Trois arguments sur les opérations en Afghanistan

Written by R Lalanne on septembre 19, 2009 – 2:55 -

Romain Lalanne

L’idée de ce double argumentaire m’est venue à la lecture des différentes contributions au débat qui anime depuis quelques jours le site de Small Wars Journal. Trois sujets sont abordés : l’intérêt national américain, la question du soutien de la population et les opérations sur la frontière afghano-pakistanaise.

1. L’intérêt national américain

C’est la question que l’on devrait prioritairement se poser dans la mesure ou elle conditionne l’ensemble des fondements stratégiques des opérations en Afghanistan. Mais il faut être réaliste : l’intérêt national de la Grande-Bretagne, du Canada ou de la France ne compte pas vraiment. Si les États-Unis décidaient de se désengager, les autres forces en présence n’auraient d’autres choix que de suivre tout simplement parce qu’elles ne disposeraient pas des effectifs pour poursuivre les opérations. Aussi la question de l’intérêt des opérations en Afghanistan doit prioritairement être centrée sur l’intérêt américain.

Pour les partisans du maintien des opérations de contre-insurrection, l’intérêt national américain n’a pas changé depuis le 11 septembre 2001. Les Taliban ont accueilli Al-Qaeda et lui ont fourni un soutien. Or rien ne permet de dire que le retour d’un régime taliban ne réactualisera pas ce scénario. D’autre part, quitter l’Afghanistan, c’est permettre le retour d’un régime taliban alors que ce même mouvement est une menace au sein même du Pakistan voisin. Or les États-Unis ne peuvent se permettre une poussée de ce mouvement au Pakistan car la sécurisation de son arsenal nucléaire serait compromise. Rappelons simplement que l’argument du dilemme de sécurité trouverait ici toute sa justesse puisqu’il conduirait vraisemblablement à une inflation nucléaire en Inde et, de là, en Chine, avec un risque de perturbation des équilibres stratégiques est-asiatiques.

Pour les partisans du retrait, l’argument d’une réminiscence d’Al-Qaeda ne fonctionne pas pour trois raisons. D’abord, Al-Qaeda n’est plus vraiment une réalité organisationnelle mais un concept que l’on revendique pour légitimer une certaine ligne d’action, en l’occurrence des attentats terroristes commis sur des motifs essentiellement religieux. La lutte passe donc essentiellement par des outils de sécurité intérieure. Ensuite, la structure organisationnelle d’Al-Qaeda a fortement souffert des opérations américaines, ce que Marc Sageman rappelait au journal Le Monde il y a quelques jours. Enfin, ce qui reste d’Al-Qaeda s’est déplacé au Pakistan. Or partant de la thèse que sans Al-Qaeda, les Taliban ne représentent pas une menace terroriste, les opérations  en Afghanistan ne défendent donc pas les intérêts américains, si ce n’est d’entretenir la fibre patriotique face à une menace construire. Et encore, cette approche est beaucoup moins pertinente à mesure que grandit l’opposition de l’opinion publique américaine au maintien de ses forces en Afghanistan.

2. Soutien de la population

La présence en Afghanistan alimente un débat dans deux directions : 1) quelle est la dynamique d’une insurrection et donc, quel est l’enjeu fondamental pour les forces de la contre-insurrection ? 2) Qu’est-ce qu’un centre de gravité dans le cas d’une insurrection ?

Pour les partisans du maintien des opérations de contre-insurrection, les enseignements théoriques de la pensée contre-insurrectionnelle classique (1950-70) trouvent encore toute leur justesse : la force d’une insurrection, c’est sa capacité à conquérir le soutien de la population, peu importe que ce soutien soit volontaire ou fait sous la contrainte. L’insurrection est donc avant tout une affaire de contrôle social et par mimétisme, la contre-insurrection doit également obtenir le soutien de la population, ce qui suppose plus de troupes et une présence constante sur le terrain. S’appuyant sur l’exemple du surge conduit en Irak en 2007, 21 000 soldats supplémentaires ont été envoyés cette année en Afghanistan. On parle généralement d’un impératif de 50 000 soldats de plus.

Pour les partisans du retrait, la question d’un surge afghan est hors sujet car elle demanderait l’envoi d’effectifs beaucoup trop importants. George F. Will, par exemple, parle de centaines de milliers d’hommes. Outre que les Taliban sont en train de gagner stratégiquement cette guerre, l’accroissement des effectifs nécessiterait un nombre d’hommes qu’aucune armée ne peut supporter. D’autre part, la force de l’insurrection ne réside pas tant dans son approche populo-centrée que dans sa capacité à exister de façon réseau-centrée et régionale. On arrive ainsi au troisième argument : les opérations sur la frontière afghano-pakistanaise.

3. Les opérations sur la frontière afghano-pakistanaise

Les nouvelles considérations stratégiques de l’administration Obama se sont notamment traduites par une interprétation régionale du conflit afghan. L’enjeu de la contre-insurrection a été étendu au Pakistan : on parle désormais de l’ »Afpak » pour qualifier l’ensemble régional. Cette évolution concrétise ainsi la thèse d’un système de conflit, pour reprendre les termes de Roland Marchal, où le conflit se joue des frontières et s’alimente par l’existence d’un sanctuaire frontalier pour les insurgés.

Pour les partisans du retrait, l’enjeu stratégique est bien sur la frontière afghano-pakistanaise dont il convient de traiter la menace insurgée par le renseignement, les frappes aériennes et les opérations spéciales. Le Général américain à la retraite Chuck Krulak prône ainsi la mise en place de « hunter-killer teams« . D’autre part, la menace étant suffisamment importante, les règles d’engagement doivent être minimales.

Pour les partisans du maintien des opérations de contre-insurrection, il faut au contraire se garder de ne pas retomber dans le piège d’une contre-insurrection cinétique basée sur la puissance aérienne. Outre qu’elle ne maximalise pas l’élimination des insurgés, elle est contre-productive car source de pertes civiles. À cela s’ajoute la tension existante entre ces opérations et la souveraineté pakistanaise même si, pour le moment, Islamabad a donné son accord.

Bien entendu, chacun de ces arguments à ses faiblesses, tandis que d’autres éléments pourraient être considérés. Le débat est donc ouvert ici même…

Share and Enjoy:
  • Digg
  • Sphinn
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Mixx
  • Google

Tags: , , , , ,
Posted in Militaire, Romain Lalanne, Stratégie, Sécurité | No Comments »

No Comments to “Trois arguments sur les opérations en Afghanistan”

  1. Dark Vador Says:

    Tout d’abord tres bon resumer de la discussion.

    Le debat americain n’aborde pas dans la question de la nuclearisation le probleme de l’Iran (qui a une frontiere commune avec l’Afgha). C’est sans doute une des faiblesse du debat aux Etat Unis. Mais ce debat n’existe pas ici non plus. Du moins pas sur la place publique.
    Ce qui montre que l’enjeux nucleaire, qui ne peut raisonnablement pas etre absent de la reflection, est soit minimiser soit volontairement efface.
    Il est en effet plus facile d’argumenter pour ou contre une presence longue en Afgha a partir du 9/11 aux USA et des exactions des talibans en Europe.
    Mais c’est pourtant sans doute la vrai raison de la presence des occidentaux en Afgha.
    Le Surge a mit fin au probleme iraquien et aux reves coloniales de George Bush.
    Par contre la destabilisation due au monumentale rattage de la phase « hold » en Afghanistan force tout le monde a venir y faire un tour.
    Pour s’entrainer, ne pas rester rouiller avec une « guerre de retard »… Mais surtout pour s’assurer que l’Iran n’acquiere pas trop vite l’arme atomique, que des groupes mafieux ne recuperent pas de quoi faire des betises… Les secrets atomiques pakistanais ayant eut tendance a fuire. Le Pakistan etait le pays le plus dangereux du monde. L’inde n’est sans doute pas le pays le moins dangereux du monde,mais il reste plus fiable, tout comme la Chine, que l’Iran ou le Pakistan de Musharaf. C’est sans doute la seule problematique qui puisse justifier ou non une intervention armee en Afghanistant.

    Aussi etrange que cela puisse paraitre, ceux qui ont le plus a gagner dans une presence durable et une stabilisation occidentale reussite, sont l’Inde et le Pakistan.
    Car l’autre debat, qui se cache derriere l’arme atomique est la reforme du conseil de securite a l’Onu. Mais cette guerre n’est ni among the people, ni insurectionelle.

    Quand a Will F George… Il met en avant un chiffre volontairement exagerer. Son point est que le tresort americain ne peut supporter cette guerre. D’autant que les defaites coutent cher, plus cher que des semis victoires comme le surge iraquien. Sans parler du fait que les operations de stabilisation sont gourmande en temps et en argent. Or, dans toutes les democraties, les gouvernants ne possedent ni ‘un ni vraiment l’autre. D’autant que faire la guerre n’a finalement pas tant rapporter que ca en Irak et qu’en Afgha, a part le commerce de l’opium… Y’a pas grand chose. Les rapports risques/profits sont encore trop faibles pour que les investissements US soient massifs et participent a une phase de stabilisation contre laquelle les taleb auraient du mal a faire face.
    L’avenir dira s’il avait raison. Le debat ayant maintenant evoluer sur comment mettreen oeuvre une politique de stabilisation et comment declarer une victoire (quand on a perdu).

    quand au troisieme point, qui fut la porte d’entree, il reste en faite le plus annecdotique. Mais demontre aussi que l’armee americaine a, comme l’arme francaise apres l’algerie, perdue de son ame. Kulak, comme beaucoup d’autres, veulent faire la guerre, traquer et chasser l’ennemis… Mais avec des mains de soldats propres. Ce qui est tout a son honneur.

  2. clarisse Says:

    > Romain :
    « On parle généralement d’un impératif de 50000 soldats de plus. »
    « l’accroissement des effectifs nécessiterait un nombre d’hommes qu’aucune armée ne peut supporter.
     »

    Il y a cet article paru cet été, qui proposait une solution Chine/Australie/US…

    « Chinese troops offer an Afghan solution
    Francesco Sisci – Director of the Institute of Italian Culture in Beijing

    On August 11, China’s People’s Liberation Army (PLA) kicked off its largest military maneuver in decades. About 50,000 troops, drawn from each of the seven military commands, were deployed by « rail and air transport » to unfamiliar territories far from their garrison training bases. The goal of the exercise was « to improve [the PLA's] capacity of long-range projection », reported the official Chinese news agency Xinhua.
    Since those self-defeating initiatives, the PLA has become smarter, but it still has political goals behind each of its announced maneuvers. In this case, the PLA is thinking of long-range projection – that is, sending troops out of Chinese territory for special purposes. The one territory that needs troops and where Chinese soldiers could be deployed is Afghanistan.
    Less ideally but more practically, China could send troops to Afghanistan and open a comprehensive regional dialogue on Afghanistan, involving also the Russians and the Iranians – besides the Americans, Pakistanis and Afghans. »

    http://www.atimes.com/atimes/China/KH27Ad02.html

    > Vador
    « Sans parler du fait que les opérations de stabilisation sont gourmandes en temps et en argent. Or, dans toutes les démocraties, les gouvernants ne possèdent ni l’un ni vraiment l’autre. D’autant que faire la guerre n’a finalement pas tant rapporté que ça en Irak et qu’en Afgha, à part le commerce de l’opium… »

    La Chine ne peut pas se permettre de perdre le Pakistan. En même temps, l’aggravation de la situation AfPak peut lui fournir un moyen utile de « monnayer » un appui/intervention en Afghanistan, et ainsi marquer des points contre l’Inde. Le bénéfice est peut-être tout à fait intéressant du côté chinois.

  3. Dark Vador Says:

    @ Clarisse

    Ce qu’il y a d’interressant dans les guerres afghanes c’est que c’est comme les chaises musicales.
    L’URSS y est entree facilement et les USA leur ont fait une misere sur la stabilisation.
    Les USA y sont entres encore plus facilement et maintenant la Chine lui fait une misere de la stabilisation. Pas seulement la Chine mais les appro via la Chine ne sont pas innexistants.
    Maintenant la Chine voudrait venir?
    C’est un peu comme un remaque d’un mauvais chuck noris ou stalonne.
    J’attend avec impatience l’enlisement de la Chine en Afgha avec l’Inde pour leur faire des miseres.

  4. Twitted by AChassaing Says:

    [...] This post was Twitted by AChassaing [...]

  5. Frédéric Says:

    Coté effectifs, la France avec 45 millions d’habitant à envoyé des centaines de milliers d’hommes en Algérie.

    Les USA dans les années 60 jusqu’à 400 000 au Viet Nam

    Et dans les années 2000 on n’arrive plus à envoyer un corps expéditionnaire de moins de 100 000 h ?

    La professionnalisation des armées trouve la ses limites.

    Pour en revenir à l’Afghanistan, le gvt du Pakistan peut il traquer les taleban sur le sol afghan, vu que nombre d’entre eux sont pakistanais et sont en guerre l’actuel gvt, on pourrait faire un  »droit de poursuite » ?

  6. Quelle stratégie en Afghanistan ? « MecanoBlog Says:

    [...] est notamment relayé dans les colonnes du ”Small Wars Journal”. Romain Lalanne fait sur AGS le point sur les arguments avancés jusqu’ici respectivement en faveur ou de la mise en [...]

Leave a Comment

RSS