Le défi des IEDs – Interview de Barthélémy Courmont

Written by JGP on décembre 14, 2009 – 7:34 -

Barthélémy Courmont, chercheur à l’IRIS et auteur, avec Darko Ribnikar, d’un ouvrage sur les Guerres asymétriques, a accepté de répondre à quelques questions sur les IEDs.


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Alliance Géostratégique : Que sont les IEDs et en quoi relèvent-ils par essence de l’asymétrie ?


Barthélémy Courmont : Dans les conflits contemporains opposant des forces militaires importantes à des combattants asymétriques, l’utilisation des improvised explosive devices (IEDs) par les insurgés s’est révélée très efficace, et s’est fortement généralisée, notamment en Irak. Les IEDs sont souvent des mines traditionnelles installées près de la route. Pour les cacher, les insurgés les enterrent ou les mettent derrière des panneaux et des glissières de sécurité. Ils les installent également dans les voitures (VBIEDs) afin de réaliser des attentats-suicide. Il existe aussi des radiocommandes BDIED portées par des kamikazes (ce type de dispositif permet de déclencher la charge si le kamikaze est tué ou s’il change d’avis au dernier moment). Ces engins explosifs sont si faciles à fabriquer qu’ils peuvent être produits artisanalement. Comme les attentats suicides, les IEDs permettent à la guérilla d’attaquer les forces militaires sans les combattre directement de manière conventionnelle. Du fait de leur efficacité, ils jouent ainsi un rôle majeur dans la guerre asymétrique, et en sont devenus l’une des caractéristiques.


AGS – Est-il possible d’en dresser une typologie ? Quels sont leurs principaux cas d’utilisations sur les théâtres actuels ?


B.C. : Les IEDs sont le plus souvent des mines traditionnelles installées sur les lieux de passage des convois. Mais il existe de multiples variantes. Les bombes EFP (Explosively Formed Penetrators) contre lesquelles les blindés seraient sans défense sont manifestement de fabrication artisanale, et leur mode de fabrication se retrouve sur les sites internet. Leur utilisation est cependant moins répandue, car elle suppose la présence de combattants, et donc la possibilité pour eux d’être exposés à des représailles.On trouve aussi des VBIED (véhicules transformés en engins explosifs), qui peuvent même contenir des produits toxiques, comme du chlore. Il existe encore des radiocommandes BDIED portées par des kamikazes (ce type de dispositif permet de déclencher la charge si le kamikaze est tué ou s’il change d’avis au dernier moment). Les insurgés ont aussi pour habitude de piéger des maisons HBIED, la tactique consiste à tirer sur descombattants armés puis d’attendre qu’ils prennent d’assaut la position, une fois qu’ils ont pris la maison, la charge est déclenchée. L’explosion amplifiée par l’effondrement du bâtiment laisse peu de chance à ceux qui se trouvent à l’intérieur. En fait, les IEDs peuvent revêtir de multiples formes, et ces dernières sont par ailleurs évolutives.


L’IED présente sûrement le meilleur exemple d’asymétrie, et on peut les retrouver sur tous les théâtres d’opération, plus facilement encore quand nous sommes en présence d’acteurs disposant de moyens très limités, qui trouvent dans les IEDs une réponse à leurs carences techniques. Comme l’a fait remarquer le général Vincent Desportes dans son livre La guerre probable, tandis que les dépenses dans la lutte contre les IEDs des Etats-Unis ont coûté plus cher que le projet Manhattan (programme de recherche nucléaire entre 1942 et 1945), à l’opposé Al-Qaïda et tout autre acteur non étatique serait probablement financièrement incapable de s’offrir des F-22. Que ce soit en Irak ou en Afghanistan, la guérilla a trouvé des moyens plus discrets pour cacher les IEDs aux yeux de soldats qui les cherchent de plus en plus prudemment : ils les cachent dans les carcasses des animaux, les camouflent comme des roches ou les colorent afin qu’ils soient indifférenciables d’un morceau de béton. Ils les cachent aussi dans des charrettes, des boîtes de peinture, des sacs-poubelles et des bouteilles en plastique. Tous les moyens, en particulier les plus rudimentaires et de ce fait quasi invisibles, sont bons.


AGS : Quelle a été jusqu’ici leur influence sur les approches (de niveaux stratégique et tactique) de contre-insurrection en Irak et en Afghanistan ?


B.C. : Elle est importante, mais s’inscrit dans une prise de conscience plus générale du phénomène de guerre asymétrique, qui était totalement négligé il y a encore quelques années.La généralisation de l’utilisation des IEDs explique en partie la tactique américaine, qui consiste à détruire des bâtiments qui peuvent abriter des combattants hostiles plutôt que de prendre le risque de tomber dans un piège. A partir de quelques paradoxes simples, la plupart des principes de la guerre conventionnelle sont remis en cause dans le manuel de contre-insurrection utilisé en Irak à partir de 2007 :

  • « Parfois, plus vous protégez votre force, moins elle est sécurisée »;

  • « Parfois, plus la force est utilisée, moins elle est efficace »;

  • « Parfois ne rien faire est la meilleure solution »;

  • « Certaines des meilleures armes des soldats chargés de la contre-insurrection ne tirent pas »;

  • « Il vaut mieux un résultat moyen obtenu par les forces locales qu’un bon résultat par nos troupes »;

  • « Une tactique efficace une semaine ne l’est pas nécessairement la suivante. Le fonctionnement dans une province ne garantit pas son succès dans une autre ».

On voit très nettement dans ces différents points que, sans être nommés, les IEDs ont fortement déterminé les changements dans les modes opératoires. Désormais, les forces armées des grandes puissances s’engageront sur des théâtres extérieurs en tenant compte de la très probable utilisation d’IEDs par leurs adversaires.


AGS : Peut-on dire aujourd’hui que l’armée américaine et ses alliés ont largement pris la mesure des IEDs ?


B.C. : Oui, et le cas de l’Irak est ici particulièrement significatif. Les IED sont considérées comme une telle menace que cela a poussé les Américains à créer une nouvelle organisation inter armée, la JIEDDO (Joint IED Defeat Organisation). La JIEDDO disposait d’un budget de 4,4 milliards de dollars en 2008 pour réfléchir à des parades efficaces. Mais si les parades existent, elles sont chères et souvent difficiles à utiliser. Par exemple, les véhicules MRAP (Mine Resistant Ambush Protected) coûtent plus de 100.000 dollars à transporter depuis les Etats-Unis vers un théâtre d’opération comme l’Irak ou l’Afghanistan. Mais les Américains ont besoin de six mois entre le moment où un type d’IED est constaté et le moment où le système est fixé sur les véhicules en Irak. Dans une période de paix, il s’agit d’une vitesse remarquable, mais en ce qui concerne l’Irak, en six mois un autre type de menace a déjà émergé avec l’apparition de nouveaux IEDs. Ces engins sont ainsi presque toujours en avance sur les moyens pour y faire face. Néanmoins, les forces américaines ont réalisé les achats de véhicules MRAP et les opérations de renseignements nécessaires pour obtenir la baisse considérable de soldats tués par des IEDs en 2008. Il y a donc eu de réels progrès.


AGS : Quid de la « bombe radiologique » : son utilisation est-elle envisagée par certains groupes terroristes ? La menace est-elle à prendre au sérieux ?


B.C. : La possibilité pour des groupes non étatiques de disposer de missiles balistiques étant, pour l’heure, quasi nulle, et leur maniement n’étant pas accessible à tous, l’utilisation d’armes nucléaires par des terroristes n’est possible que de façon totalement asymétrique et à l’aide de moyens techniquement limités. Dès lors, se trouve posée la question de la menace de la « valise » nucléaire, à savoir le transport sur un lieu défini d’une charge nucléaire, de manière à produire des effets dévastateurs à moindre coût. Un tel scénario, dont la possibilité reste cependant très réduite, constitue la menace la plus réelle en matière de terrorisme nucléaire, car elle est la plus facilement réalisable. De même, elle permettrait de provoquer un effet de surprise, là où un missile balistique aurait de grandes chances d’être intercepté avant d’atteindre son objectif. A cet égard, une arme radiologique représente un défi de taille, d’abord en raison de la plus grande simplicité à déclencher l’explosion (il s’agirait d’utiliser n’importe quel type d’explosif, avec des effets de dissémination des matières radioactives provoquant l’effet escompté) ; ensuite en raison de la plus grande simplicité à se procurer les matériaux permettant de mettre au point une telle bombe sale. Il n’y a pas besoin d’une grande quantité de matériaux fissiles, et leur qualité importe peu. Des déchets radioactifs sont même tout aussi nuisibles. De même, il ne s’agit pas d’une bombe atomique, mais d’un engin explosif auquel sont associés des matériaux radioactifs. Le risque est donc réel, et est d’ailleurs pris très au sérieux. Parmi les différentes initiatives permettant d’identifier les risques et de réduire les possibilités d’accès à des matériaux sensibles (auxquels on peut ajouter des agents biologiques ou chimiques), la résolution 1540 du Conseil de Sécurité de l’ONU s’efforce, depuis sa signature en 2004, de lutter contre la prolifération des acteurs non étatiques, en mettant l’accent sur la nécessité de protéger les sites les plus sensibles. Les centres de retraitement et de stockage des déchets radioactifs sont bien entendu sur la liste. Quant à savoir si de telles armes intéressent les groupes terroristes, il est difficile d’apporter des réponses catégoriques, mais pour de multiples raisons évoquées ici, les bombes radiologiques présentent pour ces organisations un attrait certainement plus grand que les armes nucléaires « classiques ».


Propos recueillis par JGP, Mon Blog Défense

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No Comments to “Le défi des IEDs – Interview de Barthélémy Courmont”

  1. Stephane Taillat Says:

    Une remarque sur la troisième question. En Irak et plus globalement pour l’ensemble des théâtres que les Américains englobent dans les « campagnes de contre-insurrection », les Engins Explosifs Improvisés ont été inclus dans le paradigme de « l’approche culturelle ». Selon cette dernière, il faut agir sur et par les réseaux sociaux pour saper les fondements de la menace plutôt que de se contenter d’agir en surface pour en diminuer les manifestations violentes. En ce sens, lutter contre les IEDs a nécessité la sécurisation des populations locales, voire leur retournement dans la lutte contre les insurgés. Une approche connexe a consisté à démanteler les cellules et les voies d’approvisionnement plutôt que de se limiter à une défense en dernière limite.
    Un exemple hors Irak est le cas de la construction des routes en Afghanistan, notamment dans la province de Kunar en 2005-2006. Ce processus, initialement prévu pour limiter la menace IED (ce qui s’apparente à un Rocher de Sisyphe car il s’agit là du classique mouvement de la cuirasse contre l’épée), a permis d’inclure la population locale dans sa défense même, ce qui s’est avéré comme la meilleure arme contre ces engins.
    Bref, les IED n’ont pas directement influé dans le changement de paradigme mais ils ont agi fortement sur celui-ci. En 2004-2005 en effet, la « bataille des convois » était la principale préoccupation des Américains sur place. En 2005, Montmogery McFate écrivait un article fondateur sur la lutte contre les IED par les « réseaux sociaux ».

  2. Electrosphère Says:

    @ Mr Courmont,

    Attention sur un point : les IED sont le premier facteur de mortalité pour les soldats de la coalition en A-stan, passant de de 32% en 2006 à 62% en 2009 !

    A lire dans Times : »Information is not beautiful » : http://www.guardian.co.uk/news/datablog/2009/nov/13/information-beautiful-afghanistan

    Merci beaucoup pour vos remarquables analyses.

  3. JGP Says:

    En lien avec l’article de F. de St V. sur la situation en Afghanistan (http://www.alliancegeostrategique.org/2009/12/05/insecurite-routiere-en-afghanistan/), n’y a-t-il pas finalement une répétition de ce qui s’est passé en Irak il y a quelques années ? Et dans ce cas peut-on prévoir que le problème va y trouver des solutions comparables ? Ou en quoi est-ce différent ?

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