L’invasion des buzzwords

Written by JGP on janvier 4, 2010 – 8:33 -

Alors que la période des fêtes de fin d’année est derrière nous, une indigestion d’une toute autre nature nous guette.

buzzword

Il est normal que toute discipline, qu’elle soit scientifique, culturelle ou même sportive, développe son propre vocabulaire, utilisé pour définir les notions et concepts qui lui sont spécifiques ; son jargon, en quelque sorte. Certains termes sortent parfois soudainement de leur contexte initial et deviennent des buzzwords, expressions très « marketing » recouvrant souvent des notions aux contours évanescents et parfois fourre-tout, que tout le monde se met à utiliser d’un coup, très fréquemment sans en maîtriser le sens. Bien sûr, certains termes sont directement créés pour faire office d’écran de fumée et « faire sérieux » de par leur complexité apparente.


Les intentions de ceux qui « inventent » et promeuvent ces expressions sont donc rarement neutres, même si leur création peut parfois leur échapper. C’est souvent le cas des locutions du jargon technologique, récupérées par les sociologues, les publicitaires, les futurologues…


« Synergie », « proactivité », « B2B », « business model », « Web 2.0 », « gouvernance », «transversalité», « outside the box » sont ainsi souvent entendus dans le monde de l’entreprise. « Développement durable », « mondialisation », « réforme » ou « participatif » fleurissent dans les médias. La liste est quasiment infinie, et se renouvelle sans cesse.


Les buzzwords sont particulièrement présents dans la sphère politique, qui tend à intégrer l’ensemble des usages de la publicité et de la communication, storytelling et omniprésence des spin doctors obligent. Le monde militaire et de la défense n’est pas épargné, l’usage de tels termes y répondant souvent à un besoin d’euphémisation. Mais après tout, c’est normal, puisque la guerre est un concept politique.


Ainsi on a vu fleurir plus ou moins récemment la liste suivante, où se mélangent des concepts, des slogans, des termes marketing :


  • la Guerre Propre

  • le Zéro Mort

  • une frappe chirurgicale

  • les dommages collatéraux

  • War on Terror

  • l’Axe du Mal

  • les munitions intelligentes

  • Network Centric Warfare…

Ces expressions, qui ne sont pas purement du jargon militaire à usage interne, sont principalement utilisées à des fins de communication vers des interlocuteurs non militaires (notamment les six premiers cités). Au vu de l’importance de l’image dans la guerre d’aujourd’hui, renforcée par le fait que les populations du monde entier sont abreuvées d’informations provenant de sources diverses, difficiles à contrôler, il est important pour la force militaire et politique de promouvoir (à juste titre ou non) une vision positive de ses actions. Ne serait-ce que pour susciter l’adhésion de sa propre population. Ceci passe donc nécessairement par une volonté de masquer le sang, la chair et les larmes, pour faire de la guerre (au moins en surface) une notion aseptisée, presqu’aussi ludique qu’un « serious game » et modélisable par des chiffres.


L’édulcoration va bien sûr au-delà des buzzwords : ainsi on entend de moins en moins le terme « guerre » au profit de « conflit », on ne parle plus de « soldats morts / tués » mais de « soldats tombés / perdus ».


Une autre fonction possble de ce type d’expressions est le recyclage, ou plutôt l’enrobage d’un existant ancien dans un concept nouveau, qui peut servir à justifier un échec ou la mise en oeuvre de solutions radicales et souvent coûteuses. Pour provoquer un peu, on peut penser ici à la « guerre asymétrique » ou aux « engins explosifs improvisés ».


Il est intéressant de voir à quelle vitesse ces buzzwords sont souvent repris par les journalistes, qui en font parfois des termes banalisés et neutres, alors qu’ils ne le sont évidemment pas. Le lobbying des industriels autour de la « guerre technologique » (terrain d’expression de la Revolution in Military Affairs et du Network Centric Warfare), qui porte la promesse d’opérations voire de conflits presque sans violence grâce à la toute puissance du matériel acheté à grands coups de milliards de dollars, n’y est pas étranger. De l’autre côté, les terroristes de la « War on Terror » n’ont pas le même souci de l’euphémisme, et utilisent volontiers des termes et images plus « crus », même s’ils savent également entretenir un champ lexical non exempt de grandiloquence creuse.


Bien sûr personne ne peut croire à une guerre totalement « propre » et faisant « zéro mort », d’autant que les opposants se saisissent des buzzwords pour en montrer les limites. Ces expressions peuvent aussi représenter des objectifs vers lesquels tendre…ou du moins communicables. En cette période où un nouveau surge doit avoir lieu en Afghanistan pour « finir le travail », alors que la France semble avoir redécouvert récemment que ses soldats risquaient la mort au combat, n’est-il pas grand temps pour les dirigeants politiques de tenir un discours de vérité et allant droit au but ?


JGP, Mon Blog Défense

Share and Enjoy:
  • Digg
  • Sphinn
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Mixx
  • Google

Tags: , , , , , ,
Posted in Culture, Géopolitique, Industrie, JGP/Mon Blog Défense, Stratégie, Technologie | No Comments »

Leave a Comment

RSS