Un Haut Représentant a besoin d’une Grande Stratégie

Written by AGS on janvier 6, 2010 – 6:59 -

Après la nomination de Catherine Ashton au poste de Haute Représentante aux affaires étrangères et à la politique de sécurité, et d’Herman van Rompuy à celui de premier Président permanent du Conseil Européen, une question beaucoup plus fondamentale se pose : quelle stratégie de politique étrangère vont-ils mener ?


catherineashton

Avec sa Stratégie de Sécurité Européenne (SSE), l’Union Européenne (UE) a déjà une grande stratégie, englobant toutes les ressources et tous les instruments de politique étrangère à la disposition de l’UE et de ses états membres, mais une grande stratégie partielle seulement. La SSE nous dit comment faire les choses – d’une manière préventive, compréhensive et multilatérale – mais elle est beaucoup plus vague sur ce qu’il faut en fait faire : Quelles sont les priorités de la politique étrangère de l’UE ?


Les récentes discussions concernant la SSE, conclues par un rapport sur son implémentation (2008), n’ont pas répondu à cette question. Le rapport crée une impression de travail non achevé et n’offre que peu de recommandations pour le futur, quelque chose que l’UE ne peut que difficilement permettre maintenant que le Traité de Lisbonne va changer le cadre institutionnel.


L’Otan a lancé un débat stratégique auquel la contribution de l’UE est essentielle. Par ailleurs, l’UE risque d’être reléguée au deuxième plan par des puissances émergentes beaucoup plus déterminées (BRICs). Dès lors, afin de compléter la SSE, une révision stratégique à part entière est nécessaire.


La première règle dans la pensée stratégique est de se connaître soi-même : Quelles valeurs et quels intérêts notre grande stratégie devrait-elle sauvegarder ? L’Europe a un modèle social distinct, combinant démocratie, économie de marché et interventionnisme étatique prononcé. Préserver et renforcer ce contrat social interne entre l’UE et ses citoyens, leur garantissant sécurité, prospérité économique, liberté politique et bien-être social, constitue l’objectif fondamental de l’UE, tant en interne qu’en temps qu’acteur global.


Les conditions à remplir pour cela forment ensemble nos intérêts vitaux : défense contre les menaces militaires ; maintien des lignes de communication et de commerce (dans l’espace physique et virtuel) ; maintien d’un approvisionnement sécurisé d’énergie et de ressources naturelles vitales ; maintien d’un environnement durable ; gestion des flux migratoires ; respect du droit international et des droits universels ; et préservation de l’autonomie décisionnelle de l’UE.


Afin de sauvegarder au mieux ces intérêts, l’UE doit être une puissance, c’est-à-dire un acteur stratégique qui de façon consciente et réfléchie définit ses objectifs à long-terme, les poursuit activement et acquiert les moyens nécessaires à cette fin.


Le genre de puissance que l’UE choisit de devenir est conditionné par l’environnement international. Marqué par une interdépendance existentielle entre un nombre croissant de puissances mondiales, cet environnement est complexe mais offre en même temps à l’UE une opportunité de poursuivre une grande stratégie distincte.


En l’absence d’ennemi direct et étant donné le besoin de coopérer pour résoudre les problèmes mondiaux, la meilleure façon de défendre notre modèle et nos valeurs, et par là de défendre nos intérêts, est justement de propager ces valeurs parce qu’accroître l’accès des citoyens globalement à la sécurité, prospérité, liberté et bien-être touche directement aux causes sous-jacentes de ces menaces et défis globaux.


L’UE ne cherche pas à forcer les autres à adopter son modèle, ni même à les allécher au travers d’un processus de conditionnalité, mais elle cherche à les convaincre des bénéfices de notre modèle et de nos valeurs via une coopération pratique dans des domaines concrets, sur base d’intérêts partagés et de défis communs. A partir de là, la reconnaissance de l’universalité de nos valeurs peut-être graduellement et de manière consensuelle accrue.


L’approche adoptée par l’UE jusqu’à présent est en ligne avec cette grande stratégie mais a révélé un certain nombre de questions sans réponse. Comment éviter le choc entre nos intérêts immédiats et notre mise en avant des valeurs ? Comment agir à l’égard des puissances émergentes et les intégrer dans l’architecture multilatérale ? Que faire lorsque la prévention a échoué et que la menace ou l’utilisation de la force devient nécessaire ?


La réponse à ces questions déterminera les objectifs qu’une grande stratégie complète devrait définir en plus de détails. Les zones prioritaires suivantes nécessitent l’identification d’intérêts européens spécifiques et la définition d’objectifs concrets, afin d’orienter politiques et actions :


  • Voisinage : Quel est le résultat final désiré de la politique de voisinage ? Est-ce que la démocratie peut créer une communauté de valeurs et donc sauvegarder nos intérêts, ou bien la démocratisation va-t-elle créer un tel bouleversement que nos intérêts en seront affectés ? Un vrai partenariat stratégique avec la Russie ne peut être poursuivi que lorsque nos intérêts et nos lignes rouges seront clairs.

  • Elargissement : Bien qu’un instrument efficace jusqu’à présent, les prochaines étapes seront déterminantes pour les relations avec la Russie et pour la posture géopolitique de l’UE – et ne peuvent donc continuer sans un débat stratégique préalable.

  • Objectifs régionaux : Une réticence à discuter ensemble d’intérêts et de joindre les différentes présences européennes, de l’aide à la diplomatie en passant par le commerce, a nuit aux politiques à l’égard de l’Asie Centrale, du Golfe et de l’Afrique. D’autres régions également, telles que l’Asie, l’Amérique Latine et l’Arctique nécessitent une évaluation complète des intérêts de l’UE afin de déterminer si oui ou non notre présence doit être accrue.

  • Objectifs mondiaux et institutionnels : L’UE doit aiguiser sa vision de l’architecture multilatérale, en réconciliant besoin de réforme et efficacité accrue de la représentation européenne. En outre, l’UE devrait développer de vrais partenariats stratégiques avec les BRICs, lesquels semblent souvent plus important par le fait de leur existence que pour leur contenu.

  • Résolution de conflit et gestion de crise : Un livre blanc devrait définir l’ambition de l’Europe comme acteur stratégique. Indépendamment du fait que les Européens se déploient sous le drapeau de l’UE, de l’Otan ou de l’Onu : A quel type d’opérations les forces européennes doivent-elles être capables de prendre part ? Quelles régions et scénarios prioritaires appellent une intervention ? Quelle est l’ampleur des efforts nécessaires à dévouer à ces priorités ?

Enfin, notons qu’il n’est pas suffisant d’avoir une grande stratégie plus complète – l’UE doit encore la mettre en œuvre. Cela nécessite une structure institutionnelle de suivi. Avec l’entrée en vigueur du Traité de Lisbonne, la nouvelle Haute Représentante/Vice Présidente de la Commission, soutenue par le Service d’Action Extérieur, devrait être formellement chargée de l’implémentation et du développement d’une stratégie européenne.


Une telle grande stratégie traduirait les valeurs formant le modèle social de l’UE en une politique étrangère constructive et proactive sur base d’objectifs concrets. Partant, avec le bon leadership politique, l’UE peut devenir une puissance globale.


Sven Biscop est Directeur du Programme Sécurité & Gouvernance Mondiale à l’Institut Egmont, un think tank bruxellois : www.egmontinstitute.be


En savoir plus : le rapport The value of power, the power of values: a call for an EU Grand Strategy

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Posted in Auteurs et blogs invités, Géopolitique, Stratégie | 1 Comment »

One Comment to “Un Haut Représentant a besoin d’une Grande Stratégie”

  1. Electrosphère Says:

    @ L’auteur,

    Vous écrivez : « l’UE doit être une puissance, c’est-à-dire un acteur stratégique qui de façon consciente et réfléchie définit ses objectifs à long-terme, les poursuit activement et acquiert les moyens nécessaires à cette fin. »

    Merci d’énoncer aussi clairement une volonté trop souvent omise par les eurocrates et par les débats sur l’Europe qui se perdent beaucoup trop en conjectures technocratiques.

    Cordialement

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