Une nouvelle forme de la guerre?

Written by Stephane Taillat on septembre 3, 2009 – 2:14 -

La guerre dite irrégulière est souvent considérée soit comme une forme entièrement nouvelle de la guerre, soit comme un phénomène aussi ancien que les conflits eux-mêmes. Stéphane Taillat s’essaie à trier le bon grain de l’ivraie….

Afin de poser le problème, il convient de distinguer ce qui, dans les guerres « irrégulières » relève des tactiques ou de la stratégie. Conceptuellement en effet, on se trouve devant deux objets bien différents. Le premier est la guérilla (ou parfois aussi le terrorisme) en tant que moyen de l’action politique et militaire. Le second est la présence d’acteurs non-étatiques désignés justement comme irréguliers et dont les fins semblent toujours liés à la sphère politique, que ce soit la subversion, la revendication communautaire ou même la simple prédation.

Si la guérilla et le terrorisme peuvent sans conteste être pensés comme des formes anciennes, il n’est pas sûr que l’on puisse en dire autant des acteurs irréguliers contemporains. Un premier axe de réflexion nous porte à considérer la guerre comme un objet culturel et historique. En effet, la modernité (depuis le XV-XVIème siècles) à chercher à isoler l’action militaire dans des bornes précises hors de l’atteinte sociale, poursuivant en cela les tentatives médiévales de contenir la violence privée. Les bornes dont il est question sont doubles. Il y a d’un côté la création d’armées étatiques s’affrontant dans le cadre de guerres inter-étatiques (la fameuse « sphère externe » de la sécurité, celle des Relations Internationales) et de l’autre l’édification progressive d’un droit dans la guerre (jus in bello) qui définit l’identité des combattants par rapport aux non-combattants (notamment l’uniforme mais pas seulement) et délimite l’espace de la bataille.

Dans cette optique, le retour (ou l’apparition) de la figure de l’acteur irrégulier (ou du « partisan » selon la terminologie de Carl Schmitt) est une sortie de cette volonté de contrôle du fait guerrier à travers l’institution militaire classique. Il faut le situer au tournant des XVIII et XIX siècles lorsque se multiplient les « petites guerres » en Europe (Vendée, Espagne, Tyrol) dans lesquelles la population elle-même est l’ennemi d’une armée régulière. Toutefois, ces soulèvements laissent souvent la place à des rébellions plus limitées dans lesquelles le rebelle et la population peuvent se distinguer (dans le sens où le premier ne recouvre pas toute la seconde). Il faudrait donc penser la montée en puissance des guérillas ou des réseaux terroristes comme une actualisation de ce phénomène. Sur le plan de la théorie de la guerre, on se retrouve cependant dans un continuum entre les guerres  »classiques » et les guerres « irrégulières »: toutes deux sont bien la continuation de la politique par d’autres moyens. Dans une chronologie plus fine, on peut penser que les deux conflits mondiaux (pourtant considérés comme l’archétype des conflits interétatiques) sont à l’origine de ce « retour du partisan » au cœur des affrontements militaires occidentaux (car les armées occidentales se trouvent confrontées à ce type de guerre durant toute la période coloniale, mais aux marges). En effet, il s’est agit, dans une perspective de « guerre totale », de mobiliser l’ensemble de la population et d’user de tous les moyens pour détruire ou démoraliser la population ennemie. En conclusion, la guerre « irrégulière » est en fait la réactualisation des formes marginales (au sens qu’elles cherchent à sortir de la sphère confinée dans laquelle on a voulu tenir la guerre) de conflictualité.

Un second axe, forcément plus polémique, considère la guerre comme un objet culturel et politique. Autrement dit, il s’agit d’imposer à l’adversaire notre forme de guerre en en définissant les règles du jeu autant que les identités des belligérants. On peut donc considérer la guerre « classique » comme l’extension de notre propre modèle culturel et politique, forcément supérieur aux autres. Dans une perspective progressiste (voire déterministe), les formes irrégulières de la guerre (tactiques et acteurs) seraient le signe d’un sous-développement certain. L’insurgé, le terroriste, le partisan (autrefois le « bandit » ou le « brigand ») seraient donc la réactualisation de la figure du « barbare » qui ne se bat pas selon nos règles et, partant, ne peut relever des rapports normaux entre adversaires, mais plutôt de relations entre ennemis.

Ainsi, y voir une nouvelle forme de conflictualité pourrait relever d’une forme de déni de cette réalité: au fond, la prétendue « asymétrie » est conaturelle à la guerre. De plus, elle n’est pas un contournement de la puissance mais une autre forme de celle-ci, partageant avec la forme classique la nature et les fins, différant cependant dans ses acteurs et ses moyens. On pourra objecter que cette vision tant à équilibrer éthiquement les adversaires et à légitimer les acteurs non-étatiques.

Il n’est pas sûr cependant que le relativisme soit la meilleure voie pour comprendre ce phénomène. En effet, il faudrait distinguer entre la volonté occidentale de contenir la violence dans la sphère militaire et sa tendance à dénigrer l’adversaire irrégulier, et à comprendre les raisons véritables de sa lutte (même si il faut aussi éviter le « romantisme du révolutionnaire »). Quoiqu’il en soit, le risque est à prendre pour éviter chacun de ces écueils.

Share and Enjoy:
  • Digg
  • Sphinn
  • del.icio.us
  • Facebook
  • Mixx
  • Google

Posted in Stéphane Taillat/En Vérité, Thème du mois | No Comments »

No Comments to “Une nouvelle forme de la guerre?”

  1. Dark Vador Says:

    L’apparition de la guerre irreguliere mais plus particulierement le terme d’acteur irregulier est sans doute ce qui marque le plus la dialectique de ces dernieres decenies. Les partisants Schmittiens etant, in fine, les resistants europeens contre le nazisme, il y a une distinction articficielle entre le bon et le mauvais partisant. Entre celui qui gagne et celui qui perd. D’autant que le partisant qui gagne, comme en Russie, en Chine ou Cuba, reste l’ennemis qui est arrivee illegalement au pouvoir… Pinoche par exemple (ou Franco dans une moindre mesure) furent des acteurs n’ayant pas de legitimitee a recourir a l’usage de la force et la guerre. Ils resterent neanmoins des acteurs « reguliers ».
    Cette distinction va de paire avec la volontee de criminalisation de la guerre. Les acteurs nouveaux, non etatiques de la guerre ne peuvent etre qu’irreguliers. Ce terme permet surtout de ne pas leur donner la legitimiter d’interlocuteur et de depolitiser l’affrontement. La notion de guerre « irreguliere » (dans sa forme) permet de nier la dimension politique des revendication de l’adversaire. L’acteur irregulier n’etant pas un pirate dans la classification du droit des gens puisqu’a la recherche de l’imposition d’un imperium, il devient un tricheur, un irregulier. Alors que le partisant, lui defend une cause juste, la notre, contre un etat injuste, notre ennemis. Massoud etait un partisant. Les taleb sont des terroristes, des irreguliers…
    In fine c’est pas tant les modalitees de l affrontement que le nom qu’on donne a l’ennemis qui determine la forme de la guerre.

Leave a Comment

RSS