Drones : l’US Air Force crashe plus que l’US Army
Written by Charles Bwele on décembre 10, 2009 – 9:23 -
Aux commandes des drones Predator, les pilotes de chasse semblent beaucoup moins fiables à l’atterrissage que des opérateurs civils… Et le pilote automatique !

Le DoD crashe son venin
Le directeur logistique et achats du Pentagone John Young s’en est pris vertement à l’US Air Force, l’accusant de perdre beaucoup plus de drones que l’US Army. L’armée de l’air américaine a perdu 65 de ses 195 Predator/Reaper du fait « d’erreurs humaines liées au contrôle depuis le sol » (à hauteur de 36% des pertes), notamment lors des phases d’atterrisage (15%). Sans pour autant fournir des statistiques comparatives, le département de la défense a indiqué que l’US Army « n’a perdu qu’une fraction insignifiante de sa flotte » de Sky Warrior car elle fait nettement plus confiance au système intégré d’atterrissage automatique.
NB : Le Sky Warrior est une version lourde du Reaper (ou Predator-B) destinée à l’armée de terre.
Young blame l’USAF d’exclure volontairement ce système d’atterrissage automatique de l’avionique de ses Predator/Reaper, de ses procédures de vol, des mises à jour logicielles/matérielles de ses stations de contrôle et même de son budget. Ces dispositifs permettraient pourtant au corps aérien de réduire ses pertes de 25%, selon le Pentagone qui a pressé l’armée de l’air (par voie de mémorandum) de remédier à ces manquements. « Ce ne sera guère une surprise si l’Air Force résiste », a ajouté Young après avoir rappelé le coût unitaire du Predator : de 3 à 4 millions de dollars selon les versions.
Pour couronner le tout, Young a dénoncé l’absence complète de communication et de collaboration entre les corps aérien et terrestre, et ce, malgré la quasi similarité des drones Predator/Reaper et Sky Warrior. En effet, l’Air Force et l’Army refusent explicitement de partager des informations techniques/tactiques et de produire des prestations connexes dans divers domaines : motorisations, avionique, logistique, maintenance et gestion des achats auprès des constructeurs. Ce séparatisme forcené est du à des divergences philosophiques et à des différences opérationnelles entre les deux armes.
De Top Gun à XBox
Depuis 2007, l’US Air Force et l’Air National Guard ont affecté plusieurs centaines de leurs pilotes aux centres de contrôle de drones basés en Arizona, au Texas, au Dakota et en Californie du nord. Maverick et Goose quittèrent leurs cockpits et leurs bases aériennes pour piloter (via liaison satellittaire) des Predator, Reaper et Global Hawk orbitant dans les cieux irakien, afghan et pakistanais. Ces affectations suscitèrent pas mal de désarroi chez ces barons de l’USAF préférant de loin tournoyer à bord de leurs F-16 dans l’espace aérien ennemi plutôt que « joysticker » et pianoter dans des salles climatisées « au pays ».

Au décollage, le drone est pris en main par un pilote USAF situé dans la base aérienne (en Irak, en A-stan, au Pakistan) de départ. Quelques minutes plus tard, ce contrôle est transféré à des compagnons d’armes localisés aux États-Unis qui mèneront à bien la mission par rotations. Car, si un F-15 ou un F-16 vole en moyenne 4 à 5 heures par sortie dans les cieux orientaux, un Predator/Reaper peut patrouiller pendant 15 à 20 heures d’affilée. Peu avant l’atterrissage, le joysticker d’Amérique restitue le contrôle de l’engin à son homologue d’Orient; la maintenance, le ravitaillement et le réarmement seront assurés dans la base aérienne par du personnel spécialisé.
Pour l’US Air Force – comme pour la Royal Air Force – , un drone doit toujours être contrôlé par un pilote issu de ses rangs ou par un opérateur gradé qui a auparavant accumulé plusieurs heures de vol derrière un cockpit. Corollairement, le corps aérien a vite constaté que ces warbots nécéssitent autant voire plus d’effectifs que l’aviation de chasse.
L’US Army juge les barons de l’USAF plutôt onéreux : formation, salaires, couverture médicale et retraites. Dès lors, elle associe – souvent mais pas toujours – opérateurs militaires et civils au contrôle de ses Sky Warrior, appareils moins exigeants en personnel et en entretien que les Predator/Reaper et dotés d’une autonomie moindre (7 heures). Qu’ils soient militaires ou civils, ces opérateurs n’ayant aucune expérience derrière un cockpit sont longuement formés au pilotage de drones au sein du corps terrestre; minimum requis : au moins un diplôme universitaire.
Au décollage, l’opérateur US Army peut choisir de prendre le Sky Warrior en main ou le laisser s’élancer dans les airs par ses propres moyens. Dans la phase finale de descente et d’atterrissage, il est tenu de laisser Terminatrix se poser tout seul comme un grand, sauf cas de force majeure : bogue avionique, défaut de structure, relief ou météo particulièrement difficile, etc. Par ailleurs, l’opérateur est situé dans la proximité du théâtre d’opérations (à 50 km en moyenne) et peut piloter son drone dans la limite des 125 km autorisant la transmission des données (radioguidage et navigation), il est donc régulièrement au contact des forces terrestres appuyées ou devancées par le warbot.
Le manque de données empiriques/comparatives détaillées (par corps d’armes, par type d’engin, par pays, etc) ne permet guère de conclure en toute hâte, les États-Unis étant aujourd’hui la seule nation à disposer de flottes civiles et militaires de drones aussi massives qu’intensément exploitées. Toutefois, doit-on considérer que les technologies « aérobotiques » deviennent plus fiables que des pilotes chevronnés notamment dans une phase critique comme l’atterrissage ? Si tel est le cas, la réticence de l’US Air Force à intégrer pleinement l’atterrissage et le décollage automatiques au pilotage de ces drones relève-t-elle de facteurs psychologiques passablement éludées ? Cette problématique n’est-elle pas un indicateur de tendances futures dans la relation entre l’homme et le soldat-robot ?
Dans les années 80, les pilotes de ligne avaient résisté à la suppression du mécanicien de bord et à l’informatisation des cockpits pour des motifs plus romantiques que réels. Quelques décennies plus tard, on en pouffe presque de rire…
Crash narcissique
Ce sont pourtant ces facteurs essentiellement pyschologiques qui imprègnent les dissensions entre l’Air Force et l’Army dans la gestion de leurs flottes robotiques.
Se considérant comme le seul corps habilité à piloter ou à radioguider des engins volants, l’USAF a vainement tenté de marginaliser l’armée de terre des programmes aérobotiques américains grâce à un savant lobbying auprès du Pentagone. Or, c’est précisément l’US Army qui humiliera presque l’armée de l’air par son approche low cost et suscitera quelque tollé chez bon nombre de pilotes. « On a affaire à un engin capable d’abattre net huit chars d’assaut. Comment peut-on confier l’usage de cette force létale à un aviateur non-gradé ou à un contractuel civil ? », s’interrogeait un opérateur USAF de Prédator sous couvert de l’anonymat. Dans tous les cas, General Atomics, concepteur du Sky Warrior, ne s’en plaindra point.
La « dronisation » partielle ou croissante de l’US Air Force, de l’US Army et de l’US Navy est donc vécue en filigrane par de nombreux uniformes blancs comme une blessure narcissique multiple. Que des warbots se substituent progressivement à eux et à leurs avions dans des missions de reconnaissance, de patrouille et d’appui-feu, ça passe. Qu’ils soient ensuite placardés au radioguidage de ces jouets de la mort dans des salles climatisées, ça casse mais c’est réparable, les soldats-robots ayant amplement besoin de leur support technique au sol et dans les airs. Que l’armée de terre leur préfèrent carrément des cols blancs, ça crashe.
Dès lors, plusieurs barons de l’US Air Force sont persuadés que, tôt ou tard, le drone sera à une bonne partie de l’aviation de chasse ce que le MP3 fut à l’industrie musicale : une technologie férocement disruptive menaçant métiers et hiérarchies, bouleversant de surcroît une certaine conception de l’aviation et de la guerre. Le développement du drone furtif RQ-170 de reconnaissance (tout le monde dit merci au blog ami Secret Défense!) démontre amplement l’incroyable rapidité des évolutions technologiques en la matière, et laisse présager un cycle de renouvellement accéléré de ces flottes robotiques. Repensons aux évolutions de l’aviation et à ses impacts tactiques et stratégiques de 1914 à 1945 : nul doute que l’introduction graduelle de drones dans tous les corps d’armes engendrera des paradigmes imperceptibles ou inimaginables à l’heure actuelle.
Dans le cas américain, des mamas noires ou latinos seront peut-être soulagées de savoir leurs fistons mobilisés derrière des consoles létales plutôt que positivement discriminés sur un front éloigné ou dans une prison du comté. Au fait, doit-on décorer ces Boys pour des actions décisives menées à très longue distance du feu ennemi ?
Charles Bwele, Electrosphère
En savoir plus :
-
DoD Buzz : Young Slams AF Over UAVs
-
The Register : US Army plans robot planes operated by non-pilots
Tags: aéronautique, Afghanistan, aviation, drone, Irak, predator, robotique, UAV, UCAV
Posted in Armement, Charles Bwele/Électrosphère, Militaire, Technologie | 4 Comments »










décembre 10th, 2009 at 11:14
Sympa de voir le côté américain, mais les Européens essaient également de faire entendre leur voix : http://defense-jgp.blogspot.com/2009/12/le-programme-neuron-par-thibault.html
décembre 10th, 2009 at 4:58
@ JGP,
J’ai choisi cette problématique d’abord parce qu’elle me paraît hautement intéréssante, et qu’ensuite, à l’heure actuelle, elle se pose bien plus aux Etats-Unis qu’ailleurs du fait de leur immense flotte (militaire comme civile) de drones et de l’énorme masse critique que cela induit en termes de conception, d’ingénierie et même d’incidents techniques.
Le projet nEURON, certes inconstestablement prometteur, n’en est pas encore là. Quand il produira lui aussi des incidents techniques valant le détour, je serais au tournant (LOL) avec mon clavier.
En tout cas, ton article fait une remarquable présentation du programme nEURON…
Cordialement
décembre 10th, 2009 at 8:13
[...] Pour aller plus loin : à lire, cet excellent article de l’Alliance géostratégique, au sujet de la « casse » des drones américains [...]
décembre 13th, 2009 at 8:59
Tiens, vous avez remis au goût du jour cet article datant d’il y a quelques mois ?
A-t-on du nouveau depuis, les procédures ont elles été changées ?
Rappelons que si le nombre d’avions de combat pilotés commandés se réduit à peau de chagrin outre Atlantique (comme dans notre vieille Europe), c’est désormais en centaines d’exemples que l’USAF reçoit des drones.