Géopolitique marine
Written by Olivier Kempf on juin 23, 2009 – 11:12 -Il y a un an, j’avais publié un billet sur le vieil Egéa : il n’a pas pris une ride, et comme vous l’aviez peut-être raté à l’époque, vous le lirez sans doute avec intérêt, car il correspond tout à fait au thème du mois. OK
Tout ceci m’amène à quelques considérations de géopolitologue sur les espaces maritimes. Et sur ce qu’on pourrait appeler la géopolitique marine.
En premier lieu, la mer est le premier espace non terrestre. Derrière ce constat obvie se cache une autre réalité : on ne vit pas en mer, on ne demeure pas en mer, on ne maîtrise pas la mer, ou du moins pas de façon aussi permanente et économe qu’on le fait sur terre. Sur terre, des hommes vivent sans qu’ils soit besoin de cet outil qu’on appelle le navire. La géopolitique étudie les rivalités de puissance sur les territoires et les populations qui y vivent. La terre, ou plutôt le territoire, n’existe que par ses populations ou la possibilité de celles-ci. Le territoire n’existe que par la permanence de son occupation.
Or, quoique vous fassiez, et quels que soient les utopies de cités flottantes, la mer ne subit qu’une occupation de passage, pour la simple raison qu’il faut un navire pour y demeurer. La mer est donc seconde, en géopolitique, par rapport à la terre. Elle n’a d’intérêt géopolitique que par rapport à des territoires distants, dont il faut bien sûr examiner les relations.
Ainsi, on s’intéressera à un port naturel, ou à un détroit, ou aux eaux intérieures d’un système îlien ou archipélagique. La mer s’intéresse, plus encore que la terre, aux points de passage obligés, aux routes, aux escales.
Cette maîtrise jamais permanente polarise toute la réflexion géopolitique marine. Entre un Mahan qui croit à cette maîtrise et un Corbett qui tient compte de cette discontinuité, le géopolitologue a plutôt tendance à préférer le second.
En un mot, on pourrait dire qu’on maîtrise un territoire, quand on ne peut que contrôler un espace maritime. Encore ce contrôle ne peut-il se faire durablement qu’à partir de la terre.
C’est d’ailleurs ce qui vicie fondamentalement les vues des grands ancêtres de la discipline, et notamment MacKinder ou Mahan, car ils militent pour l’existence de puissances de la terre contre des puissances de la mer : c’est ne pas voir que les puissances de la mer sont, elles aussi, des puissances de la terre ; même si leur caractère îlien les prédispose à une stratégie navale plus prégnante.
En fait, cela s’assimile presque à la distinction Clausewitzienne entre l’offensive et la défensive. CVC estime que la défense a un privilège, celui de la stabilité et de la connaissance du terrain, quand l’offensive s’épuise à suppléer cette dissymétrie première : pareillement, la puissance de la terre fait moins d’effort que la puissance de la mer, obligée d’étendre ses lignes pour dominer l’autre.
Vues théoriques, pas forcément confirmées par l’histoire, c’est entendu. La Grande-Bretagne et les Etats-Unis ont dominé le monde, et ce furent des puissances maritimes. Et leur domination fut temporaire.
J’ajouterai une autre chose. Si la terre est première, la mer est deuxième, et non pas seconde. En effet, la mer nous apprend le changement de milieu, chose aussi importante en stratégie qu’en géopolitique. En effet, les progrès de la technologie ont permis à l’homme de maîtriser de nouveaux milieux. Si l’embarcation apparut très tôt avec l’humanité, de nouveaux engins permirent d’aller ailleurs. Ce fut tout d’abord le cas de l’air, c’est aujourd’hui le cas de l’espace extra-atmosphérique, ou de l’espace informatique.
Considérez ces espaces comme des milieux où la guerre s’exerce, et vous comprendrez que s’ils participent au combat général, s’ils le compliquent radicalement, la maîtrise de ces nouveaux milieux ne suffit pas à assurer la victoire totale ; et que celle-ci, au final, se concentrera dans la victoire terrestre et dans la maîtrise d’un territoire. Cette doctrine du changement de milieu affecte pareillement la géopolitique et la stratégie.
Ainsi donc, la stratégie maritime, la géopolitique marine viennent compliquer (pour le pas utiliser le mot complexifier, qui est trop laid) les données de base de la stratégie et de la géopolitique. Ces milieux nécessitent même la spécialisation des combattants qui vont s’y affronter, tout comme l’élaboration de tactiques et de doctrines particulières (politiques ou guerrières). Cette spécialisation ne doit pourtant pas aveugler l’observateur. S’il y a un combat maritime, s’il y a une géopolitique marine, c’est toujours dans la perspective d’une domination terrestre (qu’il s’agisse d’invasion, d’attaque, de pillage, d’appropriation, d’exploitation, de destruction, ou de blocus). Cette hiérarchie n’ôte rien à la noblesse de ceux qui servent dans ce milieu (ou même, en suivant un parallélisme des formes, dans les autres milieux).
Mais elle permet de comprendre la réalité des objectifs, et donc des lignes d’opération que devra suivre le stratège, sous la direction du politique qui le guide et l’oriente.
Primeur doit être laissée au territoire.
Et c’est ici le géopolitologue, plus que le terrien, qui parle.
Olivier Kempf
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juin 23rd, 2009 at 8:51
[...] Géopolitique marine | Alliance géostratégique [...]
juillet 19th, 2009 at 9:50
Est-ce que les concepts de Sea Basing avec leur déclinaison phantasmée ( la Mobile Offshore Base) ou réelle (groupe de navires de type MPF de l’USMC) n’introduisent-ils pas une modification dans cette impermanence de la puissance maritime en se posant comme une extension durable du territoire à controler : une base arrière d’opérations dont le caractère maritime ne serait du qu’à la particularité géographique du territoire d’intervention.
Bizarrerie risquant de se reproduire souvent vu l’importante proportion de la population humaine habitant dans la zone littorale…