Bazooka >>> EEI -part.2: La performance comme grille de lecture du terrorisme

L’art peut-il donner des pistes de compréhension -donc par extension une possibilité d’anticipation- des mécanismes de l’acte terroriste individuel et de l’attentat suicide?

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Play.

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L’art peut être narratif, conceptuel, décoratif, interrogatif, protéiforme. En quoi l’art est-il une clé? En ce qu’il exprime et symbolise l’invisible, l’informulé, l’indicible: l’art transcende la condition humaine.


Pour cela l’art est toujours transgression des tabous et subversion. Donc souvent suspect aux yeux des pouvoirs politiques et religieux, qui tentent de le museler en le cantonnant à l’art sacré, commémoratif, officiel ou de propagande.

L’art questionne l’homme autant sur son moi intime que sur sa dimension cosmique, sur son destin dual en tant qu’individu et espèce. Il réussit ce paradoxe de placer en même temps l’homme face à l’univers et l’univers au centre de l’homme.


LA PERFORMANCE

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La performance et le body art investissent le corps de l’artiste comme champ d’une expérimentation en interaction avec le public et dans l’espace public.

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Le magazine art press 2 a consacré son numéro de janvier 2008 à la performance, ou plutôt aux « performances contemporaines ». Cette bible intellectuelle de l’art contemporain fournit des pistes de réflexion, détournables et transposables à l’acte de violence terroriste.

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« Le terme de performance, dans son usage contemporain, regroupe un ensemble de pratiques diversifiées qui n’appartiennent pas toutes au domaine artistique.


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De fait, la performance ne saurait plus se replier sur la définition linguistique des années 50 d’un régime performatif -« un énoncé qui constitue simultanément l’acte auquel il se réfère »-, ni confisquer un corps à sa gloire hic et nunc, dans l’affirmation pauvrement identitaire que ce corps est un médium pour l’art… »

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Depuis sa naissance chez les Futuristes et le mouvement Dada, puis son épanouissement dans les années 1950, avec John Cage et Fluxus, le domaine de la performance s’est aujourd’hui considérablement élargi: « objets de la performance, reprises de performances, corps contemporains de la performance, techniques d’intervention dans l’espace public, écrits sur la performance… ».

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1 • Gianni Motti

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« Juin 2004. Tandis que George W. Bush est en visite officielle à Paris, Gianni Motti assiste à la demi-finale de Roland Garros, les mains attachées derrière le dos et un sac en papier sur la tête, faisant allusion aux prisonniers irakiens d’Abou Ghraïb. Aux premières loges, juste sous le service des joueurs, il a le temps d’apparaître sur les écrans du monde entier avant de se faire interpeller par la police. »

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2 • Ron Athey

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3 • Oleg Kulik

L’homme-chien que devient Kulik au cours de ses performances provoque généralement le malaise, si ce n’est l’inquiétude, surtout lorsqu’il joue de l’agressivité de l’attaque dressée contre les passants.

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4 • Marina Abramovic

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L’ACTE TERRORISTE

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En les détournant de leur sens originel, beaucoup de ces définitions/lectures de la performance -déroulement rituel, apparente absurdité, pratique incantatoire- peuvent s’appliquer à l’acte terroriste.

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« Dans la performance, l’attention se porte naturellement sur le moment de l’exécution du geste ou de l’accomplissement de la forme. Tout semble catalysé en un point d’intensité esthétique particulier, d’où le sens doit surgir. »

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« La performance n’a pas lieu, pas seulement: cette inscription n’est pas son essence mais son problème. Elle produit son lieu, son temps et son espace, elle produit son histoire. Si son principe est négateur de la représentation, ce n’est pas pour refermer l’œuvre sur elle-même, ni même pour la fondre unilatéralement avec la vie, mais pour ouvrir le champ opératoire d’une survie. »

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« Il importe pour cela d’admettre qu’au-delà de l’évènement d’une présence, ce qui compte est l’avènement d’un effet. L’efficacité plus encore que la présence. »

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« Hors de la scène, y compris de celle où se détruit précisément la scène, s’ouvre, pour reprendre le titre d’un tract situationnisme, une série de théâtres des opérations. »

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Voici par exemple qui pourrait être un bon résumé d’une classification des actes terroristes:

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« La performance pourrait bien être aujourd’hui un point névralgique du contemporain: si pour certains elle représente une simple boîte à outils, ensemble de techniques et de procédés qui permettent d’avoir une prise active sur le réel contemporain, pour d’autres elle est le lieu idéologique d’une remise en question de la pensée postmoderne, dans une alternative radicale qui ne chercherait pas à travailler avec l’histoire mais poserait au contraire comme acte fondateur l’absolue négation de l’histoire et comme but son au-delà; pour d’autres encore, elle s’affirme comme le lieu privilégié d’une relation à l’histoire, où s’effectuerait un passage du passé dans le présent, jointure au sein de laquelle le rappel, la convocation et la ré-activation de gestes permettrait une liaison renouvelée aux puissances du modernisme. »

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ÉVOLUTION DE LA VIOLENCE TERRORISTE

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La ré-activation d’une performance n’est pas sa reconstitution

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Tony Tasset, dans la vidéo Squib présentée en tête de cet article, re-écrit en 1996 la mythique performance de Chris Burden, Shoot (1971), dans laquelle l’artiste est la cible d’un complice aux yeux bandés armé d’un .22 LR. En 1971 l’action se déroule en public et Burden est réellement atteint au bras par une balle.
Il ne reste qu’un petit bout du film original.

Image de prévisualisation YouTube

La vidéo de Tasset n’est pas une reconstitution;  c’est un faux coup de feu, du faux sang. On ne voit pas le tireur, dont on ne devine pas la présence. Et le tireur est-il celui qui filme?


L’artiste ne s’est jamais mis en danger réellement. Alors que l’image montre le contraire. L’image ment, mais nous devons croire l’image montrant l’artiste abattu, nous ne pouvons que la croire.

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Toute la distance qui s’est créée entre les deux époques de la performance (traditionnelle et contemporaine) est ainsi résumée, différence de perception, de sincérité du geste, de manipulation, du rapport à la violence, du rapport sociétal à la mort et de notre capacité de lecture critique des images.

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Cela peut servir aussi à illustrer les différentes natures de la violence terroriste, son évolution médiatique.

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Les deux techniques de la violence terroriste

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« Il existe en effet deux façons de passer à la violence terroriste.


Ou bien on constitue un groupe politico-militaire organisé et hiérarchisé avec un chef, une mission, des moyens, une tactique coordonnée, des objectifs définis. Ce qui revient à constituer une armée et à s’engager dans un processus d’affrontement de type militaire. C’est, ou cela a été, le cas de la plupart des mouvements terroristes révolutionnaires ou indépendantistes en Europe, en Amérique du Sud et au Moyen Orient.

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Ou bien on a recours à la technique du «lone wolf» qui consiste, en gardant un pied dans la légalité et en posant l’autre dans la transgression, à jouer idéologiquement sur une population sensible pour inciter les éléments les plus fragiles ou les plus motivés à passer à l’acte de façon individuelle ou groupusculaire en frappant où il peuvent, quand ils peuvent, comme ils peuvent, peu importe, pourvu que l’acte porte la signature de la mouvance et s’inscrive dans sa stratégie générale. »
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Alain Chouet, ancien Chef du Service de Renseignement de Sécurité à la DGSE

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RELECTURES

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1 • Engin Explosif Improvisé comme performance

EEI présente des images graphiquement datées, au sens obscurci, manipulé. La Fraternité des Volontaires est une arme improvisée construite avec les matériaux empruntés à l’actualité, dans le flot de l’information, parmi les réactions du public, des journalistes, des critiques.


C’est aussi une sorte de ré-écriture de la subversion qui a eu lieu à Libération. En prêtant vie à cette organisation et en organisant son interaction avec le public et le réel, Kiki et Loulou Picasso entrent dans le champ de la performance.

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Certaines personnes peuvent ainsi s’identifier aux Volontaires. Cette identification peut commencer par une sympathie pour les idées, puis par un relais, une propagande, par une participation militante, puis dans les cas extrêmes par des passages à l’acte « incivique », criminel, voire terroriste.

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Cette dérive procède-t-elle de la responsabilité des artistes? ou bien au contraire, Kiki et Loulou Picasso ont-ils réussi par là le tour de force d’une démonstration du mécanisme par la fabrication d’un mouvement inventé, qui ensuite s’auto-alimente, communique et nourrit à son tour d’autres mouvements, ceux-là bien réels?

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En ce sens, l’œuvre a atteint son but, être un reflet menaçant d’un courant de pensée, l’image d’une tension, d’un malaise, de société, voire devenir le vecteur d’un activisme diffus incapable d’une formulation politique claire, refusant toute structure, et dont l’action individuelle volontaire, directe et non théorisée, serait auto-structurante.


Et on peut rejoindre là : le bloc noir, le mouvement autonome, l’action directe… et, plus loin derrière, le lone-wolf.

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2 • L’insurrection qui vient

« D’une certaine façon, on peut lire ce livre inclassable (EEI) comme le pendant graphico-poétique de L’insurrection qui vient: la même rage les habite, quoique la Fraternité des précaires ne revendique aucune ligne politique claire tout en défendant l’idée d’une opposition totale à l’ordre établi. Il s’agit surtout d’une expérience graphique étonnante, qui garde un doux mystère même après de nombreuses relectures. L’œuvre interrogeant le présent à coup de litanies poétiques et enfantines reste énigmatique et intriguante, sorte de cocktail-molotov d’images et de mots dont aime contempler les flammes de subversion. »


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« Une certaine attention aux aspects techniques du cheminement insurrectionnel n’est donc pas absente de cette partie. Tout ce que l’on peut en dire ici, c’est qu’elle tourne autour de l’appropriation locale du pouvoir par le peuple, du blocage physique de l’économie et de l’anéantissement des forces de police. »


« Le Comité invisible est une tendance de la subversion présente. »

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3 • Julien Coupat

On a tout lu de et sur Julien Coupat :
1) « Julien Coupat estime pour sa part que «l’antiterrorisme est la forme moderne du procès en sorcellerie».
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2) « Le 28 mai, jour de la remise en liberté de Coupat, le député Arnaud Montebourg publie une tribune dans laquelle il déclare notamment «Julien Coupat, le romantique de Tarnac, coupable de ce qu’il pensait et de ce qu’il avait dans la tête, plutôt que de ce qu’il a fait, symbolise désormais la victime des abus judiciaires du régime», et demande la démission de Michèle Alliot-Marie. »

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Ce qui permet d’expliquer ici la différence entre anti-terrorisme et contre-terrorisme (Alain Chouet):


« La lutte anti-terroriste suppose que l’adversaire est personnellement identifié ou identifiable. C’est-à -dire que l’acte terroriste a été commis ou que les éléments matériels et humains nécessaires à sa perpétration sont réunis. C’est-à-dire que l’acte criminel est déjà constitué. A ce stade la lutte anti-terroriste est donc essentiellement du ressort de la police, de la justice, voire des forces armées si un État étranger est impliqué. Dans cette configuration, les services de renseignements extérieurs (CIA, DGSE) n’interviennent que comme outils d’appoint pour aller chercher quelques informations complémentaires là où les services normaux de l’État n’ont pas compétence.

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Le contre-terrorisme est une notion plus vaste dont la lutte anti-terroriste ne constitue que l’ultime partie quand toutes les étapes précédentes n’ont pas été mises en œuvre ou ont échoué. Le contre-terrorisme est en effet l’ensemble des actions et mesures visant à ce que le contexte du passage à l’action violente ne se constitue pas, à ce que l’intention d’action violente ne se matérialise pas et même à ce que l’action violente ne soit pas envisagée, pensée, ou conçue. A ce niveau, police, justice et armée n’ont évidemment rien à faire puisque aucune attaque, aucun crime ou délit n’a été commis.

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Le contre-terrorisme repose donc sur l’expertise et la capacité de décèlement précoce des services de renseignements intérieurs et extérieurs ainsi que sur leur capacité de proposer au politique des contre-mesures qui peuvent relever du domaine diplomatique, économique, social, culturel, politique. Ainsi l’idée américaine de remodeler le Moyen Orient sur des bases démocratique procède en fait – mais sans doute de façon trop décalée de la réalité de terrain – de ce type de stratégie. Ces mesures peuvent donc être « transparentes » et s’inscrire dans la politique générale de l’Etat.. Mais elles peuvent aussi relever de l’action clandestine et secrète puisqu’elles procèdent par essence de l’ingérence et du « procès d’intention », formule évidemment rejetée par tous les systèmes de droit démocratiques.
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Rappelons en effet –en ce qui concerne les terroristes du 11/09- que tant qu’ils n’ont pas forcé la porte du cockpit pour prendre le contrôle de l’avion, leur action ne relevait d’aucune disposition légale répressive alors existante aux États-Unis et ne pouvait donc être prévenue que par une violation de leurs droits ou par le recours à des services dits «spéciaux».


Rappelons également une évidence que le «politiquement correct» s’évertue en permanence à dissimuler pudiquement : tous les Etats du monde disposent en quantité souvent non négligeable de fonctionnaires, de magistrats, de policiers, de diplomates, de militaires, d’experts en tous genre pour concevoir et mettre en œuvre leurs décisions politiques légales.

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Si, à côté de ces dispositifs, les mêmes Etats entretiennent souvent à grands frais des services spéciaux, ce n’est pas pour faire double emploi avec les autres ou organiser une saine émulation sportive entre fonctionnaires. C’est pour pouvoir s’affranchir à l’occasion et en tant que de besoin de la légalité intérieure ou extérieure ou de leurs engagements internationaux et -de préférence- sans se faire prendre la main dans le sac, ce qui nécessite une certaine technicité. C’est donc ne rien comprendre que d’accuser les services secrets de faire dans l’illégalité. Bien sûr, qu’ils font dans l’illégalité. Ils ne font même que cela. C’est leur vocation et leur raison d’être. »

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3) « Christophe Bourseiller (acteur et journaliste) déclare pour sa part ne pas croire que l’affaire des sabotages relève du terrorisme, attendu qu’il ne s’agissait pas de vouloir causer des morts ou des destructions importantes, et y voit plutôt l’œuvre de «jeunes théoriciens désireux d’ourdir des actions symboliques pour faire avancer leurs idées».

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Les neuf jeunes inculpés dans l’affaire du sabotage des TGV sont-ils des terroristes présumés?


- Je ne crois pas. Quand on lit L’insurrection qui vient, le livre qu’a probablement écrit le leader présumé du groupe, on réalise que l’ouvrage est d’une grande qualité littéraire et d’une haute tenue intellectuelle. Je n’imagine pas ces gens en simples terroristes bas de gamme. Il s’agit sans doute de jeunes théoriciens désireux d’ourdir des actions symboliques pour faire avancer leurs idées.


Une action symbolique, c’est « saboter le réseau SNCF? »


- Oui. Il ne s’agissait pas en l’occurrence de faire dérailler les trains ni de provoquer des morts, mais seulement de ralentir le trafic. Ça peut vouloir dire essayer de perturber le bel ordonnancement d’un pays en quelques secondes par des formes d’actions relativement bénignes.
[...]
Cela ne veut pas dire qu’ils prônent le terrorisme. Mais certains d’entre eux penchent pour l’acte individuel. Il y a dans la démarche une part de désespoir, l’envie de tout détruire et de faire table rase. Ils rêvent d’un autre monde tout en pensant que malheureusement il tarde à venir et qu’il est probablement impossible qu’il vienne.

Aucun « ultragauche » n’est pacifiste. Mais, dans cette mouvance, il y a des théoriciens qui sont plus dans une violence symbolique et des activistes inorganisés qui peuvent passer à l’acte. On en retrouve dans les rassemblements altermondialistes. Ils s’agrègent aux Black Bloc, cherchent l’affrontement avec la police et prônent souvent le pillage.

Depuis deux ans en France, on assiste à une croissance du nombre de petits attentats, pas tous imputables à l’ultragauche. Ils témoignent d’un mécontentement diffus et la crise internationale n’arrange pas les choses. La ministre craint peut-être que des petits groupes comme celui qui a été démantelé ne s’engagent dans une spirale qui pourrait conduire à une violence plus grande. C’est ce qu’on a vu dans les années 1970 avec Action Directe. »

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4 • On lira donc avec intérêt ce témoignage de Chaïm Nissim:

Le militant écologiste genevois Chaïm Nissim (53 ans) avait tiré cinq roquettes à l’aide d’un bazooka contre le chantier de la centrale nucléaire de Creys-Malville le 18 janvier 1982. Chaïm Nissim a décidé de rendre publique son action étant donné que les faits se trouvent maintenant prescrits et qu’il ne risque donc plus de se retrouver en prison.


« Je sais qu’il peut paraître bizarre de considérer les roquettes comme un moyen d’action non-violent. Pourtant, nous avons pris toutes les précautions imaginables pour être bien sûrs qu’aucun ouvrier ne risquait d’être touché, nous avons donc commis un attentat non-violent.

J’ai écrit un bouquin 20 ans après sur ces évènements passionnants, sur mes rencontres avec des terroristes (qui eux n’étaient pas des non-violents) et les conflits entre nous. »


Pour se procurer l’arme, le groupe de comploteurs écologistes était entré en contact avec des « autonomes » zurichois, qui à leur tour les avaient mis en relation avec des terroristes allemands proches des réseaux de Carlos. L’arme, un RPG-7 de l’armée soviétique, leur fut remise par l’intermédiaire des Cellules communistes combattantes en Belgique -et les instructions pour l’utilisation données par « des Russes ».


5 • Black bloc / mouvement autonome / anarchisme

« Les Black Blocs sont des structures informelles et décentralisées, sans appartenances formelles ni hiérarchies. Ils sont constitués principalement d’activistes des mouvances libertaires : les black blocs ne sont qu’une technique du mouvement autonome pour défiler dans la rue.


Après les manifestations liées aux différents sommets du G8 en Europe au début des années 2000, les tribunaux européens ont poursuivi des membres de «black blocs» pour vandalisme, association de malfaiteurs et association de malfaiteurs en vue d’une entreprise terroriste. »

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« Le mouvement autonome se distingue par ses pratiques alternatives, son refus des normes politiques dominantes. Être autonomes, c’est refuser de laisser un autre penser et décider à sa place. Cela se traduit par des pratiques tel que l’autoréduction qui consiste pour un groupe d’usagers à imposer par la force une baisse du prix d’un produit ou d’un service. Elle peut aller jusqu’à la gratuité et prendre la forme de véritables pillages de supermarchés. Les autonomes, comme les anarchistes, parlent alors de «communisme immédiat», c’est-à-dire sans phase de transition. L’Autonomie des années 70 se caractérise également par la pratique du sabotage (incendies, attentats à l’explosif) et du banditisme révolutionnaire (hold-up). »

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« Mai 1968 a vu un renouveau des idées anarchistes, qui s’est ensuite amplifié avec la lutte contre la globalisation de l’économie. Le linguiste Noam Chomsky (1928), parfois donné comme le plus influent intellectuel vivant, se réclame ouvertement de l’anarchisme.


Des partisans d’une économie de marché sans entrave se réclament pour cela d’un anarcho-capitalisme, ce qui irrite fort les anarchistes pour qui leur position est inséparable d’un projet politique égalitaire et antiautoritariste jugé incompatible avec une économie où certains peuvent acheter la force de travail que d’autres sont contraints de vendre pour survivre. »

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6 • Terrorisme de masse

Karl Heinzen a théorisé l’action terroriste de masse en 1849, dans Murder:


« The revolutionaries must try to bring about a situation where the barbarians are afraid for their lives every hour of the day or night. They must think that every drink of water, every mouthful of food, every bed, every bush, every paving stone…may be a killer. For them as for us, may fear be the herald and murder the executor. »

Even if we have to blow up half a continent or spill a sea of blood in order to finish off the barbarian party, we should have no scruples about doing it. »

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Tout meurtre volontaire est par principe admis comme un crime contre l’humanité. Mais si les États s’autorisent le meurtre et l’assassinat, ce faisant ils les légitimisent aussi pour les opposants de l’État. Ce n’est donc pas l’acte de tuer en lui-même qui doit être jugé, mais plutôt le cadre qui doit être évalué et relativisé par ceux qui en pèseront l’intention. Victimes ou héros sont créés par les circonstances, non par l’acte. Les opposants à l’absolutisme doivent en conséquence s’astreindre à devenir une organisation supérieure à l’État dans son organisation, ses capacités et ses moyens de destruction: « maximum damage must be accomplished. ».

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L’ACTE TERRORISTE COMME SYMBOLE UNIVERSEL LABELLISABLE

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Peut-on établir un parallèle entre cette construction intellectuelle de l’action directe (révolte personnelle et lutte armée contre un système jugé oppressif dans le but de son affaiblissement et de sa destruction) et le djihad du lone wolf, sans profil religieux affirmé au départ, dans le cheminement d’un travail sur soi le conduisant à l’accomplissement d’un acte symbolique sublimé par le suicide?

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1 • Déclaration d’Ayman Al-Zawahiri, numéro 2 d’Al-Qaida – vidéo du 5 mai 2007

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«Je veux que les Noirs en Amérique, les gens de couleur, les Indiens américains, les Hispaniques et que tous les faibles et opprimés d’Amérique du Nord et du Sud, d’Afrique et d’Asie et partout dans le monde sachent que lorsque nous menons la guerre sainte selon la volonté d’Allah, nous ne nous battons pas seulement pour lever l’oppression dont souffre le peuple musulman, mais aussi pour lever l’oppression de l’ensemble de l’humanité».

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2 • Terrorisme aujourd’hui – Entre guerre du pauvre et propagande par le fait, François-Bernard Huyghe

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« Pour le dire autrement, il existe dans le terrorisme une dimension qu’ignore la propagande en tant qu’elle rassemble dans une même croyance: le défi symbolique. Menacer ou insulter ce en quoi croit l’autre -ses emblèmes, les autorités auxquelles il est soumis, les signes de son orgueil triomphant (comme les Twin Towers) -voilà une des fonctions que remplit l’action terroriste aux yeux de ses partisans.

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Pour le terroriste, organisation militante et organisation communicante sont une seule et même chose. Les idées justifient la violence et la violence illustre les idées en un perpétuel va-et-vient.

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Technicité ? Certes, le terroriste ne peut se doter d’un armement lourd : il n’a pas d’industrie de guerre, d’aviation, de marine, de moyens de transport, d’intendance, de logistique… Mais sa technique de mort (comme d’ailleurs sa technique de communication : Web, vidéo numérique…) est légère, inventive, changeante et surtout incroyablement économique par rapport aux gigantesques panoplies des réguliers. Là où une armée dépense des milliards en hélicoptères, satellites, missiles intelligents, le bricoleur terroriste transforme les avions en bombe, piège les voitures, transforme son propre corps en vecteur, fabrique de petits engins explosifs comme en Irak, tire de loin (ou au contraire de très près au prix de sa vie). »

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3 • Terrorisme, communication et marketing mondial

Les terroristes solitaires visant l’Occident (lone wolfes/volontaires) ne viennent pas de milieux défavorisés et ont fait des études supérieures. Ils ont donc acquis une compréhension intellectuelle des symboles et de leurs rôles dans la société mondialisée actuelle.


Les théoriciens d’une organisation comme Al Qaïda maîtrisent parfaitement l’utilisation des règles basiques du marketing, de la publicité et de la communication. « Gagner des parts de marché », « gagner des parts d’audience » sont donc des objectifs prioritaires de l’organisation terroriste, qui travaille la communication, la diffusion et la promotion de sa marque par une politique de licence et de labellisation maximale mondiale.. .

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L‘EEI ABSOLU = LE TERRORISTE

L’attentat-suicide (commis volontairement par un terroriste répondant à ce profil) respecte une double logique: une arme étudiée et choisie mais « improvisée », inhabituelle donc difficile à détecter, utilisée contre une cible porteuse d’une forte charge symbolique, capable de produire une onde de choc émotionnelle destructrice amplifiable par un nombre de victimes le plus élevé possible.


Mais qui est le terroriste-suicide type?

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1 • Explaining Suicide Terrorism: A Review Essay –Martha Crenshaw

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Les études de Martha Crenshaw expliquent qu’il n’est pas possible pour l’instant de dégager des logiques de profil, de comportement des terroristes solitaires isolés, ni des types de stratégies de leur utilisation par les organisations terroristes structurées.

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« Why would an individual choose to die killing others for a political cause? Such behavior is exceptional rather than routine. Small numbers of recruits may be one of the most important explanations for the comparatively low frequency of suicide attacks, despite their notoriety. Analysis of individual motivation leads to comparisons in other contexts; for example, with the Japanese kamikaze, who left behind extensive correspondence, and with individuals who have practiced self-immolation, or simply with those who have died heroic deaths in battle. The search for a profile of the suicide attacker seems to be as hopeless as the search for a typical terrorist. Organizations channel diverse personal motivations. »

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« Comparing suicide to non-suicide attacks would also contribute to explaining timing and sequencing. We do not yet understand onset and duration. If suicide tactics are effective in coercing the adversary and outbidding rivals, why are they thought to be a last resort? Why not the first resort? Why are some campaigns brief (PKK) and others prolonged (LTTE)? The tactic cannot be explained independently of its strategic context, meaning its place in the group’s overall conception of ends and means as well as its role in government-challenger interactions in a given environment. We know little of the details of group decision making and planning.Suicide tactics cover a continuum: they can be an integral part of insurgency or civil war (Iraq, Afghanistan, Sri Lanka) or isolated attacks on the inhabitants of the capitals of major powers (Britain and Spain) or tourist centers in Asia or the Middle East. »

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Individuals are motivated differently. There is no single pattern. The organization that recruits and directs the suicide bomber remains the most important agent.

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Suicide attacks are no longer surprising, even in Western democracies. At the most basic, they increase the opportunities for attacking an adversary and governments will find it hard to prevent all opportunities. The response should be attentive to the place of suicide tactics in an organization’s overall strategy and employ a broad conception of the threat. Governments also need to be alert to substitution effects. Preventing suicide attacks could stimulate adaptation and innovation, not the abandonment of violence. Governments should also look to the future, in that the purpose and instigation of suicide attacks might change. Today’s threat stems from the powerful association between jihadist beliefs and suicide tactics, but radical Islamists do not own the method.

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The tactic cannot be explained independently of its strategic context, meaning its place in the group’s overall conception of ends and means as well as its role in government-challenger interactions in a given environment. We know little of the details of group decision making and planning. »

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2 • La Pensée extrême : Comment des hommes ordinaires deviennent fanatiques –Gérald Bronner


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Comment un individu verse-t-il dans l’extrémisme? La plupart de nos contemporains ne manquent pas d’attribuer les dérives radicales dont l’actualité regorge à la folie ou à la misère sociale, affective et intellectuelle dans laquelle survivent des milliers d’hommes. La réalité, comme nous le rappelle très justement ce riche et passionnant ouvrage, est pourtant tout autre: la pensée extrême reste bien souvent l’apanage de personnes éduquées, issues de milieux sociaux assez homogènes et peu frappés par la grande pauvreté, pour la plupart entourées, bref, des citoyens « normaux»..

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L’ATTENTAT-SUICIDE COMME RE-ÉCRITURE ÉTERNELLE DE L’ACTE

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1 • Mise en scène, mise en image et sublimation de l’instantanéité

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La mise en scène est primordiale parce qu’elle inclut la théâtralisation de la mort des victimes et la sacralisation du geste de l’auteur, qui atteint l’état d’icône immortelle et devient lui-même symbole (martyr). L’image mystique et auréolée de cette mort doit stupéfier les opinions publiques tout en irradiant leurs gouvernements. L’action-suicide terroriste est aussi son propre message. Le terroriste est l’icône, toujours renouvelée. Il incarne la mort glorieuse personnifiée qu’il sublime en figeant à jamais un message devenu immortel à l’instant de l’acte, et par sa répétition rituelle.

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« Clearly the act is not just about dying and killing. The expectation of gaining status and respect as a martyr for the cause is important, so that individual action is linked to anticipation of both popular approval and collective political success. »

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2 • Transgression

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La double transgression absolue -tuer et se tuer- devient monstrueuse et inconcevable par la démesure de sa dimension, qui rejoint le tabou de la folie ou celui de l’anéantissement mystique fusionnel. Ce qui rejoint l’art.

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3 • Ré-écriture éternelle

Chaque acte terroriste suicide est unique, tout en rejouant toujours la même scène. En ce sens il rejoint la ré-écriture d’une performance. L’auteur se fond parmi la chaîne de ceux qui l’ont précédé dans ce même rôle, ré-incarnation sans fin.

L’acte terroriste suicide est une éternelle reproduction commémorative et incantatoire de lui-même.

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BOMBE HUMAINE : DEUX ÉPOQUES, DEUX VISIONS

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Pour finir, une illustration musicale des deux époques, des deux violences, au travers de la forme et du fond de leur discours.

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version 1979, époque Bazooka – Les signes détachés du sens, la sincérité naïve d’un message à l’énergie brouillonne.

Image de prévisualisation YouTube

Téléphone, La bombe humaine (25-06-1979)

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« Je veux vous parler de l’arme de demain
Enfantée du monde, elle en sera la fin
Je veux vous parler de moi, de vous
Je vois à l’intérieur des images, des couleurs
Qui ne sont pas à moi, qui parfois me font peur
Sensations qui peuvent me rendre fou
Nos sens sont nos fils, nous pauvres marionnettes
Nos sens sont le chemin qui mène droit a nos têtes

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La bombe humaine, tu la tiens dans ta main
Tu as l’détonateur juste à côté du cœur
La bombe humaine, c’est toi elle t’appartient
Si tu laisses quelqu’un prendre en main ton destin
C’est la fin

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version 2007, époque EEI – Le bouillonnement d’une colère diffuse, des symboles acérés pour un message brut.

http://www.dailymotion.com/video/x5xckc

Soprano, Bombe Humaine - Live au Dôme de Marseille

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« Toi qui n’a plus rien à perdre depuis que l’ange Gabriel
S’est habillé en militaire pour te prendre père frère et mère
Qui n’a plus de repères, qui regarde le ciel
Avec espoir de voir pleuvoir des aides humanitaires
Toi qui n’a connu que la guerre
Qui ne vois pas d’chars reculer malgré tes jets de pierres
Toi qui erre entre tombeaux et civières
Toi qui dépouille des cadavres pour te réchauffer l’hiver
Toi ce solitaire, qui n’a pas d’orphelinat pour l’accueillir
Qui n’a que des fous de Dieu pour l’applaudir
Toi que l’Occident a oublié
Toi qui reçoit de la pitié qu’au moment du journal télévisé
Toi qui crois qu’on vit heureux, qui nous déteste
Qui crois qu’on en a rien à foutre de c’qui c’passe dans l’Est
Toi qui n’a pas totalement tort
Vu qu’on boude notre liberté bien au chaud dans notre confort
Toi, qui n’a que quinze ans
Qui n’connaîtra jamais c’qu’est le bonheur d’être un enfant
Toi, qui fixe ce char américain qu’est devant toi
Jette moi ces explosifs, s’il te plaît ne deviens pas…

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Bombe humaine
Bombe humaine
Bombe humaine
Bombe humaine

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Moi qui ai tout à perdre, cette famille si magnifique
Ces potes, si disponibles, ces fans, cet énorme public
Toutes ces personnes qu’ont fait c’que je suis aujourd’hui
Un homme comblé, qu’a tout pour aimer la vie
Moi qui réalise enfin mes rêves, qui s’lève
Du pied droit tous les matins avec le sourire aux lèvres
Moi qu’a tellement peur d’les décevoir
Moi qui n’donne pas assez à Dieu, malgré c’que je reçois
Mais ce soir, pourquoi ne suis-je pas dans mon assiette
Ma tête tourne, et j’entends mes potes me crier « arrête! »
Mes émotions s’embrouillent, ma haine monte
Et j’repense à tous ces gosses du Tiers Monde, j’ai honte
En plus, la culpabilité me hante, l’Afrique a besoin d’aide
Et cette salle est pleine, pour m’aduler quand je chante
Rien à foutre Mej, lâche moi, tu vois pas
Qu’l'hypocrisie qu’on cultive pourrit notre sang donc lâche moi
Que je fasse c’que j’ai à faire
Que j’fasse péter cette salle de concert, qu’on redevienne tous poussière
C’est c’qu’on mérite nous qui laissons faire
Nous qui boudons notre liberté, bien au chaud dans notre confort
Donc lâchez moi!
Vous n’voyez pas, l’Homme ne respire qu’avec la tune
Avec un monde pareil, comment ne pas devenir une…

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Bombe humaine
Bombe humaine
Bombe humaine
Bombe humaine »

n

Les Carnets de Clarisse

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Chaïm Nissim
Le blog de Chaïm Nissim
Retour sur Malville, Chaïm Nissim à cœur ouvert

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Bloc noir
Black Bloc(s): de quoi s’agit? Présentation et analyse par un militant anarchiste

Black Bloc: de l’altermondialisme au terreau d’un futur terrorisme?

Bloc noir
(Wikipedia)

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Anarchisme
L’anarchisme (ou socialisme libertaire)
– Normand Baillargeon

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Terrorisme
Terrorism in context,
Martha Crenshaw (sur Karl Heinzen: Murder, 1849)
“Explaining Suicide Terrorism: A Review Essay”,
Martha Crenshaw
Contribution à la conférence organisée par la French-American Foundation-France et le Centre des Amériques de Sciences Po.
(Paris, 26 mars 2007),
Alain Chouet
Terrorisme aujourd’hui – Entre guerre du pauvre et propagande par le fait, François-Bernard Huyghe

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art press 2
Trimestriel n° 7 – Novembre/décembre/janvier 2008
extraits des articles de Laurent Goumarre, Christophe Kihm, David Zerbib, Anne Tronche, Julie Pellegrin

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