Thème de février 2010 : « les guerres low-cost »

Written by MGN on février 1, 2010 – 6:00 -

Les conflits récents ont vu leurs différents acteurs s’efforcer de réduire les coûts de leurs opérations, qu’ils soient matériels, humains, médiatiques ou politiques, dans le cadre de ce qui peut être qualifié de « guerres low-cost ». Le glossaire qui suit vise à présenter succinctement quelques uns des symptômes et des composantes de ces guerres contemporaines.


Guerres Low-cost

AttritionLes guerres contre-insurrectionnelles contemporaines ne sont plus centrées sur l’attrition des forces d’opposition, mais visent plus, selon la formule consacrée, à “combattre la stratégie de l’ennemi et non ses forces”. Cette difficulté à détruire les forces ennemis est d’autant plus grande que l’ennemi fait corps avec la population, se dispersant et se regroupant en son sein selon son propre tempo, tout en y trouvant un appui, tant au plan logistique que pour son recrutement. De leur côté, les insurgés cherchent plus à harceler leur adversaire qu’à le détruire, à tuer quelques soldats lors d’actions les plus retentissantes possibles, et à rendre le cout politique du déploiement inacceptable, pour obtenir à terme un retrait des forces.


BombardementsAprès des décennies consacrées à augmenter les effets destructeurs de chaque nouvelle bombe, les armées adoptent désormais une toute autre approche visant à réduire la puissance des charges explosives, tout en augmentant la précision du guidages de leurs bombes et missiles. Ce choix vise à répondre à de multiples contraintes: les troupes au sol qui doivent être appuyées opèrent à faible distance de leurs ennemis, les combats ont lieu à proximité des populations et le coût médiatique d’une bavure peut avoir des conséquences stratégiques. À cette fin et pour éviter le développement onéreux de nouveaux systèmes d’armes, les armées privilégient la modification de systèmes existants, par la modification de leurs charges militaires et/ou l’ajout d’un système de guidage de précision (obus Excalibur, obus MPM, kit AASM, roquette DAGR, etc.).


ContractorsConfrontés à la nécessité de mener simultanément des opérations sur plusieurs théâtres avec des effectifs limités, les acteurs des guerres contemporaines ont recours à des contractuels rémunérés, notamment pour des missions de sécurité ou d’appui aux forces combattantes. Les armées qui ont recours aux SMP (Sociétés Militaires Privées), cherchent à diminuer les efforts demandés à leurs contingents, à réduire le coût financier de leurs opérations et à laisser certains paramètres du recrutement à la charge de leurs sous-traitants (screening, formation, projection…). Le recours aux SMP vise également, dans certains cas, à réduire le coût médiatique d’une opération, les pertes des contractors ne s’ajoutant pas aux pertes des forces régulières et permettant de maintenir certaines missions low-profile. Les insurgés ont eux aussi recours à des fusil à louer pour appuyer leurs propres combattants. Qu’il s’agisse de djihadistes recrutés à l’étranger pour le temps d’une campagne ou de locaux payés à l’acte, ce recours à la sous-traitance permet de protéger les réseaux et de limiter l’exposition des cadres lors des opérations, tout en s’attirant une certaine complaisance de la population par l’injection de devises dans l’économie locale. Néanmoins, le recours à des mercenaires peut engendrer un déficit d’image pour les deux parties, que ce soit par les bavures de contractors à la gâchette facile ou par l’inimitié qu’expriment les locaux envers des djihadistes étrangers.


DronesLes drones aériens sont sans doute les systèmes d’armes les plus médiatisés des conflits en cours et sont emblématiques du système d’armes low-cost. Leur développement, leur construction et leur mise en œuvre se révèlent moins couteux que les systèmes qu’ils tendent à remplacer, à savoir les avions de reconnaissance, les avions-espions, les avions d’attaque au sol, voire les satellites d’observation et de communication. Leur coût généralement inférieur aux avions pilotés permet de les produire en plus grande quantité, leur autonomie est supérieure et leurs systèmes de contrôle autorisent une formation des pilotes plus rapide et moins onéreuse. Les drones réduisent l’exposition des pilotes et soulagent les escadrilles de certaines tâches de surveillance. Sur le plan médiatique, la faible signature visuelle et radar des drones laisse planer un doute relatif sur l’origine de certaines attaques et éliminations, mais l’emploi de ces “robots-tueurs” suscite également des critiques d’ordre éthique.


EEI - Les Engins Explosifs Improvisés (EEI/IED), sont devenus l’arme de choix des insurgés à travers le monde. Ils sont très peu couteux à produire, leur conception est simplifié afin de rendre la formation des artificiers très rapide, leurs éléments constitutifs sont acquis facilement sur le terrain et leur rapport coût/efficacité est assez bon. Leur mise en œuvre limite l’exposition des opérateurs, qui, en multipliant la pose de ces IEDS, réduisent la mobilité de leurs ennemis en piégeant les voies de communications, tout augmentant la probabilité de leur infliger des pertes. La multiplication des IEDs force les armées à augmenter les coûts financiers et technologiques de leur opérations en développant des protections et des contre-mesures, tout en s’isolant un peu plus de leur environnement et de la population, derrière des blindages et des procédures défensives (phénomène du sous-marin urbain). Néanmoins, les EEI se révèlent également néfastes pour l’image des insurgés, en se déclenchant parfois au passage de civils.


HumainsLes humains et en particulier les populations civiles, sont le point focal des guerres contre-insurrectionnelles. Les opérations humanitaires, de reconstruction et de développement, peuvent être un moyen low-cost d’obtenir la neutralité, voire le soutien d’une population. Lorsqu’elles réussissent, ces opérations permettent parfois de réduire les actions de combat et ainsi limiter les pertes. Leur mise en œuvre peut toutefois se révéler ardue, car elles nécessitent une présence constante et durable des forces et les poussent à s’exposer pour prendre contact avec les civils. Certains pays choisissent de limiter leur présence sur un théâtre à des opérations humanitaires, établissant un partenariat avec le pays hôte tout en limitant les risques pour les forces, c’est notamment le cas du Japon et de l’Inde en Afghanistan. Au-delà du développement, l’administration des zones habitées est également un bon moyen de contrôler les populations et le terrain, comme l’ont bien compris les talibans qui ont développé des méthodes spécifiques pour prendre et tenir des villages.


Information - Les opérations d’information et les relations avec les médias sont centraux dans les guerres low-cost. Elles permettent à la fois de diminuer des coûts et d’augmenter des effets, grâce aux relais positifs qu’ils génèrent. Toutefois, les médias peuvent également diminuer l’efficacité d’une opération, voire l’interrompre, si leur traitement en donnent une image trop négative. Cette nécessite de gérer les médias est bien assimilée par les guérillas qui tentent de les manipuler à des fins de propagande, sans hésiter à recourir au mensonge et à la mise en scène. Les médias, notamment audiovisuels, sont aussi un outil précieux d’estimation des dommages (BDA) et de coordination low-cost comme l’ont illustré les attaques de Mumbaï.


Logistique - La logistique est essentielle aux guerres et afin de maintenir leurs forces opérationnelles sur des théâtres lointains, les armées doivent répondre à leurs besoins colossaux sur le plan logistique. Cette situation donne lieu à des flux tendus d’approvisionnement entre arrière et avant, faisant peser une lourde charge sur les unités logistiques. Ces unités ne pouvant répondre à tous les besoins, la sous-traitance entre à nouveau en jeu, qu’il s’agisse des Antonovs russes et ukrainiens qui assurent des ponts aériens vers l’Afghanistan, des milliers de jingle-trucks qui approvisionnent les forces de l’ISAF ou des employés civils qui travaillent sur les bases. Cette externalisation permet de réduire certains coûts et d’effectuer des tâches pour lesquelles les armées n’ont tout simplement pas d’effectifs. Elle permet également des économies indirectes, comme lorsque l’ISAF procède à l’achat d’une portion de son énorme consommation de carburants sur le marché pakistanais, où les carburants sont vendus à prix réduit du fait des subventions d’état. Les insurgés ont également recours à la sous-traitance de leur logistique, en engageant des jingle-trucks, mais aussi en ayant recours aux bergers nomades des zones frontalières pour transporter leurs cargaisons à dos d’ânes, de mules et de chèvres. Ils évitent ainsi de mobiliser et d’exposer leurs opérateurs dans des trafics transfrontaliers.


soldier_lauching_drone

MutualisationLa mutualisation des forces et des moyens permet d’obtenir des économies d’échelle sur les matériels et de rationaliser les pratiques. Cet objectif se révèle parfois difficile à mettre en place au sein des coalitions mais connaît aussi des succès relatifs, tels que le partage des moyens héliportés ou la création de hubs logistiques communs. La mutualisation présente toutefois des écueils, comme le risque de ne créer que des doublons du même élément dans chaque force, sous l’autorité d’une structure de commandement supplémentaire, un phénomène observé par exemple dans le renseignement. Les forces de guérilla, qui ne disposent que de ressources limitées, ont bien compris l’intérêt de créer des alliances entre groupes, afin de partager des véhicules, des voies d’approvisionnement et des fournisseurs d’armes.


Open-Source - Les logiciels, le renseignement et les modes opératoires en sources ouvertes sont des éléments low-cost par excellence. La possibilité pour des armées ou des organisations de se doter de logiciels ouverts représente un atout en terme de coût financier, d’évolutivité et de sécurité. Le renseignement open-source (OSINT/ROSO) permet la collecte de grandes quantités d’informations à des coûts très faibles. Les pratiques open-source permettent également aux organisations de faciliter et d’optimiser les échanges entre leurs membres, d’intégrer rapidement de nouveaux process et d’évoluer en permanence. L’emploi de ses pratiques par des groupuscules et des insurgés pour organiser, planifier, voire conduire des opérations a donné naissance au concept d’Open Source Warfare.


QualitéLa recherche constante d’une réduction des coûts, notamment des coûts politiques, peut diminuer la qualité des opérations, risquant de faire d’une guerre à bas coût, une guerre au rabais. L’engagement d’effectifs inadéquats ou l’allocation de moyens insuffisants sont symptomatiques de ces dérives. Certaines opérations et mandats de sécurités sont conduits a minima, se transformant parfois en un présence symbolique. Cette tendance est particulièrement dommageable aux opérations, notamment lors des phases de stabilisation et de reconstructions qui tendent à être délaissées. Toutefois, mettre l’accent sur la qualité des opérations plus que sur leur quantité peut permettre de réduire la plupart des coûts en maximisant les effets.


TransmissionsSi les armées ont développé la portée et la protection de leurs transmissions, tout en renforçant leurs capacités de guerre électronique, les guérillas ont pour leur part développé des modes sophistiqués de communication, à la fois rustiques, peu couteux et à la pointe de la technologie. Les insurgés et les terroristes font un usage intensif des NTIC, pour communiquer entre eux, planifier leurs actions, les coordonner et rester en contact pendant leurs opérations. Les téléphones mobiles remplacent peu à peu les talkies-walkies, pour converser par codes, s’échanger des sms, des photographies et des vidéos. Ils présentent également l’avantage d’être plus difficiles à intercepter que les radio-transmetteurs non-cryptés classiques. Internet, dans toutes ses composantes, est un de leur modes de communication privilégié, par mail, forums, réseaux sociaux, téléphonie IP cryptée, messagerie instantanée, réseaux virtuels privés, ftp, etc. Soucieux d’éviter des interceptions de communications, ils ont également recourt à des moyens de communications plus anciens, que sont les signaux visuels et sonores, les coursiers ou les caches contenant des messages. En tant que structure complexe, les réseaux terroristes font également usage de modes de communication indirecte tels que la stigmergie pour communiquer et se coordonner sans contacts. Plus que la diversité ou la complexité de ces moyens de communication, c’est la capacité des guérillas a employer tous ces modes de communications aléatoirement qui les rend plus efficaces et moins détectables.


Zéro mortL’utopie de la guerre sans morts, générée par des sociétés traumatisées par des conflits dévastateurs, s’est presque transformée en promesse politique tacite. La volonté des armées de limiter les pertes humaines, dans les populations civiles, dans leurs rangs, voire chez l’ennemi, est parfois un frein aux opérations. Les systèmes d’armes, les véhicules et les équipements individuels sont désormais conçus dans le but de protéger, voire de surprotéger les soldats. Les véhicules de transport sont devenus plus lourds et moins maniables par l’ajout de blindages supplémentaires, entravant par leur conception le débarquement des troupes. Les équipements individuels, plus protecteurs, sont également plus lourds et plus encombrants, limitant la mobilité des fantassins qui réclament dans certains cas l’autorisation d’en être dispensés afin de mieux performer au combat. Les règles d’engagement tendent à protéger au maximum les civils, même s’ils se trouvent à proximité directe de cibles légitimes. Les modes opératoires qui visent à protéger les soldats les éloignent également des populations et des zones de dangers, parfois stratégiques. Les insurgés, eux, tendent à protéger uniquement leurs cadres et leurs commandants, disposant d’un pool de recrutement sans limites, sacrifiant leurs fantassins et les civils sans hésitation pour atteindre leurs objectifs. Conscients de l’aversion pour le risque des sociétés occidentales, ils exploitent pleinement les contraintes imposées aux armées pour protéger leurs troupes.


Ces quelques éléments illustrent les contradictions et les paradoxes des guerres low-cost, où la réduction d’un coût entraîne parfois l’accroissement d’un autre et où le manque de concertation empêche souvent l’optimisation des pratiques.


MGN, Zone d’Intérêt


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