Edito: Révolution?

Written by Stephane Taillat on juin 15, 2009 – 3:59 -

Stéphane Taillat commente brièvement les évènements en Iran.

Depuis quelques jours, les yeux et les oreilles de nombreux commentateurs, analystes et citoyens curieux se tournent vers l’Iran, qui vient de reconduire le président Mahmoud Ahmadinejad dans ses fonctions… ou du moins le croit-on encore… mais pour combien de temps?

En effet, outre la contestation des résultats menée par les partisans de Hossein Moussavi et de Mehdi Karoub, le président-sortant-peut-être-réélu-régulièrement-mais-plus-personne-n’est sur aurait été déclaré « illégitime » par le Grand Ayatollah Sanei. D’autres « réformateurs » se prépareraient à rejoindre l’opposition de la rue, laquelle semble grossir d’instant en instant.. du moins vu d’un écran de télévision ou d’ordinateur en France. D’abord interdite, la manifestation contre le résultat des élections se tient finalement en ce moment-même, le candidat Moussavi ayant déclaré qu’il accepterait de participer à une nouvelle élection.

Les émeutes qui semblent avoir éclaté dans de nombreuses villes du pays semblent montrer en tout cas que l’on assiste à une forme de « révolution », trente ans après les contestations et les émeutes qui avaient forcé le Shah à abdiquer et à fuir. En effet, certaines images font le tour d’Internet montrant que le rapport de force entre les forces de sécurité et l’armée d’une part, et les émeutiers d’autre part, semble tourner à l’avantage des seconds. Plus précisément, comme le notait un analyste polonais récemment, on voit en quoi les attitudes attendues de chacun des acteurs ne fonctionnent plus: la police anti-émeute fuit devant les manifestants.

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Spéculons sur ce que cela peut bien signifier. D’abord en se souvenant que les deux dernières décennies ont vu s’accomplir de nombreuses « révolutions » -ou présentées comme telles- dans des régimes dictatoriaux ou autoritaires… ou insuffisamment proches de l’Occident (je pense à la « révolution des Roses » menée contre E. Chevarnadze en 2003). Force est de constater que le poids de la rue et le sentiment populaire de contestation n’ont pas toujours empêché  la récupération de ces mouvements au profit d’anciens apparatchiks désireux de se défaire d’un dirigeant devenu encombrant (on pense à Ceaucescu évidemment). Autrement dit, la contestation populaire pourrait être utilisée dans le cadre de compétitions internes aux groupes actuellement au pouvoir. Cela n’est pas minimiser le désir de réforme ni réduire l’Iran à un pays enfoncée dans le fanatisme que de supposer cela. D’ailleurs, la campagne électorale l’a démontré: la vie politique de ce pays est plus vivante que jamais, avec une liberté de ton qui ferait parfois pâlir certaines de nos campagnes occidentales.

D’autre part, il faut tenir compte des dynamiques internes à l’Iran, tant dans ses changements sociaux et démographiques (c’est un pays plutôt jeune puisque en 1996, près de 40% de la population avait moins de 15 ans, mais qui connaît un début de transition démographique et des mutations que l’on peut attribuer à l’essor de la scolarisation) que dans ses évolutions mentales. N’oublions pas que l’identité nationale iranienne peut s’appuyer sur plus de 3000 ans d’histoire prestigieuse et reconstruire un nationalisme puissant sur une base identitaire relativement stable. Réduire l’Iran à la « révolution islamique » manquerait de rendre compte de la vie culturelle et intellectuelle particulièrement brillante du pays qui cultive d’apparents paradoxes.

Enfin, c’est tout le rapport de la société politique iranienne avec le reste du Monde qui est questionné ici. En effet, le président sortant s’est signalé par de nombreuses polémiques que certains ont pu juger être des provocations (et à bon droit souvent). La question de la nucléarisation a mis en lumière toutes les ambiguités de cette puissance régionale incontournable qui hésite entre rapprochement nécessaire et isolement contraint. Sur ce point, la présidence échue a également accentué l’image d’un pays potentiellement dangereux pour ses voisins proches ou lointains et pour la paix du monde en général. Or, les ouvertures des Etats-Unis vers Téhéran durant la deuxième administration Bush et plus encore avec le président Obama ont permis partiellement de couper le cercle vicieux de la montée aux extrêmes mimétique. En ce sens, le président Ahmadinejad n’est plus légitime pour certains Iraniens: sa rhétorique agressive pouvait servir un nationalisme ombrageux et la fierté d’une puissance souhaitant contrôler le pouvoir de l’atome ne serait-ce qu’à des fins civiles. Elle est désormais plus néfaste qu’elle n’est utile.

Au final, 30 ans se sont écoulés depuis la « Révolution Islamique », ce qui fait qu’une part croissante de la population n’a pas connu le régime du Shah. En ce sens, la jeunesse ne peut être accusée d’être « réactionnaire ». En fait, il s’agit plutôt ici d’une continuité dans l’histoire récente de l’Iran puisque d’autres manifestations avaient déjà eu lieu régulièrement dans les dix dernières années. Plus qu’une « révolution », il faudrait voir dans ces évènements une forme de régulation sociale et politique autorisée par les Mollahs.

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