La dissuasion nucléaire est-elle possible ?
Written by R Lalanne on novembre 26, 2009 – 8:50 -
La question de la possibilité théorique et pratique de la dissuasion nucléaire est un thème récurrent alors que la Corée du Nord et l’Iran ambitionnent de se doter d’armes nucléaires. Pourtant, on aurait tort de se focaliser uniquement sur des États ou des régions que les médias aiment à présenter comme des acteurs irrationnels. Pourrait-on trouver des cas où l’utilisation de l’arme nucléaire serait tout à fait possible ?

John Mearsheimer, par exemple, conçoit des cas où l’arme nucléaire aurait pu être utilisée. Partant de son école théorique, en l’occurrence le néo-réalisme, Mearsheimer considère que les États ne recherchent pas la puissance sous la pression d’une nature humaine qui aspire à la domination – ce que défendent les réalistes classiques. Au contraire, Mearsheimer considèrent que les États recherchent la sécurité sous la contrainte d’un système international dont le principe organisateur est l’anarchie. Cette anarchie étant alors conçue comme un principe objectif, Mearsheimer en vient à défendre un réalisme offensif où la recherche de la sécurité pousserait les États à éliminer leur rivaux potentiels en vue d’occuper une position hégémonique mondiale ou régionale.
Chez Mearsheimer, un monde nucléaire ne change donc pas d’un monde conventionnel, la guerre étant toujours possible car les États recherchent la sécurité par l’élimination de leur rivaux. Dans Conventional Deterrence (1983), il conçoit ainsi un scénario pouvant entraîner l’utilisation de l’arme nucléaire suite à l’échec de la dissuasion conventionnelle. Dans le cas où l’URSS conduirait une attaque blietzkrieg en Europe de l’Ouest, la dissuasion conventionnelle de l’OTAN pourrait ne pas fonctionner car le coût d’une guerre serait moindre pour l’URSS que si elle conduisait une attaque d’attrition. Or si l’URSS parvenait à menacer l’intégrité territoriale de l’Europe de l’Ouest, une frappe nucléaire serait concevable pour envoyer un signal avant une escalade éventuelle. Derrière cette thèse, Mearsheimer critique le doctrine du « non recours en premier » suivie alors par l’OTAN. Car si l’arme nucléaire est une arme de dissuasion, elle doit être aussi et surtout conçue comme une arme d’emploi.
Mais la pensée de Mearsheimer n’est pas constante. Si au début des années 1990, il a pu défendre le maintien d’une force nucléaire ukrainienne et a même appelé à une nucléarisation de l’Allemagne pour profiter de l’effet stabilisateur de l’arme nucléaire, il affirme dans The Tragedy of Great Power Politics (2001) que l’effet de dissuasion du nucléaire n’est pas automatique, comme en témoigne la guerre du Kippour en 1973.
Bien entendu, la vision de Mearsheimer prend bien souvent une posture provocatrice et son cynisme a souvent pour fonction d’ouvrir les portes d’une réflexion théorique. Dans un article paru dans Newsweek en 2008 (« Middle East: Know the Limits of U.S. Power », 8 décembre 2008), Mearsheimer nuance ainsi son opinion en appelant à garantir la sécurité américaine face à l’Iran par du « offshore balancing ». Par cette stratégie, l’équilibre serait porté sur les puissances régionales, en l’occurrence l’Iran, l’Irak et l’Arabie Saoudite. Parallèlement, Washington maintiendrait trois niveaux d’engagement : un engagement diplomatique constant; une utilisation des moyens militaires aériens et navals pour répondre à une menace; une utilisation de l’ensemble des moyens militaires si la menace se concrétisait et que l’équilibre régional était rompu.
Les opinions de Mearsheimer n’en soulèvent pas moins un certain nombre de questions plus large quant à la capacité dissuasive du nucléaire. Généralement, le nucléaire militaire est abordé en adhérant au postulat de l’unicité et de la rationalité des acteurs. Or, sur ce point, il importerait de mieux prendre en compte l’ensemble des travaux qui, du réalisme néo-classique au constructivisme, cherchent à intégrer dans leurs analyses l’ensemble des facteurs domestiques (décideurs, fonctionnement institutionnel et bureaucratique, idéologie, etc.) qui filtrent les influences systémiques anarchiques.
Une telle lecture pourrait ainsi permettre de repenser la fiabilité décisionnelle et technique du nucléaire, mais aussi et surtout de nuancer le postulat de la rationalité des acteurs. Toutefois, dans ce domaine, la rationalité découle bien souvent d’une interprétation essentiellement occidentale alors que la dissuasion nucléaire n’est pas forcément étanche à d’autres cultures.
En partant de la différence établie par Max Weber entre rationalité en finalité et rationalité en valeur (la motivation de l’action doit se comprendre en rapport avec une culture et des valeurs), on pourrait très bien ouvrir l’hypothèse qu’un État doté de l’arme nucléaire pourrait valoriser la destruction, et cela en toute rationalité par rapport à ses valeurs. Si la probabilité pratique d’un tel scénario reste faible, sa probabilité théorique demeure entière.
Romain Lalanne
Tags: bombe nucléaire, dissuasion nucléaire, Mearsheimer, puissances nucléaires militaires
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