Contre-insurrection et guerre au sein des populations
Written by R Lalanne on septembre 12, 2009 – 8:05 -
Romain Lalanne
Avant d’être une série de mesures militaires et civiles prises pour vaincre une insurrection, la contre-insurrection est le résultat d’un processus d’apprentissage qui repose sur les expériences militaires passées. Ainsi, la réussite de l’imperial policing britannique en Malaisie (1948-1960) va de pair avec l’échec de la pacification française en Algérie (1954-1962).
Or c’est notamment sur la base de ces deux expériences que repose aujourd’hui la réflexion doctrinale américaine dans le domaine de la contre-insurrection. Celle-ci s’appuie sur un principe central : la contre-insurrection ne consiste pas uniquement en l’éradication des insurgés par des moyens militaires ; elle suppose également que soit mis fin à la composante politique et sociale de cette insurrection, ce qui nécessite d’obtenir le soutien de la population. Plus qu’un affrontement frontal entre deux forces en mouvement, l’enjeu de la guerre contre-insurrectionnelle devient ainsi la conquête des cœurs et des esprits.
Dans la formulation de ce principe à l’origine de l’évolution de la contre-insurrection en Irak après 2007, les expériences contre-insurrectionnelles coloniales et anti-communistes ont joué un rôle central. Sous la forme d’un retour d’expérience, elles abreuvent d’ailleurs la réflexion doctrinale qui a actuellement lieu aux États-Unis, au Canada ou en France.
Des années 1950 à l’« insurrection globale » que représenterait aujourd’hui l’islamisme radical, on pourrait ainsi établir une généalogie de la bonne contre-insurrection, c’est-à-dire reposant sur des moyens militaires mais aussi et surtout civils. Car si chaque insurrection est singulière et ne peut se comprendre que dans le contexte qui lui est propre, il existe quelques principes devenus des évidences.
La contre-insurrection en tant que guerre au sein des populations induit ainsi un élargissement des répertoires d’actions militaires. Étant entendu que l’enjeu stratégique de la contre-insurrection et de gagner le soutien de la population, l’accomplissement d’un tel objectif nécessite des adaptations au niveau tactique.
Ce qui ne change pas vraiment, c’est l’impératif de neutraliser les insurgés par des moyens militaires, tout en sachant que la protection de la force ne doit pas se faire par un déluge de feu. Dans ce domaine, la Grande-Bretagne bénéficie d’une réputation de retenue contrairement à l’approche plus conventionnelle de la France. C’est clairement dans cette ligne de retenue que s’inscrit l’ISAF Commander’s Couterinsurgency Guidance publié il y a quelques jours par le Général McChrystal afin d’impulser une nouvelle approche en Afghanistan :
Protecting the people is the mission. The conflict will be won by persuading the population, not by destroying the ennemy. [...] Security may not come from overwhelming firepower, and force protection may mean personal interaction with the Afghan people, not less.
Ce qui change en revanche avec la guerre au sein des populations, c’est l’introduction d’actions militaires psychologiques visant à valoriser l’action des forces contre-insurrectionnelles, complétées d’actions structurelles d’assistance et de développement. Or on retrouve dans cet élargissement des répertoires d’actions militaires les deux axes de la conquête des cœurs et des esprits, à savoir les émotions et la rationalité. Tandis que le premier vise à infléchir les représentations que se fait la population des acteurs du conflit, le second vise à établir un rapport de dépendance par la satisfaction des besoins matériels de la population. De là l’obtention de l’allégeance d’une population consciente qu’elle a plus à gagner à soutenir la contre-insurrection que les insurgés.
Reste que la conservation de cette allégeance nécessite d’inscrire sur le terrain une présence des forces de la contre-insurrection ce qui, en Afghanistan, n’est pas chose facile en dépit d’un plus grand volontarisme affiché par McChrystal. Aussi l’insuffisance des effectifs, la ruralité du pays ou l’impréparation de l’Armée nationale afghane sont autant de facteurs qui rendent difficiles le maintien des avant-postes installés dans les localités afin de protéger la population et de maintenir la pression sur les zones adjacentes devant être ultérieurement conquises.
Tags: Afghanistan, contre-insurrection, doctrine, OTAN
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septembre 12th, 2009 at 10:04
Tout a fait d’accord avec l’ensemble.
Cependant je reste septique sur la notion de ruralitee et d’impreparation de l’armee afghane.
Tout d’abord parce que l’armee afghan avait disparue depuis un bon momment et donc la faire revivre prend du temps. On a au mieux un Frankenstein pataux. Contrairement a l’armee irakienne.
Ensuite, je pense que c’est nous qui avions perdu devue le caractere « rural » de la guerre en rejetant Sun Tzu et en se focalisant sur des guerres urbaines. Un heritage de la guerre froide et de la Yougo. L’Irak a fait croire que c’etait la bonne direction. Mais les deserts sont des mers. Et donc le combat se porte dans ses iles: les villes.
Les guerres insurectionelles sont presque par essence rurales. Et elles florissent sur les marges des societes modernes et donc urbanisees. Les operation projetees sont rarement faites vers Los Angeles ou Moscou, mais plutot vers des pays faillis. Pour exemple: la RDC, le Liberia, la Somali….
Apprendre a faire la guerre en ville a fait oublier comment faire la guerre dans les campagnes. D’autant que les moyens de communications ont rendu le controle du terrain plus complexe.
septembre 12th, 2009 at 11:32
Tout à fait d’accord avec toi Romain. C’est un bon billet qui résume les principales connaissances sur la contre-insurrection occidentale. On pourrait dire que le niveau tactique s’élargit (coercition + maîtrise de la violence + assistance + actions au bénéfice de la force) et que le niveau stratégique passe au mode indirect (pour ce qui est de la population) plus qu’au mode direct (pour ce qui est de l’ennemi).
Reste qu’au-delà du problème tactique que tu poses (à savoir comment contrôler ce qu’on occupe en gardant l’initiative), se pose un problème éthique lié justement à cet impératif psychologique de « conquête des coeurs et des esprits ». En effet, il faudrait parler d’une TENSION entre des actions qui considèrent la population comme un MOYEN et celles qui la considèrent comme une FIN. Si les secondes sont efficaces sur le long terme, elles sont moins faciles à mettre en oeuvre que les premières…
septembre 12th, 2009 at 12:36
Stephane, Je ne peux qu’etre d’accord.
Le probleme de la conservation de l’initiative militaire est cruciale. Savoir s’il se resoud avec un renforcement des actions terrestres ou avec un usage de la force aerienne… Est un autre debat.
Mais j’aimerais avoir des precisions sur ce que tu appels des tensions entre acteurs a propos de la population comme moyen ou fin.
Tout d’abord quels sont ces acteurs que tu ne nomme pas. Est on dans un debat interne au champ militaire (utilisation d’auxiliaires civils Vs police) ou externe (opposition militaires/civils ou plus simplement collaboration plus que difficile entre administrations/agences, ONG et militaires). Si c’est le deuxieme cas, je te renverais au mail du General Krulak: « getting NGO and state builind expertise into the fight is simply a non starter in a country as disfunctional as Afghanistan ».
Personnellement je ne suis pas completement d’accord mais il est clair que cette vision tranchee des relations militaires/civil qui s’inspire du role de chacun sur le terrain ne fait pas avancer le chmilblik dans la bonne direction. Par contre il pose le problem de l’incapacitee de gagner les coeurs et les esprits a l’interieur du camp occidental.
Ce qui n’est pas rien. Le viet nam fut perdu a l’arriere plus que sur le terrain. Sans parler de l’Algerie.