Débat nucléaire : une nécessité et une urgence
Written by Olivier Kempf on novembre 23, 2009 – 8:42 -
Ce jour, a eu lieu le colloque de Participation et Progrès sur le nucléaire à l’Assemblée nationale. La première demi-journée était particulièrement intéressante (explications et donc perspectives), celle de l’après-midi fut différente car on y vit les plaidoyers s’affronter : une dispute française avec des envolées, des remous, du caractère.

De la journée, je retiens une nécessité, et une idée (billet publié simultanément sur EGEA).
1/ La nécessité : l’urgence du débat
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Urgence qui tient au calendrier, puisque se succéderont d’ici un an de nombreuses échéances signalées par B. Tertrais : négociation Start III, « révision de la posture nucléaire américaine », nouvelle doctrine militaire russe, conférence de révision du TNP, sommet sur la sécurité nucléaire, éventuellement lancement des négociations Start IV, nouveau concept de l’Otan, négociations sur le FMCT (matières explosives). Il ne s’agit là que du calendrier officiel, sans parler du calendrier contingent, lié à l’Iran, à la Corée…
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Urgence qui tient aussi à la nouvelle situation. Le nucléaire a longtemps été synonyme d’empêchement de guerre. Or, depuis la fin de la guerre froide, les conditions ont manifestement changé, puisque le nucléaire a perdu son pouvoir structurant, tandis que les guerres n’ont cessé de prendre leur autonomie. L’arme nucléaire n’est alors plus celle du statu quo. Et il y a comme une attraction fatale entre les désordres nucléaires et les risques de conflictualité, pour reprendre les mots de L. Gautier.
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Urgence qui tient au débat qui couve à l’Otan sur le renouvellement des armes nucléaires substratégiques, débat signalé par des nombreux participants, débat que j’ai essayé d’expliciter (article à paraître).
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Urgence qui tient à la nucléarisation galopante des Asies (Moyen-Orient, Asie du sud, Asie de l’est, évoquée notamment par le Général Quesnot).
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Cette urgence contraste avec la panne de la théorie nucléaire, et notamment de la dissuasion. C’est particulièrement vrai en France d’un double point de vue :
- d’abord purement français : la dissuasion de représailles massives a-t-elle encore un sens ? Ou plus exactement, suffit-elle à répondre à tout ?
- dans le cadre européen ensuite, car comme de nombreux intervenants l’ont fait remarquer, chacun commence à prendre conscience de l’européanisation inéluctable de l’arme française.
2/ L’idée : la nature de l’arme
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En effet, tout le système était bâti sur un précepte : l’arme nucléaire est fondamentalement défensive. Au point qu’on ne voyait pas comment l’utiliser offensivement.
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Or, ce qui marche évidemment du faible au fort ou du fort au fort (et explique entre autres les démarches iraniennes et coréennes, mais aussi indiennes, israéliennes et pakistanaises) n’est pas du tout évident du fort au faible ou du fort au fou (ou appelé comme tel). Dès lors, la dissuasion change de nature. L’arme nucléaire, arme de non-emploi (ou plus exactement, arme de menace d’emploi) deviendrait alors une arme d’emploi. Mais pour être efficace, elle doit être adaptée. La notion de représailles massives ne convient plus. L’arme nucléaire deviendrait alors offensive.
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Il faut en conséquence évoquer des évolutions technologiques : soit pour les exposions d’altitude, soit par une miniaturisation actuellement plus difficile. Cette évolution technologique semble inéluctable, et elle aura lieu à l’étranger (il est probable que les Américains travaillent activement là-dessus). Elle aura peut-être lieu en France. Dans tous les cas, il faut dès à présent penser cette évolution.
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Car du moment où vous envisagez que le nucléaire devienne une arme d’emploi, beaucoup de choses sont dénaturées : quelle distinction faites vous entre tactique, pré-statégique et stratégique ? Quel critère d’emploi adoptez-vous ? Quelle doctrine élaborez vous ? quelle délégation d’ouverture du feu accordez-vous ? Quelle garantie d’emploi « à juste mesure » apportez-vous ?
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Pour sortir du seul cadre militaire, quel discours politique tenez-vous ? Comment assurer que vous aurez un emploi « sage » de l’arme ? N’encouragez-vous pas la confusion actuelle entre le NUC d’une part, le BIO-CHIM d’autre part (confusion déjà activement entretenue par les Américains, avec le résultat que l’on sait s’agissant le l’Irak de Saddam) ? Quant on voit l’échec du TNP, on n’est pas optimiste…
Ainsi, la question actuelle n’est peut-être pas, contrairement aux apparences, celle du désarmement nucléaire, mais celle du réarmement nucléaire. Qu’on me comprenne bien : il n’y a de ma part aucun discours normatif (« il faut que… »). Précisément, je n’appelle ni au réarmement nucléaire, ni à la transformation de la bombe en arme offensive. Je dis juste que le débat doit avoir lieu, et qu’il doit prendre en compte l’environnement actuel, et non celui de la naissance double de l’arme et de la doctrine, dans les années 1960… La modernisation conceptuelle doit accompagner la modernisation technique.
Ainsi, le débat ne fait que s’ouvrir. Il est heureux qu’Alliance Géostratégique y ait contribué très tôt…. Car il est loin d’être clos.
O. Kempf, EGEA
Tags: bombe nucléaire, dissuasion nucléaire, puissances nucléaires militaires, Stratégie
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novembre 24th, 2009 at 5:03
Le colloque était co-organisé aussi avec le club Démocraties. La notion de représailles massives pour la France est sujet à interrogation. En effet, l’intégration de quelques monocharge sur les M-45, l’intégration de charges électromagnétiques, les charges variables sur les ASMP-A indiquent une volonté de sortir du tout ou rien sans nécessairement faire revenir « par la fenêtre » le débat du fort au fou et les micro-nukes.
AD (ERM)
novembre 24th, 2009 at 5:03
Le colloque était co-organisé aussi avec le club Démocraties. La notion de représailles massives pour la France est sujet à interrogation. En effet, l’intégration de quelques monocharge sur les M-45, l’intégration de charges électromagnétiques, les charges variables sur les ASMP-A indiquent une volonté de sortir du tout ou rien sans nécessairement faire revenir « par la fenêtre » le débat du fort au fou et les micro-nukes.
AD (ERM)
novembre 24th, 2009 at 10:49
André, tu as raison de rappeler la co-organisation du colloque par Démocraties.
Quant à la notion de représailles massives, elle demeure quand même au centre de la doctrine. Mais tu as raison de mentionner que les évolutions technologiques auraient déjà dû amener un renouveau théorique. Celui-ci me paraît aujourd’hui plus que jamais urgent pour les raisons que j’ai dites.
EGéA
novembre 24th, 2009 at 10:49
André, tu as raison de rappeler la co-organisation du colloque par Démocraties.
Quant à la notion de représailles massives, elle demeure quand même au centre de la doctrine. Mais tu as raison de mentionner que les évolutions technologiques auraient déjà dû amener un renouveau théorique. Celui-ci me paraît aujourd’hui plus que jamais urgent pour les raisons que j’ai dites.
EGéA
novembre 26th, 2009 at 6:13
Pour préciser davantage les choses par rapport à mon précédent commentaire, l’intégration dans les outils nucléaires français d’une forme de flexibilité (charges variables, EMP, tir fractionné, etc.) ne doit pas être associée à une volonté de recourir à l’arme nucléaire comme outil d’action. Le paysage doctrinal repose encore et toujours sur le dissuasif. Cependant, la crédibilité du message doit reposer sur des outils qui ont davantage de pertinence face à un environnement où l’anti-cité n’a plus de pertinence; sauf dans la gamme ultra-haute de la guerre nucléaire totale (les Etats nucléaires historiques). L’anti-cités reste encore un des fondement des puissances nucléaires de première génération mais l’évolution des paramètres techniques, politiques et doctrinaux et la recherche d’une maîtrise de la seconde frappe permettront également, à terme, à ces Etats de s’affranchir de l’anti-démographique.
Tout est dans le message.
novembre 26th, 2009 at 6:13
Pour préciser davantage les choses par rapport à mon précédent commentaire, l’intégration dans les outils nucléaires français d’une forme de flexibilité (charges variables, EMP, tir fractionné, etc.) ne doit pas être associée à une volonté de recourir à l’arme nucléaire comme outil d’action. Le paysage doctrinal repose encore et toujours sur le dissuasif. Cependant, la crédibilité du message doit reposer sur des outils qui ont davantage de pertinence face à un environnement où l’anti-cité n’a plus de pertinence; sauf dans la gamme ultra-haute de la guerre nucléaire totale (les Etats nucléaires historiques). L’anti-cités reste encore un des fondement des puissances nucléaires de première génération mais l’évolution des paramètres techniques, politiques et doctrinaux et la recherche d’une maîtrise de la seconde frappe permettront également, à terme, à ces Etats de s’affranchir de l’anti-démographique.
Tout est dans le message.
novembre 26th, 2009 at 11:05
« mais l’évolution des paramètres techniques, politiques et doctrinaux et la recherche d’une maîtrise de la seconde frappe permettront également, à terme, à ces Etats de s’affranchir de l’anti-démographique »
Bref, l’environnement de la dissuasion évolue, que ce soit politiquement ou techniquement. En revanche, l’évolution doctrinale n’a pas encore eu lieu. Or, elle ne peut intervenir que s’il y a débat.
Ce débat est multiple : politique ment (Europe, voisinages plus lointains) ; technologiquement (souplesse, ou miniaturisation). Il faut donc examiner la conjonction de cette double évolution, pur déterminer les conséquences militaires possibles (défensif, réactif, préemptif/préventif, offensif, tactique/préstratégique/stratégique, …), et parmi ces possibles choisir une doctrine : on en est encore loin. Mon billet n’a pour ambition que de signaler le champ des possibles.
Olivier
novembre 26th, 2009 at 11:05
« mais l’évolution des paramètres techniques, politiques et doctrinaux et la recherche d’une maîtrise de la seconde frappe permettront également, à terme, à ces Etats de s’affranchir de l’anti-démographique »
Bref, l’environnement de la dissuasion évolue, que ce soit politiquement ou techniquement. En revanche, l’évolution doctrinale n’a pas encore eu lieu. Or, elle ne peut intervenir que s’il y a débat.
Ce débat est multiple : politique ment (Europe, voisinages plus lointains) ; technologiquement (souplesse, ou miniaturisation). Il faut donc examiner la conjonction de cette double évolution, pur déterminer les conséquences militaires possibles (défensif, réactif, préemptif/préventif, offensif, tactique/préstratégique/stratégique, …), et parmi ces possibles choisir une doctrine : on en est encore loin. Mon billet n’a pour ambition que de signaler le champ des possibles.
Olivier