Helsinki, même si tous les chefs d’Etat et de gouvernement qui y ont participé n’étaient pas du même avis.
D’autre part, du point de vue du processus d’intégration économique, l’Union douanière en tant que phase définitive de l’accord d’association, est entrée en vigueur le 31 décembre 1995. Il faut bien considérer que la Turquie est le seul pays ayant réalisé une union douanière avec l’Union européenne si longtemps avant son adhésion.
En 2004, la Commission européenne a attesté dans son rapport de progrès annuel que « la Turquie satisfaisait suffisamment aux critères politiques de Copenhague », ce qui a ouvert la porte à la décision du Conseil européen d’entamer les négociations d’adhésion avec ce pays. Celles-ci ont débuté effectivement le 3 octobre 2005, parallèlement avec celles de la Croatie. Le processus de screening a duré presqu’une année jusqu’à octobre 2006. Parmi les 35 chapitres de négociations, 12 chapitres ont été ouverts jusqu’ici ; seulement un a été fermé provisoirement ; tandis que 8 chapitres restent bloqués depuis 2006 à cause du différend chypriote. Il faut aussi mentionner que la France entend bloquer les chapitres qui impliquent nécessairement l’adhésion (notamment les affaires économiques et monétaires).
Mais le fait que les négociations n’ont pas encore été conclues crée effectivement des interrogations dans l’opinion publique turque sur l’éventualité de l’adhésion, si on les compare à celles qui sont conduites parallèlement par un autre pays candidat, la Croatie. D’autre part, l’opinion publique européenne donne parfois des signaux pour manifester son refus conjoncturel à l’adhésion turque.
La Turquie a commencé à faire évoluer l’intégralité de son système au cours des dernières années, afin ainsi d’atteindre le niveau nécessaire pour une démocratie à l’Européenne. Les récentes initiatives démocratiques qui visent à résoudre la question des minorités ainsi que l’interrogation sur les présumés complots militaires en sont un signe impressionnant et rationnel.
Que pense l’opinion publique turque de la perspective de l’intégration à l’Union Européenne ?
L’opinion publique turque se déclare pour l’Europe, mais ne semble pas avoir bien compris le véritable enjeu politique et culturel de l’intégration. Si on se concentre sur les résultats des Eurobaromètres, ceux-ci dessinent en fait un imaginaire européen de la Turquie qui est spécifiquement basé sur des attentes pragmatiques découlant du désir de faire partie d’une construction communautaire avec des avantages imminents pour augmenter son propre niveau économique. Mais, quand on revient sur des avantages sociopolitiques, axées spécifiquement sur des droits de l’homme ou des minorités ainsi que la liberté d’expression, l’opinion publique turque (y compris certaines couches de l’élite) s’opposent tout de suite à une adhésion qu’ils considèrent comme destructrice et ravageuse de l’unité nationale et des valeurs de l’Etat-nation. A ce point, je me rappelle souvent un écrivain français des Lumières, Montesquieu, qui disait ceci : « Je me croirais le plus heureux des mortels si je pouvais faire croire que les hommes puissent guérir de leurs préjugés ».
Quels sont les principaux freins à cette adhésion, en Europe et en Turquie ? Comment expliquer la lenteur du processus, alors que la Turquie a exprimé très tôt son souhait de participer à la construction européenne ?
Il me semble que les principaux freins à l’entrée de la Turquie dans l’UE sont le différend chypriote, toujours pas résolu, ainsi que l’implication régulière des forces militaires dans la vie civile et politique de la Turquie. La principale obligation pour la Turquie d’intérioriser les valeurs européennes passe par la normalisation de ses relations au plan interne et externe en même temps. Il faut aussi penser à la question de « religion » et « l’identité européenne » en tant qu’un facteur déterminant (ou un frein pour certains) pour cette adhésion. Mais, je pense que la candidature et l’éventuelle adhésion de la Turquie s’inscrivent justement dans ce cadre pour s’interroger sur le cadre de l’identité européenne et ses relations avec le monde musulman.
Aujourd’hui, le gouvernement d’Erdogan, considéré comme un parti de l’Islam modéré, a rapproché notre pays de l’Europe comme aucun gouvernement ne l’avait fait auparavant. Ceci montre donc concrètement que l’Islam peut aussi s’approprier le projet européen et les valeurs qui en découlent, parfois malgré la réticence de la base électorale du parti en question. Un large paquet de réformes législatives dites d’harmonisation a été adopté par le leadership de ce parti en vue de transformer la société avec un profil beaucoup plus moderne et démocratique. C’est pourquoi, je ne suis pas du même avis que ceux qui adoptent un discours de « peur » vis-à-vis des « soixante dix millions de Turcs musulmans » et j’admets toujours que l’un des piliers de l’Europe reste encore la démocratie et l’humanisme, hérité des Lumières.
La lenteur du processus est d’une part liée aux clivages intra-européens soit dus au différend chypriote, soit aux soucis électoraux comme on l’a constaté pendant les campagnes électorales du Parlement Européen ; et d’autre part aux conflits dans le pays qui n’a pas pu encore établir une base solide de démocratie et des droits de l’homme. Il faut bien aussi considérer que la tension entre le gouvernement et les partis de l’opposition met un frein considérable au processus d’intégration. Il est tout-à-fait ironique de constater que le parti d’opposition CHP qui se déclare comme un parti social-démocrate prend une position totalement opposée à l’adhésion à l’Union européenne et de ce fait, empêche régulièrement l’adoption ou l’implémentation des lois d’harmonisation à la législation communautaire.
Que pensez-vous des projets mis en avant par Nicolas Sarkozy, que ce soit le « partenariat privilégié » avec la Turquie ou l’Union Pour la Méditerranée, dont la Turquie fait partie ?
L’idée cachée derrière le projet du « partenariat privilégié » est que le Turcs ne sont pas, n’ont jamais été et ne seront jamais des Européens malgré tous leurs efforts ainsi que leur ancrage historique en Europe. En fait, les arguments en faveur du partenariat privilégié ne datent pas d’aujourd’hui et parmi les défenseurs de cette approche, il y avait par exemple l’abbé de Saint-Pierre qui mettait en avant l’idée de faire des Turcs des Associés qui auront leurs mots à dire seulement dans le cadre des questions du commerce et des associations. Ce projet hérité du 18ème siècle exigeait d’inclure l’Empire Ottoman dans le projet de paix perpétuelle en Europe, mais rien de plus.
D’autre part, il faut bien considérer que le discours du président français axé sur le partenariat privilégié pour la Turquie va à l’encontre des engagements pris par l’Union européenne vis-à-vis de la Turquie (le fameux principe depacta sund servanda). Ce discours est aussi contraire à l’esprit des négociations. Enfin, ces discussions reflètent spécifiquement les peurs des Européens sur l’emploi et l’Islam ainsi que l’immigration. Comme l’avait déjà remarqué Hugh Pope, étant le directeur de projet au Groupe de Crise Internationale (ICG), le partenariat privilégié est en fin de compte une proposition sans privilège ni partenariat.
Quelles seraient les conséquences d’une fin de non-recevoir adressée à la candidature turque ?
Il faut bien admettre que le processus d’adhésion à l’Union crée un ancrage considérable aux réformes en Turquie et devient souvent un point de référence pour mesurer les efforts mis en avant. On ne pourrait pas parler des réformes d’ouverture vis-à-vis des minorités ou des groupes sous-estimés en Turquie si cet ancrage européen n’était pas brandi comme l’épée de Damoclès sur ce processus. D’autre part, il ne faut pas exagérer les conséquences de non-recevoir parce que comme remarquent souvent les autorités ainsi que les élites turques pro-européennes, il faut accorder de l’importance d’abord au processus avant la fin qui en découle. Ce qui importe ici est donc l’Européanisation de ce pays en vue des réformes adéquates qui augmentent la qualité de vie des citoyens de la Turquie. Si un jour la Turquie devient nécessairement un pays européen sur la base de son niveau démocratique et social, une décision de non-adhésion n’aura pas des conséquences dévastatrices sur le pays. Il faut donc atteindre ce niveau « intangible » pour être puissant à l’égard de toute décision à l’encontre de notre projet européen.
Comment sont perçues en Turquie les craintes de certains liées au poids démographique, aux différences religieuses et culturelles, qui pourraient peser sur le projet européen ?
Forte de 70 millions d’habitants aujourd’hui et dotée d’une démographie plus dynamique par rapport à celles des Etats membres de l’UE, la Turquie – si elle devient membre un jour – aurait légitimement droit au plus grand nombre de sièges et de votes au sein des institutions européennes, ce qui lui donnerait une grande influence au niveau politique, presque autant que l’Allemagne. Certains considèrent ceci comme « introduire un éléphant dans un magasin de porcelaine » (comme si le nombre de musulmans résidents en Europe n’avait pas déjà dépassé les 10 millions !) . En fait, je considère tous ces préjugés comme des pas à l’encontre de la démocratie et de la philosophie des Lumières. Admettre que le poids démographique ou les différences religieuses et culturelles de la Turquie constitueront un blocage et une force centrifuge au sein du club européen est d’accepter a priori que les Turcs ne seront pas capables de s’approprier la logique de fonctionnement de l’Europe.
Personnellement, je suis souvent déçue par le fait que pour une grande partie des Européens, il suffit de constater les immigrés turcs qui habitent dans leur pays pour avoir une idée générale concernant la Turquie. Rappelez-vous un instant ce qu’avait dit Philippe de Villiers dans son livre contre l’adhésion de la Turquie : un Européen ne serait pas capable de citer le nom d’un seul écrivain, musicien ou philosophe turc ! Orhan Pamuk ayant obtenu le prix de Nobel de littérature en 2006, la chanteuse Sertab Erener qui a eu une grande réussite internationale au concours de l’Eurovision en remportant le premier prix ou Haci Bektas Veli étant un célèbre philosophe turc qui avait éclairé son entourage avec ses idées humanistes sont seulement quelques exemples pour dénier cette ignorance à l’égard de la culture et des réussites de la société turque.
Cette mentalité de refus et un conformisme qui les guide à ne pas faire des recherches supplémentaires pour apprendre à connaître de près un pays candidat les mettent souvent dans une situation de forte ignorance parfois en contraste avec leurs niveaux socio-économiques au sein de leur pays. Comme le dit le dicton populaire turc, « il n’est pas honteux d’être inculte, par contre il est honteux de ne pas apprendre ».
Propos recueillis par JGP, Mon Blog Défense
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